distractions violentes de la veille.
Le samedi on ne devait pas plus que le vendredi se rendre au Gros
Buisson. Pourtant Camus, Lebrac, Tintin et la Crique, que l'ennui
taraudait, résolurent, non point d'aller chercher noise ou reconnaître
l'ennemi, mais bien d'aller faire un petit tour à la cabane, la chère
cabane qui abritait le trésor et où l'on était si tranquille et si bien
pour faire la fête.
Ils ne confièrent à personne leur projet, pas même aux Gibus et à
Gambette. A quatre heures, ils partirent chacun vers son domicile
respectif et, un moment après, se retrouvèrent à la voie à Donzé pour
gagner, à travers le bois du Teuré, l'emplacement de la forteresse.
Chemin faisant ils parlaient de la grande bataille du jeudi. Tintin,
son bras en écharpe, et La Crique, un bandeau sur l'œil, deux des
plus maltraités de la journée, revivaient avec délices les coups de
pieds qu'ils avaient foutus et les coups de trique qu'ils avaient
distribués avant de recevoir, l'un le poing de Touegueule dans
l'œil, l'autre le bâton de Pissefroid sur le radius... ou le cubitus.
--Il a fait han! comme un bœuf qu'on assomme, disait Tintin en
parlant de son grand ennemi Tatti, quand j'y ai foutu mon talon dans
l'estomac; j'ai cru qu'il ne voulait pas reprendre son souffle: ça lui
apprendra à me refiler ma culotte.
La Crique évoquait les dents cassées et les crachats rouges de
Touegueule recevant son coup de tête sous la mâchoire et tout cela leur
faisait oublier les petites souffrances de l'heure présente.
On était maintenant sous bois, dans le vieux chemin de défruit,
rétréci d'année en année par les pousses vigoureuses du taillis
envahissant qui obligeait à se courber ou à se baisser pour éviter la
gifle sèche d'une ramille défeuillée.
Des corbeaux, qui rentraient en forêt à l'appel d'un vétéran,
tournoyaient en croassant au-dessus de leur groupe...
--On dit que c'est des oiseaux qui portent malheur tout comme les
chouettes qui chantent la nuit annoncent une mort dans la maison.
Crois-tu que c'est vrai, toi, Lebrac? demanda Camus.
--Peuh, fit le général, c'est des histoires de vieille femme. S'il
arrivait un malheur chaque fois qu'on voit un «cro», on ne pourrait
plus vivre sur la terre; mon père dit toujours que ces corbeaux-là sont
moins à craindre que ceusses qui n'ont point d'ailes. Faut toucher du
fer quand on en voit un de ceux-là, pour détourner la malchance.
--C'est-il vrai qu'ils vivent cent ans ces bêtes-là? Je voudrais bien
être que d'eux: ils voient du pays et ils ne vont pas en classe, envia
Tintin.
--Mon vieux, reprit La Crique, pour savoir s'ils vivent si longtemps,
et ça se peut bien, il faudrait être là et en marquer un au nid.
Seulement quand on vient au monde on n'a pas toujours un corbeau sous
la main et puis on n'y pense guère, tu sais, sans compter qu'il n'y a
pas beaucoup de types qui viennent à cet âge-là.
--Parlez plus de ces bêtes-là, demanda Camus, moi je crois quand même
que ça porte malheur.
--Faut pas être «superticieux», Camus. C'était bon pour les gens du
vieux temps, maintenant on est civilisé, y a la science...
Et l'on continua à marcher, tandis que La Crique interrompait sa phrase
et l'éloge des temps modernes pour éviter la caresse brusque d'une
branche basse qu'avait déplacée le passage de Lebrac.
A la sortie de la forêt on obliqua vers la droite pour gagner les
carrières.
--Les autres ne nous ont pas vus, remarqua Lebrac.
Personne ne sait qu'on est venu; ah! notre cabane est vraiment bien
cachée.
On fit chorus. Ce sujet était inépuisable.
