«C'était au temps où qu'on parlait de la Murie. La Murie, voilà, on ne

sait plus bien ce que c'est; peut-être une sale maladie, quelque chose

comme un fantôme qui sortait tout vivant du ventre des bêtes crevées

qu'on laissait pourrir dans les coins et qui voyageait, qui se baladait

dans les champs, dans les bois, dans les rues des villages, la nuit. On

ne la voyait pas: on la sentait, on la reniflait; les bêtes meuglaient,

les chiens jappaient à la mort quand elle était par là, aux alentours,

à rôder. Les gens, eux, se signaient et disaient: Y a un malheur qu'est

en route! Alors, au matin, quand on l'avait sentie passer, les bêtes

qu'elle avait touchées dans leurs étables tombaient et périssaient, et

les gens aussi crevaient comme des mouches.

«La Murie venait surtout quand il faisait chaud.

«Voilà: on était bien, on riait, on mangeait, on buvait et puis, sans

savoir pourquoi ni comment, une ou deux heures après, on devenait tout

noir, on vomissait du sang pourri et on claquait. Rien à faire et rien

à dire. Personne n'arrêtait la Murie, les malades étaient fichus. On

avait beau jeter de l'eau bénite, dire toutes sortes de prières, faire

venir le curé pour marmonner ses oremus, invoquer tous les saints du

Paradis, la Vierge, Jésus-Christ, le père Bon Dieu, c'était comme si on

avait pissé dans un violon ou puisé de l'eau avec une écumoire, tout

crevait quand même et le pays était ruiné et les gens étaient foutus.

«Aussi, quand une bête venait à périr, vous pouvez croire qu'on

l'encrottait vivement.

«C'est la Murie qui a amené la guerre entre les Velrans et les

Longevernes.»

Le conteur ici fit une pause, savourant son préambule, jouissant de

l'attention éveillée, puis il tira quelques bouffées de son cigare de

clématite et reprit, les yeux des camarades dardés sur lui:

--«Savoir au juste comment que c'est arrivé, c'est pas possible, on

n'a pas assez de renseignements. On croit pourtant que des espèces

de maquignons, peut-être bien des voleurs, étaient venus aux foires

de Morteau ou de Maîche et s'en retournaient dans le pays bas. Ils

voyageaient la nuit; peut-être se cachaient-ils, surtout s'ils avaient

volé des bêtes. Toujours est-il que, comme ils passaient là-haut par

les pâtures de Chasalans, une des vaches qu'ils emmenaient s'est mise

à meugler, à meugler, puis elle n'a plus voulu marcher; elle s'est

«accouté le cul» contre un «murot» et elle est restée là à meugler

toujours. Les autres ont eu beau tirer sur la longe et lui flanquer des

coups de trique, rien n'y a fait, elle n'a plus bougé; au bout d'un

moment elle s'est fichue par terre, s'est allongée toute raide; elle

était crevée, foutue.

«Les «types» ne pouvaient pas l'emporter, à quoi leur aurait-elle

servi? Ils n'ont rien dit du tout, et comme c'était la nuit, loin des

villages,--ni vu, ni connu je t'embrouille,--ils ont fichu le camp et

on ne les a jamais revus et on n'a jamais su ni qui ils étaient, ni

d'où ils venaient.

«Faut dire que c'était en été que ça se passait.

«A ce moment-là c'étaient les Velrans qui pâturaient les communaux de

Chasalans et qui faisaient les coupes du bois qu'on a toujours appelé

depuis bois de Velrans, le bois ousqu'ils viennent pour nous attaquer,

pardié!»

--Ah! ah! interrompirent des voix. C'est bien le nôtre pourtant, ce

bois-là, nom d. D...!

--Oui, c'est le nôtre et vous allez bien le voir, mais écoutez. «Comme

il faisait très chaud cet été-là, bientôt la vache crevée a commencé de

sentir mauvais; au bout de trois ou quatre jours, elle empoisonnait;

elle était pleine de mouches, de sales mouches vertes, de mouches à

murie, comme on disait. Alors les gens qui ont eu l'occasion de passer

par là ont bien reniflé l'odeur, ils se sont approchés et ils ont vu la

charogne qui pourrissait là, sur place.

