--Par exemple! Si c'est permis! rugissait Lebrac, autant dire qu'on est

des sauvages, des assassins; dis donc, mais dis-le où et quand on t'a

dit «quéque» chose de vesxant[82], quand c'est-y qu'on t'a empêché de

jouer avec nous?

[82] Vexant.

--C'est bon, conclut le père Simon édifié et pressé par l'heure, je

verrai ce que j'ai à faire. Bacaillé, en attendant, aura sa retenue;

quant à Camus, tout dépendra de la façon dont il se comportera pendant

la classe d'aujourd'hui.

D'ailleurs, huit heures sonnent. Mettez-vous en rangs, vivement et en

silence.

Et il frappa plusieurs fois de suite dans ses mains pour confirmer cet

ordre verbal.

--Sais-tu tes leçons? demanda Tintin à Camus.

--Oui, oui! mais pas trop! dis à La Crique de me souffler quand même,

hein! s'il le peut.

--M'sieu, fit d'une voix rogue Bacaillé, ils me disent des noms, les

Gibus et La Crique!

--Quoi. Qu'est-ce qu'il y a?

--Ils me disent: vache espagnole! boquezizi! peigne...

--C'est pas vrai, m'sieu, c'est pas vrai, c'est un menteur, on l'a à

peine «ergardé», ce menteur-là.

Il faut croire que les regards étaient éloquents.

--Allons, fit le maître d'un ton sec, en voilà assez; le premier qui

redira quelque chose et qui reviendra sur ce sujet me copiera deux fois

d'un bout à l'autre la liste des départements avec les préfectures et

sous-préfectures.

Bacaillé, étant englobé dans cette menace de punition qui ne se

confondait pas avec la retenue, se résolut momentanément à se taire,

mais il se jura bien, lorsqu'elle se présenterait, de ne pas perdre

l'occasion de se venger.

Tintin avait communiqué à La Crique le vœu de Camus, lui souffler,

consigne presque inutile puisque La Crique était très équitablement,

comme on l'a vu déjà, le souffleur attitré de toute la classe. Camus

plus que jamais pouvait compter sur lui.

Le lieutenant et grimpeur, contrairement à l'habitude, y sauta en

arithmétique.

Il avait pris dans son livre quelque teinture de la matière de la leçon

et répondait tant bien que mal, vigoureusement secondé par La Crique,

dont la mimique expressive corrigeait ses défaillances de mémoire.

Mais Bacaillé veillait.

--M'sieu, y a La Crique qui lui souffle.

--Moi! fit La Crique indigné, je n'ai pas dit un mot.

--En effet, je n'ai rien entendu, affirma le père Simon et je ne suis

pas sourd.

--M'sieu, c'est avec ses doigts qu'il lui souffle, voulut expliquer

Bacaillé.

--Avec ses doigts! reprit le maître, ahuri! Bacaillé, scanda-t-il

magistralement, je crois que vous commencez à m'échauffer les oreilles.

Vous accusez à tort et à travers tous vos camarades quand personne ne

vous demande rien. Je n'aime pas les dénonciateurs, moi! Il n'y a que

quand je demande qui a fait une faute que le coupable doit me répondre

et se dénoncer.

--Ou pas, compléta à voix basse Lebrac.

--Si je vous entends encore, et c'est mon dernier avertissement, je

vous en mets pour huit jours!

--Bisque! bisque! enrage! rancuseur[83]! sale cafard! marmottait à

voix basse Tigibus en lui faisant les cornes, traître! judas! vendu!

peigne-cul!

[83] Rancuseur, dénonciateur.

Bacaillé, pour qui décidément cela tournait mal, ravalant en silence sa

rage, se mit à bouder, la tête dans les mains.

On le laissa ainsi et l'on poursuivit la leçon, tandis qu'il ruminait

ce qu'il pourrait bien faire pour se venger de ses camarades qui, du

coup, allaient fort probablement le mettre en quarantaine et le bannir

de leurs jeux.