--C'est moi «que je l'ai trouvée»! hein! rappela La Crique, riant d'un
large rire triomphant malgré son œil au beurre noir.
--Entrons, coupa Lebrac.
Un cri de stupéfaction et d'horreur jaillit simultanément des quatre
poitrines, un cri épouvantable, déchirant, où il y avait de l'angoisse,
de la terreur et de la rage.
La cabane était dévastée, pillée, ravagée, anéantie.
Des gens étaient venus là, des ennemis, les Velrans assurément! Le
trésor avait disparu, les armes étaient cassées ou dérobées, la table
arrachée, le foyer démoli, les bancs renversés, la mousse et les
feuilles brûlées, les images déchirées, le miroir brisé, l'arrosoir
cabossé et percé, le toit défoncé et le balai, suprême insulte, le
vieux balai dérobé au stock de l'école, plus dépaillé et plus sale que
jamais, dérisoirement planté en terre au milieu de ce désordre, comme
un témoin vivant du désastre et de l'ironie des pillards.
A chaque découverte, c'étaient de nouveaux cris de rage, et des
vociférations, et des blasphèmes, et des serments de vengeance.
On avait démoli les casseroles et... souillé les pommes de terre!
C'étaient sûrement les Velrans qui avaient fait le coup: La Crique,
avec son intuitive finesse et sa logique habituelle, le prouva
incontinent.
--Voyons, un homme de Longeverne qui aurait trouvé par aventure la
cabane n'aurait fait qu'en rire; il en aurait jasé au village et on
l'aurait su; un étranger n'avait rien à prendre là et s'en serait
fichu; Bédouin, lui, était bien trop nouille pour trouver tout seul
une cache pareille et d'ailleurs, depuis sa dernière soulographie, il
ne se hasardait plus en rase campagne et, comme un sage, cultivait et
rentrait les légumes et les fruits de son jardin.
Restaient donc les Velrans.
--Quand? La veille parbleu! puisque le jeudi soir tout était intact et
qu'aujourd'hui il leur aurait été impossible de trouver après quatre
heures le temps matériel nécessaire pour perpétrer un pareil saccage, à
moins toutefois qu'ils ne fussent venus le matin, mais ils étaient bien
trop froussards pour oser friper une classe!
--Ah! si nous étions au moins venus hier, se lamentait Lebrac. Dire que
j'y ai pensé! Car enfin ils n'ont pas pu tous venir, il y en avait trop
d'éclopés parmi eux, je le sais bien, peut-être, moi, comme ils étaient
arrangés: ils étaient sûrement plus mal foutus que nous encore.
Ah! si on leur était tombé dessus. Bon Dieu de nom de Dieu! je les
étranglais!
--Cochons! canailles! bandits!
--C'est tout de même lâche, vous savez, ce qu'ils ont fait là, jugea
Camus.
--Et nous en sommes des propres pour nous rebattre!
--Il faudra trouver leur cabane aussi, nous, reprit Lebrac, il n'y a
plus que ça, parbleu, plus rien que ça.
--Oui, mais quand? Après quatre heures, ils viendront faire le guet à
la lisière, il n'y a que pendant la classe qu'on pourrait chercher,
mais faudrait la gouepper[87] au moins huit jours de suite «passe
que» il ne faut guère compter qu'on tombera dessus le premier matin.
Qu'est-ce qui veut oser faire ce coup-là pour recevoir une tatouille
carabinée de son père et attraper un mois de retenue du maître d'école?
[87] Manquer, friper.
--Il n'y a que Gambette.
--Mais comment ont-ils bien pu la trouver, les salauds! une cabane si
bien cachée, que personne ne connaissait et où ils ne nous avaient
jamais vus venir.
--C'est pas possible! on leur a dit.
--Tu crois? Mais qui? il n'y a que nous qui sachions où elle est! Il y
aurait donc un traître?