«Ça pressait! ils n'ont fait ni une ni deusse, ils ont filé subito

trouver les anciens de Velrans et ils leur z'ont dit:

--«Voilà, y a une charogne qui pourrit dedans vot' pâturage de

Chasalans et ça empoisonne jusqu'au milieu du Chanet, faut vite aller

l'encrotter avant que les bêtes n'attrapent la murie.

--«La murie, qu'ils ont répondu, mais c'est nous qu'on l'attraperait

peut-être en enfouissant la bête: encrottez-la vous-mêmes puisque vous

l'avez trouvée; d'abord, qu'est-ce qui prouve qu'elle est sur not'

territoire? la pâture est autant à vous qu'à nous; à preuve, c'est que

vos bêtes y sont tout le temps fourrées.

--«Quand par hasard elles y vont, vous savez bien nous gueuler après et

les acaillener, qu'ont répondu les Longevernes (ce qui était la pure

vérité). Vous n'avez point de temps à perdre ou bien, autant à Velrans

qu'à Longeverne, les bêtes vont bientôt crever par la murie, et les

gens itou.

--«Murie vous-mêmes, qu'ont répondu les Velrans!

--«Ah! vous ne voulez pas l'encrotter, ah ben! on verra voir; d'abord

vous n'êtes que des propres-à-rien et des peigne-culs!

--«C'est vous qui n'êtes que des jeanfoutres; puisque vous avez trouvé

la charogne, eh ben! c'est la vôtre, gardez-la, on vous la donne.»

--Salauds! interrompirent quelques auditeurs furieux de retrouver

l'antique mauvaise foi des Velrans.

--Alors qu'est-ce qui s'est passé?

--Ce qui s'est passé, reprit La Crique. Eh bien voici:

«Les Longevernes sont revenus au pays; ils sont allés trouver tous

les anciens et le curé et ceusses qui avaient du bien et qu'auraient

fait comme qui dirait le Conseil Municipal d'aujourd'hui, et ils leur

ont raconté ce qu'ils avaient vu et sentu» et ce qu'avaient dit les

Velrans...

«Quand les femmes ont su ce qu'il y avait, elles ont commencé à

chougner[75] et à gueuler; elles ont dit que tout était foutu et qu'on

allait périr. Alors les vieux ont décidé de foutre le camp à Besançon

que je crois, ou ailleurs, je sais pas trop au juste, trouver les

grosses légumes, les juges et le gouverneur. Comme c'était pressant,

toute la grande séquelle a rappliqué aussitôt, et ils ont fait venir à

Chasalans les Longevernes et les Velrans pour qu'ils s'essepliquent.

[75] Pleurer.

«Les Velrans ont dit: Messeigneurs, la pâture n'est pas à nous,

nous le jurons devant le Bon Dieu et la sainte Vierge qu'est notre

sainte patronne à tertous; elle est aux Longevernes, c'est à eusses

d'encrotter la bête.

«Les Longevernes ont dit: Sauf vot' respect, Messeigneurs, c'est pas

vrai, c'est des menteurs! à preuve c'est qu'ils la pâturent toute

l'année et qu'ils font les coupes de bois.

«Là-dessus, les autres ont rejuré en crachant par terre que le terrain

n'était pas à eux.

«Les gens de la haute étaient bien embêtés. Tout de même, comme ça ne

sentait pas bon et qu'il fallait en finir, ils ont jugé sur place et

ont dit:

«Puisque c'est comme ça, comme les Velrans jurent que la propriété ne

leur appartient pas, les Longevernes encrotteront la bête... Alors

les Velrans ont ri, passe que, vous savez, ce qu'elle empoisonnait la

vache! et les beaux messieurs ils ne s'en approchaient que de loin...