Il songea, il imagina des vengeances folles, des pots d'eau jetés

en pleine figure, des giclées d'encre sur les habits, des épingles

plantées sur les bancs pour de petits empalages, des livres déchirés,

des cahiers torchonnés; mais peu à peu, la réflexion aidant, il

abandonna chacun de ces projets, car il convenait d'agir avec prudence,

Lebrac, Camus et les autres n'étant point des gaillards à se laisser

faire sans frapper dur et cogner sec.

Et il attendit les événements.

CHAPITRE VI

L'HONNEUR ET LA CULOTTE DE TINTIN

Dieu et ta Dame!

(_Devise des anciens chevaliers._)

On se battait ce soir-là à La Saute. Le trésor gonflé de boutons de

toutes sortes et de toutes tailles, d'agrafes multiples, de cordons

divers, d'épingles complexes, voire d'une magnifique paire de bretelles

(celles de l'Aztec, parbleu!) donnait confiance à tous, stimulait les

énergies et ravivait les audaces.

Ce fut le jour, si l'on peut dire, des initiatives individuelles et des

corps à corps, à coup sûr plus dangereux que les mêlées.

Les camps, à peu près d'égale force, avaient commencé la bataille

par le duel collectif de cailloux, et puis, ces munitions manquant,

d'enjambées en enjambées, de sauts en avant en sauts en avant, on

s'était tout de même affronté et colleté.

Camus saboulait (il disait sagoulait) Touegueule, Lebrac «cerisait»

l'Aztec, le reste était occupé avec des guerriers de moindre envergure,

mais Tintin, lui, se trouvait être aux prises avec Tatti, un grand

«conot» qui était bête comme «trente-six cochons mariés en seconde

noce», mais qui, de ses longs bras de pieuvre, le paralysait et

l'étouffait.

Il avait beau lui enfoncer ses poings dans le ventre, lui lancer des

crocs en jambe à faire trébucher un éléphant (un petit), lui bourrer le

menton de coups de tête et les chevilles de coups de sabots, l'autre,

patient comme une bonne brute, l'étreignait par le milieu du corps, le

serrait comme un boudin et le pliait, le balançait, tant et si bien

que, vlan! ils basculèrent enfin tous deux, lui dessus, Tintin dessous,

parmi les groupes s'entrecognant épars sur le champ de bataille.

Les vainqueurs, dessus, grognaient menaçants, tandis que les vaincus,

parmi lesquels Tintin, silencieux par fierté, tapaient comme des sourds

aussi fort que possible chaque fois qu'ils le pouvaient et n'importe où

pour reconquérir l'avantage.

Emmener un prisonnier dans l'un ou l'autre camp semblait difficile

sinon impossible.

Ceux qui étaient debout se boxaient comme des lutteurs, se garant de

droite, se gardant à gauche, et ceux qui étaient à terre y étaient

bien; au reste, chacun avait assez à faire à se dépêtrer soi-même.

Tintin et Tatti étaient parmi les plus occupés. Enlacés sur le sol, ils

se mordaient et se bosselaient, roulant l'un sur l'autre et passant

alternativement, après des efforts plus ou moins longs, tantôt dessus,

tantôt dessous. Mais ce que Tintin, ni les autres Longevernes, ni les

Velrans eux-mêmes trop préoccupés ne voyaient point, c'est que cet

idiot de Tatti, qui n'était peut-être pas tout à fait aussi bête qu'on

ne l'imaginait, s'arrangeait toujours pour faire rouler Tintin ou pour

rouler lui-même du côté de la lisière du bois, s'isolant ainsi de plus

en plus des autres groupes belligérants aux prises par le champ de

bataille.

Il arriva ce qui devait arriver, et le duo Tatti-Tintin fut bientôt,

sans que le Longeverne dans le feu de l'action s'en fût aperçu le moins

du monde, à cinq ou six pas du camp de Velrans.