--Un traître! ruminait La Crique.--Puis se frappant le front sans souci
de son œil, illuminé malgré son bandeau d'une pensée subite:
--Oui! là! nom de Dieu! rugit-il, oui, il y a un traître et je le
connais, le salaud, je sais qui c'est! ah! je vois tout, je devine tout
maintenant, le dégoûtant, le Judas, le pourri!
--Qui? interrogea Camus.
--Qui? reprirent les deux autres.
--Bacaillé! pardi!
--Le bancal: tu crois?
--J'en suis sûr. Ecoutez-moi:
Jeudi, il n'était pas avec vous, il est allé avec son père à la foire
à Baume, hein, vous vous souvenez! Rappelez-vous bien maintenant la
gueule qu'il faisait en rentrant: il avait l'air de nous narguer, de
se fout' de nous, parfaitement! Eh bien, en revenant de Baume il est
passé par Velrans avec son père; ils étaient un peu éméchés, ils se
sont arrêtés chez quelqu'un là-bas, je ne sais pas chez qui, mais je
parierais tout ce qu'on voudrait que c'est comme ça; peut-être bien
même qu'il s'en est revenu avec des Velrans et alors il leur z'y a dit
sûrement, il leur z'y a dit ousqu'était not' cabane.
Alors l'autre qui n'était pas éclopé s'est amené hier ici avec les
moins malades; et voilà, parbleu, voilà!
--Le cochon, le traître, la crapule! mâchonnait Lebrac, si c'est vrai,
bon Dieu! gare à sa peau! je le saigne!
--Si c'est vrai? Mais c'est sûr comme un et un font «deusse», comme je
m'appelle La Crique et que j'ai l'œil noir comme un cul de marmite,
pardine!
--Faut le démasquer, alors, conclut Tintin.
--Allons-nous-en, il n'y a plus rien à faire ici, ça me retourne les
sangs et ça me chavire le cœur de voir ça, gémit Camus; on causera
bien en s'en allant et il ne faut pas surtout qu'on se doute que nous
sommes venus aujourd'hui.
--C'est demain dimanche, reprit-il, on le démasquera bien, on le fera
avouer, et alors...
Camus n'acheva pas. Mais son poing fermé, brandi vers le ciel,
complétait énergiquement sa pensée.
Et par le même chemin qu'ils étaient venus, ils rentrèrent au village
après avoir, d'un commun accord, pris de sévères dispositions pour le
lendemain.
CHAPITRE VIII
LE TRAITRE CHATIÉ
Le trouble de mon âme étant sans guérison,
Le vœu de la vengeance est un vœu légitime.
MALHERBE (_Sur la mort de son fils_).
--Si on allait faire un tour à la cabane? proposa insidieusement La
Crique, le dimanche après vêpres, quand tous ses camarades furent
réunis, sous l'auvent de l'abreuvoir, autour du général.
Bacaillé frémit de joie, sans se douter le moins du monde qu'il était
observé discrètement.
Au reste, à part les quatre chefs qui avaient pris part à la promenade
de la veille, nul, pas même les Gibus ni Gambette, ne se doutait de
l'état dans lequel se trouvait la cabane.
--Faudra pas se battre aujourd'hui, conseilla Camus, allons-y par la
vie à Donzé.
On acquiesça à ces propositions diverses et la petite armée,
babillante, gaie et sans penser à mal, s'achemina vers la forteresse.
Lebrac, selon son habitude, tenait la tête; Tintin, au milieu de la
colonne et sans avoir l'air de penser à rien, marchait à hauteur de
Bacaillé sur qui il ne jetait même pas les yeux; à l'arrière-garde,
fermant la marche et ne perdant point de vue l'accusé, venaient La
Crique et Camus, dont les blessures étaient en bonne voie de guérison.
Bacaillé était visiblement agité de pensées complexes, car il ne savait
rien au juste de ce qu'avaient fait les Velrans: qu'allait-on trouver à
la cabane? Quelle gueule feraient Lebrac et Camus et les autres si...
