Le butin était là en tas: amas de boutons et de tresses, de cordons et

de boucles et d'objets hétéroclites très divers, car on avait fait

main basse sur tout ce que renfermaient les poches, les mouchoirs

exceptés. On voyait de petits os de cochon percés au milieu, traversés

d'un double cordon de laine qui faisait en se roulant et se déroulant,

tourner en frondonnant l'osselet: on appelait ce joujou un «fredot»;

on voyait aussi des billes, des couteaux, ou, pour être plus juste, de

vagues lames mal emmanchées; il s'y trouvait également quelques clés

de boîtes de sardines, un père La Colique en plomb accroupi dans une

posture intime, et des tubes chalumeaux pour lancer des pois. Tout

cela, entassé pêle-mêle, devait aller grossir le trésor commun ou

serait tiré au sort.

Mais le trésor, du coup, serait certainement doublé. Et c'était le

surlendemain qu'on devait justement payer au trésorier la seconde

contribution de guerre.

La première idée de Lebrac lui revint à l'esprit. Si on employait cet

argent à faire la fête?

Comme il était homme de réalisation, il s'enquit immédiatement auprès

de ses soldats des sommes que pourrait récupérer le trésorier.

--Qui c'est qui n'a pas son sou pour payer l'impôt de guerre?

Personne ne dit mot! Tout le monde a bien compris. Levez la main

ceusses qui n'ont pas leur sou d'impôt?

Aucune main ne se leva. Un silence religieux planait. Était-ce

possible? Ils avaient tous trouvé le moyen d'acquérir leur «rond»!

Les bons conseils du général avaient porté leurs fruits: aussi

félicita-t-il chaudement ses troupes:

--Vous voyez bien que vous n'êtes pas si bêtes que vous croyiez, hein!

Il suffit de vouloir, on trouve toujours. Mais il ne faut pas être une

nouille, pardine, sans quoi on est toujours roulé dans la vie du monde.

Ici dedans, fit-il en désignant les dépouilles opimes, il y a au moins

pour quarante sous de fourbi, eh bien! mes petits, puisqu'on a été

assez courageux pour le conquérir avec nos poings, il n'y a pas besoin

de dépenser nos sous à en acheter d'autre.

Nous allons avoir demain quarante-cinq sous. Pour fêter la victoire

et «prendre le chat» de la construction de la cabane, on va faire la

bringue tous ensemble jeudi prochain après-midi.

Qu'en dites-vous?

--Oui, oui, oui! bravo, bravo! c'est ça! crièrent, beuglèrent,

hurlèrent quarante voix, c'est ça, vive la fête, vive la noce!

--Et maintenant, à la cabane! reprit le chef. Tintin, passe-moi ton

béret que je l'emplisse de butin, pour le joindre à notre cagnotte.

Il n'y a plus personne là-bas? questionna-t-il en désignant la lisière

du bois de Velrans.

Camus grimpa au chêne pour s'en assurer.

--Penses-tu, fit-il au bout d'un instant d'examen, après une pareille

tatouille ils ont filé comme des lièvres.

L'armée de Longeverne rejoignit à la cabane Boulot, Gambette et la

Marie qui s'apprêtait à partir. Le blessé, qui avait abondamment

saigné, avait le nez tout bleu et enflé comme une pomme de terre,

mais il ne se plaignait pas trop tout de même, songeant au nombre de

tignasses crêpées par ses doigts et à la quantité respectable de coups

de poing qu'il avait équitablement distribués de côté et d'autre.

On s'arrangea pour raconter qu'en courant il était tombé sur une bille

de bois, et qu'il n'avait pas eu le temps de porter les mains en avant

pour protéger sa face.

Jeudi, il serait guéri, il pourrait faire la fête avec les autres et,

comme c'était lui qui avait, en l'occurrence, été le plus malmené, on

lui revaudrait ça en nature à l'heure du partage des provisions.

Le lendemain, Lebrac et Tintin, ayant perçu l'argent, discutèrent avec

les camarades de la façon dont on devrait l'employer.

On fit des propositions.

--Du chocolat.

Tout le monde était d'accord pour cet achat.

--Comptons, fit La Crique. La tablette de dix raies coûte huit sous: il

en faut à chacun un assez gros morceau: avec trois tablettes, trente

raies, on en aura chacun plus d'une demi; oui, reprit-il après calcul,

cela fera juste deux tiers de raie à chacun, c'est très bien.

On le mangera comme ça, sec ou avec son pain. Trois tablettes à huit

sous, ça fait vingt-quatre sous. De quarante-cinq, il restera vingt et

un ronds.

Qu'est-ce qu'on va acheter avec?

--Des croquets!

--Des biscuits!

--Des bonbons!

--Des sardines!

--Nous n'avons que vingt et un sous, souligna Lebrac.

--Faut acheter des sardines, insinua Tintin. C'est bon les sardines.

Ah! tu sais pas ce que c'est, Guerreuillas! Eh bien mon vieux c'est des

petits poissons sans tête cuits «dedans» une boîte en fer blanc, mais

tu sais, c'est salement bon! Seulement on n'en achète pas souvent chez

nous «passe que» c'est cher.

Achetons-en une boîte, voulez-vous? Il y en a dix, douze, même

quelquefois «tienze» par boîte, on partagera.

--Ah oui! que c'est bon, renchérit Tigibus, et l'huile aussi, mes amis;

moi, ce que je l'aime l'huile de sardine! je relêche les boîtes quand

on en achète: c'est pas comme l'huile à salade.