Mais, qu'ils ont ajouté, puisqu'ils l'encrotteront, la pâture et le

bois seront acquis définitivement à Longeverne attendu que les Velrans

n'en veulent pas.

«Alors, après ça, les Velrans ont ri jaune et ça les emm.... bêtait

bien, mais ils avaient juré en crachant par terre, ils ne pouvaient pas

se dédire devant le curé et les messieurs.

«Les gens de Longeverne ont tiré à la courte bûche qui c'est

qu'encrotterait la vache et ceux-là ont eu double affouage de bois

pendant les quatre coupes qu'on a faites! Seulement sitôt que la bête

a été encrottée et qu'on n'a plus eu peur de la murie, les Velrans ont

prétendu que le bois était toujours à eux et ils ne voulaient pas que

les gens de Longeverne fassent les coupes.

«Ils traitaient nos vieux de voleurs et de relêche-murie, ces

fainéants-là qu'avaient pas eu le courage d'enterrer leur pourriture.

«Ils ont fait un procès à Longeverne, un procès qu'a duré longtemps,

longtemps, et ils ont dépensé des tas de sous; mais ils ont perdu à

Baume, ils ont perdu à Besançon, ils ont perdu à Dijon, ils ont perdu à

Paris: paraît qu'ils ont mis plus de cent ans à en définir.

«Et ça les «houkssait» salement de voir les Longevernes venir leur

couper le bois à leur nez; à chaque coup ils les appelaient voleurs

de bois; seulement, nos vieux qu'avaient des bonnes poignes ne se le

laissaient pas dire deux fois: ils leur tombaient sur le râb'e et ils

leur foutaient des peignées, des peignées! ah, quelles peignées!

«A toutes les foires de Vercel, de Baume, de Sancey, de Belleherbe, de

Maîche, sitôt qu'ils avaient bu un petit coup, ils se reprenaient de

gueule et pan! aïe donc! ils s'en foutaient, ils s'en foutaient jusqu'à

ce que le sang coule comme vache qui pisse, et c'étaient pas des

feignants, ceux-là, ils savaient cogner. Aussi, pendant deux cents ans,

trois cents ans peut-être, jamais un Longeverne ne s'est marié avec une

Velrans et jamais un Velrans n'est venu à la fête à Longeverne.

«Mais c'était le dimanche de la fête de la Paroisse qu'ils se

retrouvaient régulièrement. Tout le monde y allait en bande, tous les

hommes de Longeverne et tous ceux de Velrans.

«Ils faisaient d'abord le tour du pays pour prendre le vent, ensuite de

quoi ils entraient dans les auberges et commençaient à boire pour se

mettre en vibrance». Alors, dès qu'on voyait qu'ils commençaient à être

saouls, tout le monde foutait le camp et se cachait. Ça ne manquait

jamais.

«Les Longevernes allaient s'enfiler dans le «bouchon» où étaient les

Velrans, ils mettaient bas leurs vestes et leurs «blaudes» et allez-y,

ça commençait.

«Les tables, les bancs, les chaises, les verres, les bouteilles, tout

sautait, tout dansait, tout volait, tout ronflait. On cognait à un

bout, pan! par ci, pan! par là! à grands coups de pieds et de poings,

de tabourets et de litres; tout était bientôt cassé, les chandelles

roulaient et s'éteignaient; on cognait quand même dans la nuit, on

roulait sur les tessons de bouteilles et les débris de verre, le sang

coulait comme du vin et quand on n'y voyait plus rien, rien du tout,

qu'il y en avait deux ou trois qui râlaient et criaient miséricorde,

tous ceux qui pouvaient encore se traîner foutaient le camp.

«Il y en avait toujours un ou deux de cabés[76], il y en avait des

éborgnés, des autres qu'avaient les bras cassés, les guibolles

éreintées, le nez écrabouillé, les oreilles arrachées, quant à savoir

celui ou ceusses qui avaient tué, jamais, jamais on ne l'a su et tous

les ans, pendant cent ans et plus, il y en a eu au moins un d'esquinté

par fête patronale.