Le premier coup de cloche annonçant la prière, sonnant à on ne sait

quelle paroisse, ayant instantanément désagrégé les groupes, les

Velrans, regagnant leur lisière, n'eurent pour ainsi dire qu'à cueillir

Tintin gigotant de tous ses membres le dos sur le sol où le maintenait

son tenace adversaire.

Les Longevernes n'avaient rien vu de cette prise, lorsque, se

retrouvant au Gros Buisson et procédant des yeux à un dénombrement

mutuel, ils durent bon gré mal gré reconnaître que Tintin manquait à

l'appel.

Ils poussèrent le «tirouït» de ralliement. Rien ne répondit.

Ils crièrent, ils hurlèrent le nom de Tintin, et une huée moqueuse

parvint à leurs oreilles.

Tintin était chauffé.

--Gambette, commanda Lebrac, cours, cours vite au village et va dire à

la Marie qu'elle vienne tout de suite, que son frère est prisonnier;

toi, Boulot, va-t'en à la cabane, défais l'armoire du trésor, et

prépare tout ce qu'il faut pour le «rafistolage» du trésorier; trouve

les boutons, enfile les aiguillées de fil afin qu'il n'y ait pas de

temps de perdu.

Ah! les cochons! Mais comment ont-ils fait? Qui est-ce qui a vu quelque

chose? C'est presque pas possible!

Personne ne pouvait répondre, et pour cause, aux questions du chef; nul

n'avait rien remarqué.

--Faut attendre qu'ils le lâchent.

Mais Tintin, ligoté, bâillonné, derrière le rideau de taillis de la

lisière, était long à revenir.

Enfin, parmi des cris, des huées et des ronflements de cailloux, on

le vit tout de même reparaître, débraillé, ses habits sur son bras,

dans le même appareil que Lebrac et l'Aztec après leurs exécutions

respectives, c'est-à-dire à cul nu ou presque, sa trop courte chemise

voilant mal ce qu'il est habituel de dérober d'ordinaire aux regards.

--Tiens, fit Camus, sans réfléchir, il leur z-y a montré son derrière,

lui aussi. C'est épatant!

--Comment ça se fait-il qu'ils l'aient laissé faire et qu'ils ne

l'aient pas repris? objecta La Crique qui flairait quelque chose de

plus grave. C'est louche! on leur a pourtant appris la façon de s'y

prendre.

Lebrac grinça des dents, fronça le nez et fit bouger ses cheveux, signe

de perplexité coléreuse.

--Oui, répondit-il à La Crique, il y a sûrement quelque chose de plus.

Tintin se rapprochait, hoquetant, ravalant sa salive, le nez humide des

terribles efforts qu'il faisait pour contenir ses larmes. Ce n'était

point l'attitude d'un gaillard qui vient de jouer un bon tour à ses

ennemis.

Il arrivait aussi vite que le lui permettaient ses souliers délacés. On

l'entoura avec sollicitude.

--Ils t'ont fait du mal. Qui c'est ceusses qui t'ont tapé dessus?

Dis-le, nom de Dieu, qu'on les rechope ceux-là! C'est encore au moins

ce sale Migue la Lune, ce foireux dégoûtant, il est aussi lâche que

méchant.

--Ma culotte! Ma culotte! heu! heue! Ma culotte! gémit Tintin, se

dégonflant un peu dans une crise de sanglots et de larmes.

--Hein! quoi? ben on te la recoudra, ta culotte! la belle affaire!

Gambette est allé chercher ta sœur et Boulot prépare le fil.

--Heue!... euhe! Ma culotte! Ma culotte!

--Viens voir c'te culotte!

--Heue! Je l'ai pas, ils me l'ont chipée ma culotte, les voleurs!

--?.....

--Oui, l'Aztec a dit comme ça: Ah? c'est toi qui m'as chipé mon patalon

l'autre fois, eh ben, mon salaud, c'est le moment de le payer; change

pour change; t'as eu le «mienne» toi et tes relèche-murie d'amis, moi

je confixe[84] celui-ci. Ça nous servira de drapeau.