Il les regardait de temps à autre à la dérobée, et ses yeux pétillaient
malgré lui de malice contenue, de joie refrénée et aussi d'un léger
sentiment de crainte.
Et s'ils allaient se douter! Mais comment pourraient-ils savoir et
surtout prouver?
On avançait dans le sentier du bois. Et la Crique penché vers le
grimpeur lui disait:
--Hein, Camus, tes corbeaux d'hier, tu te souviens... j'aurais jamais
cru. C'est tout de même vrai que ça porte malheur quelquefois ces
bêtes-là.
--Demande voir à Bacaillé, riposta Camus, qui, par un inexplicable
revirement, redevenait sceptique, demande z'y voir s'il en a vu
ce matin, des corbeaux. Il ne se doute guère que nous savons et ne
sait pas ce qui l'attend. Regarde-le, mais regarde-le donc un peu ce
salaud-là!
--Crois-tu qu'il a du toupet? Oh! il se croit bien sûr et bien
tranquille!
--Tu sais, faut pas le laisser échapper!
--Penses-tu, un bancal comme ça!
--Oh! mais, il court bien tout de même ce sauteré-là[88]!
[88] Sauteré, probablement mâle de sauterelle, sauteur.
A l'autre extrémité de la colonne, on entendait Boulot qui disait:
--Ce que je ne comprends pas, c'est qu'ils reviennent encore après les
tatouilles qu'on leur z'y a foutues.
--Pour moi, répondait Lebrac, ils doivent avoir une cache, eux aussi;
vous avez bien vu que pour la culotte de Tintin ils n'avaient plus de
triques en sortant du bois.
--Oui, ils ont sûrement une cabane comme nous, concluait Tigibus.
Bacaillé, à cette affirmation, eut un ricanement muet qui n'échappa
point à Tintin pas plus qu'à La Crique ni à Camus.
--Eh bien! es-tu sûr maintenant? fit la Crique.
--Oui! répondit l'autre. Ah! la crapule! faudra bien qu'il avoue!
On sortait du bois, on allait arriver, on s'engageait dans les chemins
creux.
--Ah! nom de Dieu! s'exclama Lebrac s'arrêtant, et, ainsi que c'était
convenu, jouant la rage et la surprise, comme s'il eût tout ignoré.
Il y eut un vacarme effroyable de cris et de bousculades pour voir plus
vite et ce fut bientôt un concert farouche de malédictions.
--Bon Dieu de bon Dieu! c'est-y possible!
--Cochons de cochons!
--Qui est-ce qui a bien pu faire ça?
--Le trésor?
--Rien, pus rien! râlait Grangibus.
--Et notre toit, et nos sabres, not' arrosoir, nos images, le lit, la
glace, la table!
--Le balai?
--C'est les Velrans!
--Pour sûr! qui ça serait-il?
--Peut-on savoir, hasarda Bacaillé, pour dire quelque chose lui aussi.
Tous étaient entrés derrière le chef. Seuls, Camus et La Crique,
sombres et silencieux, leur trique au poing, comme le Chéroub au seuil
du paradis perdu, gardaient la porte.
Lebrac laissa ses soldats se plaindre, se lamenter et hurler ainsi que
des chiens qui sentent la mort. Lui, comme écrasé, s'assit à terre, au
fond, sur les pierres qui avaient contenu le trésor, et, la tête dans
les mains, sembla s'abandonner à son désespoir.
Personne ne songeait à sortir: on criait, on menaçait; puis
l'effervescence de cris se calma et cette grande colère bruyante et
vaine fit place à la prostration qui suit les irréparables désastres.
Camus et La Crique gardaient toujours la porte.
Enfin Lebrac, relevant la tête et se redressant, montra sa figure
ravagée et ses traits crispés.
--C'est pas possible, rugit-il, que les Velrans aient fait ça tout
seuls; non, c'est pas possible qu'ils aient réussi à trouver not'
cabane sans qu'on leur ait enseigné où elle était! C'est pas possible,
on leur a dit!