[76] Tués.

«Quand il n'y avait point de morts, nos vieux disaient: Nous n'avons

pas _bien fait la fête_!

«C'étaient des bougres, et tous y allaient, tous se battaient, les

jeunes comme les vieux; c'était le bon temps; plus tard ça n'a plus

été que les conscrits qui se rossaient le jour du tirage au sort et du

conseil de révision, et maintenant... maintenant il n'y a plus que nous

pour défendre l'honneur de Longeverne. C'est triste d'y songer!»

Les yeux, dans la fumée bleue des cigares de clématite, flamboyaient

comme les tisons du foyer. Le conteur, très excité, continua:

--«Et puis ça n'est pas là toute l'affaire.

«Non, le plus beau de l'histoire et le plus rigolo, ça a été le

pèlerinage à la sainte Vierge de Ranguelle; Ranguelle... vous savez,

c'est la chapelle qui se trouve du côté de Baume, derrière le bois de

Vaudrivillers.

«Vous vous rappelez, c'est là que nous sommes allés l'année dernière

avec le curé et la vieille Pauline; c'était au moment des z'hannetons;

on en secouait tout le long du bois et on les mettait sur la soutane du

«noir» et sur la caule[77] de la vieille. Ils étaient tout fleuris de

«cancoines» qui gonflaient leurs ailes pour s'essayer et qui partaient

de temps en temps en zonzonnant. C'était bien rigolo.

[77] Coiffe, bonnet tuyauté.

«Oui, mes amis, eh bien! un jour du vieux temps, au moment où l'herbe

allait devenir bonne à faucher et à rentrer, les Longevernes, conduits

par leur curé, s'en sont tous allés, hommes, femmes et enfants, en

pèlerinage à la Notre-Dame de Ranguelle demander à la sainte Vierge

qu'elle leur fasse avoir du soleil pour bien faire les foins.

«Malheureusement, le même jour, le curé de Velrans avait décidé de

conduire ses oies,--c'est comme ça qu'on dit, je crois...»

--Non, c'est ses oilles[78], rectifia Camus.

[78] C'est: ouailles, que voulait dire Camus.

--«Ses oilles, alors, si tu veux, reprit La Crique, à la même sainte

Vierge, passe que y en a pas des chiées de saintes vierges dans le

pays, avec tous les trucs de saint sacrement et autres fourbis: eux ils

voulaient de la pluie pour leurs choux qui ne têtaient pas...

«Alors, bon! les voilà partis de bonne heure, le curé en tête avec ses

surplis et son calice, les servants avec le goupillon et l'ostensoir,

le marguillier avec ses livres de Kyrie; derrière eux venaient les

gosses, puis les hommes et pour finir les gamines et les femmes.

«Quand les Longevernes ont passé le bois qu'est- ce qu'ils voient?

«Pardié, toute cette bande de grands dépendeurs d'andouilles de Velrans

qui beuglaient des litanies en demandant de l'eau.

«Vous pensez si ça leur a fait plaisir aux Longevernes, eux qui

venaient justement pour demander du soleil.

«Alors, ils se sont mis de toutes leurs forces à gueuler les prières

qu'il faut dire pour avoir le beau temps, tandis que les autres

râlaient comme des veaux pour avoir la pluie.

«Les Longevernes ont voulu arriver les premiers et ils ont allongé le

pas; quand les Velrans s'en sont aperçus ils se sont mis à courir.

«Il n'y avait plus bien loin pour arriver à la chapelle, peut-être

deux cents cambées[79], alors ils ont couru eux aussi; puis ils

se sont regardés de travers: ils se sont traités de feignants, de

voleurs, de salauds, de pourris et, de plus en plus, les deux bandes se

rapprochaient.

[79] Enjambées.

«Quand les hommes n'ont plus été qu'à dix pas les uns des autres, ils

ont commencé à se menacer, à se montrer le poing, à se bourrer des

quinquets comme des matous en chaleur, puis les femmes se sont amenées

elles aussi; elles se sont traitées de gourmandes, de rouleuses, de

vaches, de putains, et les curés aussi, mes vieux, se regardaient d'un

sale œil.