[84] Confisque.

Et ils me l'ont pris et après ils m'ont tout châtré mes boutons et puis

ils m'ont tous foutu leur pied au cul. Comment que je vais faire pour

rentrer?

--Ah ben, m..., zut! C'est salement emmerdant cette histoire-là!

s'exclama Lebrac.

--T'as-t-y pas des autres «patalons» chez vous? interrogea Camus.

Faut envoyer quelqu'un au-devant de Gambette et faire dire à la Marie

qu'elle t'en rapporte un autre.

--Oui, mais on verrait bien que c'est pas çui que j'avais ce matin; je

l'avais justement mis tout propre et ma mère m'a dit que s'il était

crotté ce soir je saurais ce que ça me coûterait. Qu'est-ce que je

peux dire?

Camus eut un grand geste évasif et ennuyé, évoquant les piles

paternelles et les jérémiades des mères.

--Et l'honneur! nom de Dieu! rugit Lebrac. Vous voulez qu'on dise que

les Longevernes se sont laissé chiper la culotte de Tintin tout comme

un merdeux d'Aztec des Gués, vous voulez ça, vous! ah! non! nom de

Dieu! non! jamais! ou bien on n'est rien qu'une bande de pignoufs juste

bons à servir la messe et à empiler du bois derrière le fourneau.

Les autres ouvraient sur Lebrac des yeux interrogateurs; il répondit:

--Il faut reprendre la culotte de Tintin, il le faut à tout prix, quand

ça ne serait que pour l'honneur, ou bien je ne veux plus être chef, ni

me battre.

--Mais comment?

Tintin nu-jambes grelottait en pleurant au centre de ses amis.

--Voilà, reprit Lebrac qui avait ramassé ses idées et combiné son plan.

Tintin va partir à la cabane rejoindre Boulot et attendre la Marie.

Pendant ce temps-là, nous autres, au triple galop, avec nos triques et

nos sabres, nous allons filer par les champs de la fin dessous, longer

le bas du bois et aller les attendre à leur tranchée.

--Et la prière? fit quelqu'un.

--Merde pour la prière! riposta le chef. Les Velrans vont certainement

aller à leur cabane, car ils en ont une, ils en ont sûrement une;

pendant ce temps-là, on a le temps d'arriver; on se calera dans les

rejets de la jeune coupe, le long de la tranchée qui descend.

Eux, à ce moment-là, n'auront plus de triques, ils ne se douteront de

rien; alors, à mon commandement, tout d'un coup, on leur tombera dessus

et on leur reprendra bien la culotte. A grands coups de trique, vous

savez, et s'ils font de la rebiffe, cassez-leur z'y la gueule!

C'est entendu, allez, en route!

--Mais s'ils ont caché la culotte dans leur cabane?

--On verra bien après, c'est pas le moment de cancaner, et puis y aura

toujours l'honneur de sauvé!

Et comme rien ne bougeait plus à la lisière ennemie, tous les guerriers

valides de Longeverne, entraînés par le général, dévalèrent comme un

ouragan la pente en remblai du coteau de la Saute, sautant les murgers

et les buissons, trouant les haies, franchissant les fossés, vifs comme

des lièvres, hérissés et furieux comme des sangliers.

Ils longèrent le mur d'enceinte du bois et toujours galopant en

silence, en se rasant le plus possible, ils arrivèrent à la

tranchée qui séparait les coupes des deux pays. Ils la remontèrent

à la queue leu leu, vivement, sans bruit et, sur un signe du chef

qui les fit passer devant et resta en queue, par petits paquets ou

individuellement, se blottirent dans les massifs de buissons épais qui

grandissaient entre les baliveaux de la coupe de Velrans.

Il était temps vraiment.

Des profondeurs du taillis une rumeur montait de cris, de rires et de

piétinements; encore un peu et l'on distingua les voix.