Il y a un traître ici!
Et son accusation proférée tomba dans le grand silence comme un coup de
fouet cinglant sur un troupeau désemparé.
Les yeux s'écarquillèrent, et papillotèrent. Un silence plus lourd
plana.
--Un traître! reprirent en écho lointain et affaibli quelques voix,
comme si c'eût été monstrueux et impossible.
--Un traître! oui! tonna derechef Lebrac. Il y a un traître et je le
connais.
--Il est ici, glapit La Crique, brandissant son épieu d'un geste
exterminateur.
--Regardez et vous le verrez, le traître! reprit Lebrac, fixant
Bacaillé de ses yeux de loup.
--C'est pas vrai; c'est pas vrai! balbutia le bancal qui rougissait,
blêmissait, verdissait, tremblait devant cette accusation muette comme
toute une frondaison de bouleau et chancelait sur ses jambes.
--Vous voyez bien qu'il se dénonce tout seul, le traître. Le traître,
c'est Bacaillé! là, le voyez-vous?
--Judas! va, hurla Gambette, terriblement ému, tandis que Grangibus,
frémissant, lui posait la griffe sur l'épaule et le secouait comme un
prunier.
--C'est pas vrai, c'est pas vrai! protestait de nouveau Bacaillé; quand
est-ce que j'aurais pu leur dire, moi, je ne les vois pas les Velrans,
je ne les connais pas!
--Silence, menteur! coupa le chef, nous savons tout. Jeudi la cabane
était intacte, c'est vendredi qu'on l'a sacquée, puisqu'hier elle y
était déjà. Allez, dites-le, ceux qui sont venus hier soir avec moi!
--Nous le jurons, firent ensemble Camus, Tintin et La Crique levant la
main droite préalablement mouillée de salive et crachant par terre,
serment solennel.
--Et tu vas dire, canaille, ou je t'étrangle, t'entends! tu vas avouer
à qui tu l'as dit jeudi en revenant de Baume!
C'est jeudi que t'as vendu tes frères!
Une secouée brutale rappela à Bacaillé ahuri sa situation terrible.
--C'est pas vrai, na! continua-t-il à nier, et j' veux m'en aller
puisque c'est comme ça.
--On ne passe pas, grogna La Crique, levant son bâton.
--Lâches! vous êtes des lâches! riposta Bacaillé.
--Canaille! gibier de bagne, beugla Camus; il nous trahit, il nous fait
voler et il nous insulte encore par-dessus le marché!
--Liez-le, ordonna Lebrac d'un ton sec.
Et, avant que la chose fût faite, il se saisit du prisonnier et le
calotta vigoureusement.
--La Crique, interrogea-t-il ensuite, d'un air grave, toi qui connais
ton histoire de France, dis-nous un peu comment on s'y prenait au bon
vieux temps pour faire avouer leurs crimes aux coupables?
--On leur «roustissait» les doigts de pied.
--Déchaussez le traître alors et allumez du feu.
Bacaillé se débattait.
--Oh! tu as beau faire, prévint le chef, tu n'échapperas pas;
avoueras-tu, canaille?
Une fumée épaisse et blanche montait déjà d'un amas de mousse et de
feuilles sèches.
--Oui, fit l'autre affolé, oui!
Et le bancal, toujours maintenu par des ficelles et des mouchoirs
roulés en forme de lien, au milieu du cercle menaçant et furibond des
guerriers de Longeverne, avoua par petites phrases qu'il était en effet
revenu de Baume avec Boguet de Velrans et le père d'icelui, qu'ils
s'étaient arrêtés chez eux, là-bas, pour boire un litre et une goutte,
et qu'il avait, étant saoul, raconté, sans croire mal faire, où se
trouvait la cabane de Longeverne.
--C'est pas la peine d'essayer de nous monter le coup, tu sais, coupa
La Crique, j'ai bien vu la gueule que tu faisais en rentrant de Baume,
tu savais bien ce que tu disais; et en venant ici tout à l'heure, nous
t'avons bien vu aussi. Tu savais!