«Alors tout le monde a commencé par ramasser des cailloux, à couper

des triques et on se les lançait à distance. Mais à force de s'exciter

en gueulant, la rage les a pris et ils se sont tombés dessus à grands

coups et ils se sont mis à taper avec tout ce qui leur tombait sous la

main: pan, à coups de souliers! pan, à coups de livres de messe! les

femmes piaillaient, les gosses hurlaient, les hommes juraient comme

des chiffonniers: ah! vous voulez de la pluie, tas de cochons, on vous

en foutra! et pan par ci et aïe donc par là...! les hommes n'avaient

plus d'habits, les femmes avaient leurs jupes «ravalées», leurs caracos

déchirés et le plus drôle c'est que les curés, qui ne se gobaient pas

non plus, comme je vous l'ai dit, après s'être maudits l'un l'autre

et menacés du tonnerre du diable, se sont mis à cogner eux aussi. Ils

ont mis bas leurs surplis, troussé leurs soutanes et allez donc, comme

de bons bougres, après s'être engueulés comme des artilleurs, beugnés

à coups de pieds, lancé des cailloux, tiré les poils, quand ils n'ont

plus su sur quoi tomber, ils se sont foutus leurs calices et leurs bons

dieux par la gueule!»

Ça a dû être rudement bien, tout de même, songeait Lebrac, très ému.

--Et qui est-ce qui a eu raison auprès de la Notre-Dame? c'est-y les

Velrans ou les Longevernes? Est-ce qu'ils ont eu le soleil ou bien la

pluie?

--Pour s'en venir, acheva La Crique nonchalamment, ils ont tous eu la

grêle!

CHAPITRE V

QUERELLES INTESTINES

Ce n'est que dans le sang qu'on lave un tel outrage.

CORNEILLE (_le Cid_, acte I, scène V).

C'était l'heure de l'entrée dans la cour de l'école, ce vendredi matin.

--Ce qu'on s'est bien amusé hier! tout de même.

--Tu sais que Tigibus a dégueulé tout le long du mur des Menelots, en

s'en retournant.

--Ah! Guerreuillas aussi, il a sûrement tout recraché ses patates et

son pain, pour quant aux sardines et au chocolat on ne sait pas.

--C'est les cigares!

--Ou bien la goutte!

--Tout de même quelle belle fête! faudra tâcher de recommencer le mois

prochain.

Ainsi, dans le recoin du fond qu'abritait la grange du père Gugu,

Lebrac, Grangibus, Tintin et Boulot continuaient à se congratuler et

se féliciter et se louer de la façon admirable dont ils avaient passé

leur après-midi du jeudi.

Ç'avait été vraiment très bien, puisqu'en s'en retournant ils étaient

tous aux trois quarts saouls et qu'une bonne demi-douzaine s'étaient

trouvés en proie à un chavirant mal de cœur qui les avait contraints

à s'arrêter et s'asseoir n'importe où, sur un mur, sur une pierre, à

terre, le cou tendu, la langue pâteuse, l'estomac en révolution.

On causait de ces joies perdurables et pures qui devaient hanter

longtemps les mémoires vierges et sensibles, quand de grands cris

de rage accompagnés de gifles sonores et suivis d'injures violentes

attirèrent l'attention de tout le monde.

On se précipita vers le coin d'où venait le bruit.

Camus, de la main gauche tenant Bacaillé par la tignasse, le calottait

de l'autre puissamment, tout en lui hurlant aux oreilles qu'il n'était

qu'un sale sournois et un foutu salaud et il lui en fichait le gars,

pour lui apprendre, disait-il, à ce cochon-là!

Lui apprendre quoi? Nul des grands ne savait encore.