--Hein, traînait Tatti, que je l'ai bien attrapé çui-là, il n'a rien

pu. Qu'est-ce qu'il doit faire maintenant «avec sa culotte qu'il n'a

plus»?

--Il pourra toujours faire la colbute[85] sans perdre ce qu'il a dans

ses poches.

[85] Culbute.

--On va la mettre au bout de la perche, ça y est-il? Est-elle prête,

Touegueule, ta perche?

--Attends un peu, je suis en train de «siver» les nœuds pour ne pas

me «grafigner» les mains, na! ça y est!

--Mets-y les pattes en l'air.

--On va marcher l'un derrière l'autre, ordonna l'Aztec et on va chanter

not' cantique: s'ils entendent ça les fera bisquer!

Et l'Aztec entonna:

Je suis chrétien, voilà ma gloire,

Mon espérance...

Lebrac avec Camus, tous deux cachés dans un buisson un peu plus bas que

la tranchée du milieu, s'ils voyaient mal le spectacle, ne perdaient

rien des paroles.

Tous leurs soldats, le poing crispé sur les gourdins, restaient muets

comme les souches sur lesquelles ils étaient à croppetons. Le général,

les dents serrées, regardait et écoutait. Quand les voix des Velrans

reprirent après le chef:

Je suis chrétien, voilà ma gloire...

il mâcha entre ses dents cette menace:

--Attendez un peu, nom de Dieu! je vais vous en foutre, moi, de la

gloire!

Cependant, triomphante, la troupe arrivait, Touegueule en tête, la

culotte de Tintin servant d'enseigne au bout d'une grande perche.

Quand ils furent à peu près tous alignés dans la tranchée et qu'ils

commencèrent, au rythme lent du cantique, à la descendre, Lebrac eut

un rugissement épouvantable comme le cri d'un taureau qu'on égorge. Il

se détendit tel un ressort terriblement bandé et bondit de son buisson

pendant que tous ses soldats, enlevés par son élan, emportés par

son cri, fonçaient comme des catapultes sur la muraille désarmée des

Velrans.

Ah! cela ne fit pas un pli. Le bloc vivant des Longevernes, triques

sifflant, vint frapper, hurlant, la ligne ahurie des Velrans. Tous

furent culbutés du même coup et beugnés de coups de triques terribles,

tandis que le chef, martelant de ses talons Touegueule épouvanté, lui

reprenait d'un tour de main la culotte de son ami Tintin en jurant

effroyablement.

Puis, en possession du vêtement reconquis avec l'honneur, il commanda

sans hésitation la retraite qui se fit en vitesse par cette même

tranchée du milieu que les ennemis venaient de quitter.

Et tandis que, piteux et roulés une fois de plus, ils se relevaient, le

sous-bois silencieux retentissait, des rires, des huées et des vertes

injures de Lebrac et de son armée regagnant leur camp au galop derrière

la culotte reconquise.

Bientôt ils arrivèrent à la cabane où Gambette, Boulot et Tintin, ce

dernier très inquiet sur le sort de son pantalon, entouraient la Marie

qui, de ses doigts agiles, achevait de remettre aux vêtements de son

frère les indispensables accessoires dont ils avaient été rudement

dépouillés.

La victime cependant, sa blouse descendue comme un jupon par pudeur

pour le voisinage de sa sœur, reçut son pantalon avec des larmes de

joie.

Il faillit embrasser Lebrac, mais, pour être plus agréable à son ami,

il déclara qu'il chargeait sa sœur de ce soin et il se contenta de

lui affirmer d'une voix tremblante encore d'émotion qu'il était un vrai

frère et plus qu'un frère pour lui.

Chacun comprit et applaudit discrètement.

La Marie Tintin eut sitôt fait de remettre à la culotte de son frère

les boutons qui manquaient et on la laissa, par prudence, partir seule

un peu en avance.