--Tout ça, «c'est passe que tu bisques» de ce que la Tavie aime mieux
Camus. Elle a sûrement raison de se foutre de ta gueule! Mais est-ce
qu'on t'avait fait du mal après l'affaire de vendredi? Est-ce qu'on t'a
seulement empêché de revenir te battre avec nous? Pourquoi alors que tu
te venges aussi salement! T'as pas «d'escuses»!
--Voilà, conclut Lebrac, serrez les nœuds. On va le juger.
Un grand silence tomba.
Camus et La Crique, geôliers sinistres, barraient toujours le seuil.
Une houle de poings se tendaient vers Bacaillé. Comprenant qu'il
n'avait pas de pitié à attendre des geôliers et sentant venir l'heure
des expiations suprêmes, il eut une révolte désespérée et terrible et
essaya de ruer, de se débattre et de mordre.
Mais Gambette et les Gibus, qui avaient assumé le rôle de
garde-chiourme, étaient des gars solides et râblés, et on ne le leur
faisait pas comme ça, d'autant que la colère, une colère folle qui leur
faisait les oreilles rouges, décuplait encore leurs forces.
Les poignets de Bacaillé, serrés dans des étaux de fer, devinrent
bleus, ses jambes furent en un clin d'œil ligotées plus étroitement
encore et on le jeta comme un paquet de chiffons au milieu de la
cabane, sous le trou du toit défoncé, du toit si solide que, malgré
tous leurs efforts, les Velrans ne l'avaient pu crever qu'en un seul
endroit.
Lebrac en chef parla:
--La cabane, dit-il, est foutue; on connaît notre cache; tout est à
refaire; mais ça ce n'est rien: il y a le trésor qui a disparu, il y a
l'honneur qui est atteint.
L'honneur on le redressera, on sait ce que valent nos poings, mais le
trésor... le trésor valait bien cent sous!
Bacaillé, continua-t-il gravement, tu es complice des voleurs, tu es un
voleur, tu nous as volé cent sous; as-tu un écu de cinq livres à nous
rendre?
La question était de pure forme et Lebrac ne l'ignorait pas. Qui est-ce
qui avait jamais eu cent sous à soi, cent sous ignorés des parents et
sur lesquels ces derniers ne pussent avoir à toute heure droit de haute
main?
Personne!
--J'ai trois sous, gémit Bacaillé.
--Fous-toi-les «quèque» part tes trois sous! rugit Gambette.
--Messieurs, reprit Lebrac, solennel, voici un traître et nous allons
le juger et l'exécuter sans rémission.
--Sans haine et sans crainte, redressa La Crique, qui se remémorait des
lambeaux de phrases d'instruction civique.
--Il a avoué qu'il était coupable, mais il a avoué parce qu'il ne
pouvait pas faire autrement et que nous connaissions son crime. Quel
supplice doit-on lui faire subir?
--Le saigner! rugirent dix voix.
--Le pendre! beuglèrent dix autres.
--Le châtrer! grondèrent quelques-uns.
--Lui couper la langue!
--On va d'abord, interrompit le chef, plus prudent et gardant
inconsciemment, malgré sa colère, une plus saine idée des choses et des
conséquences de leur acte, on va d'abord lui nettoyer tous ses boutons
pour reconstituer un noyau de trésor et remplacer en partie celui qui
nous a été volé par ses amis les Velrans.
--Mes habits du dimanche? sursauta le prisonnier.
--J' veux pas, j' veux pas! je l' dirai à nos gens[89]!
[89] Nos gens, expression comtoise pour «mes parents».
--Chante toujours, mon petit, tu nous amuses; mais tu sais, tu n'as
qu'à recommencer à cafarder pour voir un peu, et j' te préviens que
si tu brailles trop fort ici on te la boucle, ta gueule, avec ton
«tire-jus», comme on a fait à l'Aztec des Gués.