Le père Simon arrivant en hâte, attiré par le bruit des gifles et les

injures des deux belligérants, commença par les séparer de force et à

les planter devant lui, un au bout de son bras droit, l'autre au bout

de son bras gauche, puis, pour calmer toute velléité de révolte, à

leur flanquer équitablement et à chacun une retenue; ensuite de quoi,

assuré pour son compte, après ce coup de force, d'avoir la paix, il

voulut bien connaître les causes de cette subite et violente querelle.

Une retenue à Camus! pensait Lebrac. Comme ça tombe bien! On a

justement besoin de lui ce soir. Les Velrans vont venir et on ne sera

pas de trop.

--J'ai toujours pensé, quant à moi, rappela Tintin, que ce sale bancal

jouerait un vilain tour à Camus un jour ou l'autre. Mon vieux, au fond,

c'est parce qu'il est jaloux de la Tavie et qu'elle se fout de sa fiole.

Depuis longtemps déjà il cherche à embêter Camus et à le faire punir.

Je l'ai bien vu et La Crique aussi, y avait pas besoin d'être sorcier

pour le remarquer.

--Mais pourquoi se sont-ils donc attrapés comme ça?

Un petit renseigna discrètement Lebrac et ses féaux.... Tous étaient

d'ailleurs d'avance convaincus que, dans cette affaire, Camus avait

raison; ils l'étaient d'autant plus que le lieutenant avait toute leur

sympathie et qu'il était nécessaire à la bande ce soir-là; aussi,

spontanément, songèrent-ils à tenter avec ensemble une manifestation

en sa faveur et à prouver par leur témoignage que, en l'occurrence,

Bacaillé avait tous les torts, tandis que son rival était innocent

comme le cabri qui vient de naître.

Ainsi, le père Simon, forcé dans ses sentiments d'équité par cet assaut

de témoignages et cette magnifique manifestation, se devrait, s'il

ne voulait pas faire perdre toute confiance en lui à ses élèves et

tuer dans l'œuf leur notion de la justice, d'acquitter Camus et de

condamner le bancal.

Ce qui s'était passé était bien simple.

Camus devant tous le dit carrément, tout en omettant avec prudence

certains détails préparatoires qui avaient peut-être leur importance.

Etant aux cabinets avec Bacaillé, celui-ci lui avait d'essequeprès[80]

traîtreusement pissé dessus, injure qu'il n'avait, comme de juste, pu

tolérer; de là ce crépage de toisons et la série d'épithètes colorées

qu'il avait envoyées avec une rafale de gifles à la face de son

insulteur.

[80] Exprès, volontairement.

La chose, en réalité, était un peu plus compliquée.

Bacaillé et Camus, entrés dans le même cabinet pour y satisfaire le

même besoin, avaient fait converger leurs jets vers l'orifice destiné

à les recueillir. Une émulation naturelle avait jailli spontanément de

cet acte simple devenu jeu... C'était Bacaillé qui avait affirmé sa

supériorité: il cherchait rogne évidemment.

--Je vais plus loin que toi, avait-il fait remarquer.

--Ça n'est pas vrai, riposta Camus, fort de sa bonne foi et de

l'expérience des faits. Et lors, tous deux, haussés sur la pointe

des pieds, bombant le ventre comme un baril, s'étaient mutuellement

efforcés à se surpasser.

Aucune preuve convaincante de la supériorité de l'un d'eux n'étant

jaillie avec les jets de cette rivalité, Bacaillé, qui voulait avoir sa

querelle, trouva autre chose.

--C'est la mienne qu'est la plus grande, affirma-t-il.

--Des néf'es! riposta Camus, c'est la mienne!

--Menteur! Mesurons.

Camus se prêta à l'examen. Et c'était au moment de la comparaison que

Bacaillé, gardant en réserve une partie de ce qu'il aurait dû lâcher

précédemment, compissa aigrement et traîtreusement la main et le

pantalon de Camus, sans défense.

Une gifle bien appliquée avait suivi cette ouverture salée des

hostilités, puis vinrent sans délai la bousculade, le crépage des

tignasses, la chute des casquettes, le défoncement de la porte et le

scandale de la cour.