Et ce soir-là, l'armée de Longeverne, après avoir passé par de

terribles transes, rentra au village fièrement, aux mâles accents de la

musique de Méhul:

La victoire en chantant...

heureuse d'avoir reconquis l'honneur et la culotte de Tintin.

CHAPITRE VII

LE TRÉSOR PILLÉ

Le temple est en ruine au haut du promontoire.

J. M. DE HEREDIA (_les Trophées_).

On n'avait, malgré tout, pas gardé rancune à Bacaillé de sa querelle

avec Camus, non plus que de ses tentatives de chantage et de ses

velléités de cafardage auprès du père Simon.

Somme toute, il avait eu le dessous, il avait été puni. On se garderait

à carreau avec lui et sauf quelques irréductibles, dont La Crique et

Tintin, le reste de l'armée et même Camus avait généreusement passé

l'éponge sur cette scène regrettable, mais après tout assez habituelle,

qui avait failli, à un moment critique, semer la discorde et la zizanie

au camp de Longeverne.

Malgré cette attitude tolérante dont il profitait, Bacaillé n'avait

point désarmé. Il avait toujours sur le cœur, sinon sur les joues,

les gifles de Camus, la retenue du père Simon, le témoignage de toute

l'armée (grands et petits) contre lui et surtout il avait contre

l'éclaireur et lieutenant de Lebrac la haine que donne l'affreuse

jalousie de l'évincé en amour. Et tout cela, non! il ne le pardonnait

pas.

D'un autre côté il avait réfléchi qu'il lui serait plus facile

d'exercer sur tous les Longevernes en général et sur Camus en

particulier des représailles mystérieuses et de leur dresser des

embûches s'il continuait à combattre dans leurs rangs. Aussi, sa

punition finie, il se rapprocha de la bande.

S'il ne fut pas du combat fameux au cours duquel la culotte de Tintin,

comme une redoute célèbre, fut prise et reprise, il ne songea point

à s'en pendre, comme le brave Crillon, mais il vint à la Saute les

soirs suivants et prit une part modeste et effacée aux grands duels

d'artillerie, ainsi qu'aux assauts houleux et vociférants qui les

suivaient généralement.

Il eut la joie pure de n'être pas pincé et de voir prendre tantôt par

les uns, tantôt par les autres, car il les haïssait tous, quelques

guerriers des deux partis que l'on renvoya ou qui revinrent en piteux

état.

Il restait, lui, prudemment à l'arrière-garde, riant en dedans quand

un Longeverne était pincé, plus bruyamment quand c'était un Velrans.

Le trésor fonctionnait, si l'on peut dire. Tout le monde, et Bacaillé

comme les autres, allait, avant de rentrer, déposer les armes à la

cabane et vérifier la cagnotte qui, selon les victoires ou les revers,

fluctuait, montait avec les prisonniers qu'on faisait, baissait quand

il y avait un ou plusieurs vaincus (c'était rare!) à retaper pour la

rentrée.

Ce trésor, c'était la joie, c'était l'orgueil de Lebrac et des

Longevernes, c'était leur consolation dans le malheur, leur panacée

contre le désespoir, leur réconfort après le désastre. Bacaillé un jour

pensa:

Tiens, si je le leur chipais et que je le fiche au vent!

C'est pour le coup qu'ils en feraient une gueule et ça serait bien tapé

comme vengeance.

Mais Bacaillé était prudent. Il songea qu'il pouvait être vu rôdant

seul de ce côté, que les soupçons se dirigeraient naturellement sur lui

et qu'alors, oh alors! il faudrait tout craindre de la justice et de la

colère de Lebrac.

Non, il ne pouvait pas lui-même prendre le trésor.

Si je cafardais à mon père? pensa-t-il.

Ah oui! ce serait encore pis. On saurait tout de suite d'où partait le

coup et moins que jamais il échappait au châtiment.

Non, ce n'était pas cela!