Comme ces menaces ne décidaient point Bacaillé à se taire, on le
bâillonna et on fit sauter tous ses boutons.
--Ce n'est pas tout ça, n. d. D., reprit La Crique, si on ne fait que
ça à un traître, c'est vraiment pas la peine! Un traître!... c'est un
traître! n. d. D. et ça n'a pas le droit de vivre!
--On va le fouetter, proposa Grangibus, chacun son coup puisqu'il nous
a fait du mal à tertous.
On ligota de nouveau Bacaillé nu sur les planches de la table démolie.
--Commencez, ordonna Lebrac.
Un à un, la baguette de coudre à la main, les quarante Longevernes
défilèrent devant Bacaillé, qui, sous leurs coups, hurlait à fendre le
roc, et ils lui crachèrent sur le dos, sur les reins, sur les cuisses,
sur tout le corps en signe de mépris et de dégoût.
Durant ce temps, une dizaine de guerriers, sous la conduite de La
Crique, étaient sortis avec les habits du condamné.
Ils revinrent quand finissait l'opération et Bacaillé, débâillonné
et délié, reçut au bout de longs bâtons les diverses pièces de son
habillement veuves de boutons qui avaient été de plus largement
compissées et abondamment souillées d'autre façon encore par les
justiciers de Longeverne.
--Va te faire recoudre ça par les Velrans! lui conseilla-t-on pour
finir.
CHAPITRE IX
TRAGIQUES RENTRÉES
Les sanglots des martyrs et des suppliciés
Sont une symphonie enivrante sans doute...
CH. BAUDELAIRE (_les Fleurs du Mal_).
Bacaillé, dépêtré de ses liens, les fesses en sang, la face
congestionnée, les yeux révulsés d'horreur, reçut en pleine figure les
paquets malodorants qu'étaient ses habits, cependant que toute l'armée,
suivant ses chefs, l'abandonnait à son sort et quittait dignement la
cabane pour aller un peu plus loin, dans un endroit désert et caché, se
concerter sur ce qu'il convenait de faire en si pressante et pénible
occurrence.
Pas un ne se demandait ce qu'il allait advenir du traître démasqué,
châtié, fessé, déshonoré, empuanti. Ça, c'était son affaire, il n'avait
que ce qu'il méritait et tout juste encore. Des râles et des hoquets
de rage, des sanglots d'un homme qu'on assassine parvenaient bien
jusqu'à leurs oreilles, ils ne s'en soucièrent point.
Bientôt, par degrés, l'autre reprenant conscience et se sauvant à toute
allure, les sanglots et les cris et les hurlements diminuèrent et l'on
n'entendit plus rien.
Alors Lebrac commanda.
--Il faut aller prendre à la cabane tout ce qui peut servir encore et
aller le cacher ailleurs en attendant.
A deux cents mètres de là, dans le taillis, une petite excavation,
insuffisante pour remplacer celle qu'on venait de perdre par le crime
de Bacaillé, pouvait, faute de mieux, abriter momentanément les débris
de ce qui avait été le palais de gloire de l'armée de Longeverne.
--Il faut tout apporter ici, décida-t-il. Et immédiatement la majeure
partie de la troupe s'occupa à ce travail.
--Fichez aussi le mur en bas, compléta-t-il, enlevez le toit et murez
la provision de bois; il faut qu'on ne voie plus rien de rien.
Les ordres étant donnés, pendant que les soldats vaquaient à ces
corvées réglementaires et pressées, il conféra avec les autres chefs:
Camus, La Crique, Tintin, Boulot, Grangibus et Gambette.
Ce fut une conférence longue et mystérieuse.
L'avenir et le présent y furent confrontés au passé, non sans regrets
et sans plaintes, et surtout l'on agita la question de reconquérir le
trésor.
Ce trésor était sûrement dans la cabane des Velrans et la cabane était
dans le bois; mais comment le trouver et surtout quand pourrait-on le
chercher?