--Sale salaud! dégoûtant! fumier! râlait Camus, hors de lui.

--Assassin! ripostait Bacaillé...

--Si vous ne vous taisez pas tous les deux, je vous colle à chacun

huit pages d'histoire à copier et à réciter et quinze jours de retenue.

--M'sieu, c'est lui qu'a commencé, j' lui faisais rien, moi, j'lui

disais rien à ce....

--Non, m'sieu! c'est pas vrai, c'est lui qui m'a dit que j'étais un

menteur.

Cela devenait épineux et délicat.

--Il m'a pissé dessus, reprenait Camus. Je ne pouvais pourtant pas le

laisser faire.

C'était le moment d'intervenir.

Un oh! général d'exclamation dégoûtée et d'unanime réprobation prouva

au joyeux grimpeur et lieutenant que toute la troupe prenait son parti,

condamnant le boiteux sournois, fielleux et rageur qui avait cherché à

le faire punir.

Camus, comprenant bien le sens de cette exclamation, s'en remettant

à la haute justice du maître, influencé déjà par les témoignages

spontanés des camarades, s'écria noblement:

--M'sieu, je veux rien dire moi, mais demandez-leur z-y aux autres si

c'est pas vrai que c'est lui qu'a commencé et que j'y avais rien fait

et que j'y avais pas dit de noms.

Tour à tour Tintin, La Crique, Lebrac, les deux Gibus confirmèrent les

dires de Camus et n'eurent pas assez de termes énergiques congruents

pour flétrir l'acte malpropre et de mauvaise camaraderie de Bacaillé.

Pour se défendre, ce dernier les récusa, alléguant leur absence du

lieu du conflit au moment où il éclatait; il insista même sur leur

éloignement et leur isolement suspects dans un coin retiré de la cour.

--Demandez aux petits, alors, m'sieu, répliqua vertement Camus,

demandez-leur z'y, eux ils étaient là, peut-être.

Les petits, individuellement interpellés, répondirent invariablement:

--C'est comme Camus dit, que c'est vrai. Bacaillé a dit des mentes[81].

[81] Mentes pour menteries ou mensonges.

--C'est pas vrai, c'est pas vrai, protesta l'accusé; c'est pas vrai et

puisque c'est ça je veux dire tout, na!

Lebrac fut énergique et prit les devants.

Il se campa résolument devant lui, à la barbe du père Simon intrigué de

ces petits mystères, et, fixant Bacaillé de ses yeux de loup, il lui

rugit à la face, le défiant de toute sa personne:

--Dis-le donc un peu ce que tu as à dire, menteur, salaud, dégoûtant,

dis-le, si tu n'es pas un lâche!

--Lebrac, interrompit le maître, si vous ne modérez pas vos

expressions, je vous punirai vous aussi.

--Mais, m'sieu, répliqua le chef, vous le voyez bien que c'est un

menteur; qu'il le dise si on lui a jamais fait du mal! Il cherche

encore quelles menteries il pourrait bien inventer, cette sale cabe-là;

quand il ne fait pas le mal, il le pense.

De fait, Bacaillé, médusé par les regards, les gestes, la voix et toute

l'attitude du général, restait là muet et confondu.

Un court instant de réflexion lui permit de se rendre compte que

ses aveux et dénonciations, même s'ils étaient pris au sérieux, ne

pouvaient en définitive que faire corser sa punition, et, somme toute,

il n'y tenait point.

Il jugea donc bon de changer d'attitude.

Portant les mains à ses yeux, il se mit à pleurnicher, à larmoyer, à

sangloter, à parler en phrases entrecoupées, à se plaindre de ce que,

parce qu'il était faible et infirme, les autres se moquaient de lui,

lui cherchaient querelle, l'injuriaient, le pinçaient dans les coins et

le bousculaient à chaque entrée et à toutes les sorties.

La Guerre des Boutons: Roman de ma douzième année · 第 13 / 17 段