Pourtant, et son esprit et sa pensée sans cesse y revenaient, c'était

là qu'il fallait frapper, il le sentait bien, c'était par là qu'il les

atteindrait au vif.

Mais comment, comment? voilà...

Après tout, il avait le temps: l'occasion s'offrirait peut-être toute

seule.

Le jeudi suivant, de bon matin, le père de Bacaillé accompagné de

son fils partit à la foire à Baume. Sur le devant de la voiture à

planches à laquelle on avait attelé Bichette, la vieille jument, ils

s'installèrent sur une botte de paille disposée en travers; en arrière

sur une litière fraîche, tout le corps dans un sac serré en coulisse

autour de son cou, un petit veau de six semaines montrait sa tête

étonnée. Le père Bacaillé, qui l'avait vendu au boucher de Baume,

profitait de l'occasion qu'offrait la foire pour le conduire à son

acquéreur. Comme c'était jeudi et qu'il devait toucher de l'argent, il

emmenait son fils avec lui.

Bacaillé était joyeux. Ces bonheurs-là n'arrivaient pas souvent. Il

évoquait d'avance toutes les jouissances de la journée: il dînerait

à l'auberge, boirait du vin, des petits verres ou des sirops dans le

gobelet de son père, il achèterait des pains d'épices, un sifflet, et

il se rengorgeait encore en pensant que ses camarades, ses ennemis,

enviaient certainement son sort.

Ce jour-là il y eut entre Longeverne et Velrans une bataille terrible.

On ne fit, il est vrai, pas de prisonniers, mais les cailloux et les

triques firent rage, et les blessés n'avaient guère, le soir, envie de

rire.

Camus avait une bosse épouvantable au front, une bosse avec une belle

entaille rouge, qui avait saigné durant deux heures; Tintin ne sentait

plus son bras gauche ou plutôt il ne le sentait que trop; Boulot avait

une jambe toute noire. La Crique n'y voyait plus sous l'enflure de la

paupière droite, Grangibus avait les orteils écrasés, son frère remuait

avec une peine infinie le poignet droit et l'on comptait pour rien les

meurtrissures multiples qui tatouaient les côtes et les membres du

général, de son lieutenant et de la plupart des autres guerriers.

Mais on ne se plaignait pas trop, car du côté des Velrans, c'était

sûrement pis encore. Bien sûr qu'on n'était pas allé inventorier les

«gnons» reçus par les ennemis, mais c'était une bénédiction s'il n'y en

avait pas, dans le tas des écharpés, quelques-uns qui se missent au lit

avec des méningites, des foulures graves, des luxations ou des fièvres

carabinées.

Bacaillé, entre ses planches, sur sa botte de paille, rentra le soir,

un peu éméché, l'air triomphant, et ricana même méchamment au nez des

camarades qui d'aventure assistèrent à sa descente de voiture.

--Fait-il le «zig»! bon Dieu! pour une fois qu'il va à la foire,

ce coco-là! Dirait-on pas qu'il descend de calèche et que son

calandeau[86] est un pur sang?

[86] Carcan, vieux cheval.

Mais l'autre, d'un air de vengeance satisfaite et de profond dédain,

continuait à ricaner en les regardant.

Au reste, ils ne pouvaient se comprendre.

Le lendemain, vu la quantité d'unités hors de combat, il était

impossible de songer à se battre. D'ailleurs, les Velrans, eux, ne

pourraient certainement pas venir! On se reposa donc, on se soigna,

on se pansa avec des herbages simples ou compliqués chipés dans les

vieilles boîtes à remèdes des mamans, au petit bonheur des trouvailles.

Ainsi La Crique se faisait des lavages de camomille à la paupière et

Tintin pansait son bras avec de la tisane de chiendent. Il jurait

d'ailleurs que cela lui faisait beaucoup de bien. En médecine comme en

religion il n'y a que la foi qui sauve.

La Guerre des Boutons: Roman de ma douzième année · 第 14 / 17 段