On vota d'enthousiasme l'achat d'une boîte de sardines de onze sous.

Restaient dix sous de disponibles.

La Crique, en le faisant remarquer, crut devoir ajouter cet avis:

--On ferait bien de prendre quelque chose qu'on puisse partager plus

facilement et dont on aurait plusieurs morceaux pour un sou.

Les bonbons s'imposaient: les petits bonbons ronds et aussi la réglisse

en bois qu'il faisait si bon sucer et mâcher en classe, derrière le

paravent des pupitres ouverts.

--Partageons donc, conclut Lebrac, cinq sous de bonbons, cinq sous de

réglisse en bois.

C'est réglé comme ça; mais ce n'est pas tout, vous savez. Il faudra

chiper des pommes et des poires à la cave, on fera aussi cuire des

pommes de terre, Camus fera des cigares de «véllie».

--Faudra boire aussi, déclara Grangibus.

--Si on pouvait avoir du vin?

--Et de la goutte?

--Du cassis?

--Du sirop?

--De la «gueurnadine»?

--C'est bien difficile!

--Je sais ousqu'est la bonbonne de goutte à la chambre haute, fit

Lebrac, si y a moyen d'en prendre un «maillet»[69], as pas peur, on en

aura, mais du vin, bernique!

[69] Litre, bouteille.

--Et puis, on n'a pas de verres.

--Faudra au moins avoir de l'eau dans quelque chose.

--Il y a des casseroles là-bas!

--C'est pas assez grand!

--Si on pouvait avoir un petit tonneau ou même un vieil arrosoir.

--Un arrosoir! il y a le vieux de l'école qu'est au fond du «collidor»;

si on le chipait! il y a bien un trou au fond et il est plein de

poussière, mais c'est pas une affaire, on bouchera le «poutiu»[70] avec

une cheville et on récurera le fer-blanc avec du sable! ça y est-il?

[70] Pertuis, trou.

--Oui, acquiesça Lebrac, c'est une bonne idée. A quatre heures ce

soir, j' suis de balayage, je le foutrai derrière le mur de la cour en

venant vider le chenit[71]; le soir, à la nuit, je viendrai le prendre

et j'irai le cacher en attendant dans la caverne du Tilleul: on le

récurera demain.

[71] Chenit, balayures.

Pour les achats voici comment il faudra faire: Moi, j'achèterai une

plaque de chocolat, Grangibus une autre, Tintin la troisième, La Crique

ira chercher les sardines, Boulot les bonbons et Gambette la réglisse.

Personne ne pourra se douter de rien. On portera tout le fourbi à

la cabane avec les pommes et les «patates» et tout ce qu'on pourra

rabioter.

Ah! j'oubliais! Du sucre! Tâchez de chiper du sucre pour manger avec la

goutte... si on en a. On fera des canards!

C'est facile à prendre, du sucre, quand la vieille tourne le pied.

Aucune de ces excellentes recommandations ne fut oubliée; chacun

s'était chargé d'une tâche particulière et s'appliquait à la remplir

consciencieusement. Aussi le jeudi après-midi, Lebrac, Camus, Tintin,

La Crique et Grangibus, lesquels avaient pris les devants, reçurent-ils

leurs camarades qui arrivaient l'un après l'autre ou par petites bandes

avec des poches garnies et bourrées, mais bourrées à taper.

Eux, les chefs, avaient aussi des surprises à faire à leurs invités.

Un feu clair, dont la flamme montait à plus d'un mètre de haut,

emplissait la cabane d'une clarté chaude et faisait chatoyer les

couleurs violentes des gravures.

Sur la table rustique, où des journaux étendus remplaçaient la nappe,

les provisions achetées, en bel ordre s'alignaient; et derrière,

ô joie! ô triomphe! trois bouteilles pleines, trois bouteilles

mystérieuses, dérobées à coup de génie par les Gibus et par Lebrac,

dressaient leurs formes élégantes.

L'une renfermait de l'eau-de-vie, les deux autres du vin.

Sur une sorte de piédestal de pierre, l'arrosoir récuré, neuf, dont

les cabossures brillaient, brandissait en avant son goulot poli qui

déverserait une eau limpide et pure puisée à la source voisine; des tas

de pommes de terre pétaient sous la cendre chaude.

Quelle belle journée!

Il avait été entendu qu'on partageait tout, chacun devant seulement

garder son pain. Aussi, à côté des plaques de chocolat et de la boîte

de sardines, une pile de morceaux de sucre monta bientôt que La Crique

dénombra avec soin.

Il était impossible de faire tenir les pommes sur la table, il y en

avait plus de trois doubles. On avait vraiment bien fait les choses,

mais ici encore le général, avec sa bouteille de goutte, battait tous

les records.

--Chacun aura son cigare, affirma Camus, désignant d'un geste large une

pile régulière et serrée de bouts de clématite, soigneusement choisis,

sans nœuds, lisses, avec de beaux petits trous ronds qui disaient

que cela tirerait bien.

Les uns se tenaient dans la cabane, d'autres ne faisaient qu'y passer;

on entrait, on sortait, on riait, on se tapait sur le ventre, on

se fichait pour rire de grands coups de poing dans le dos, on se

congratulait.

--Ben, mon vieux, ça biche?

--Crois-tu qu'on est des types, hein?

--Ce qu'on va rigoler!

Il était entendu que l'on commencerait dès que les pommes de terre

seraient prêtes: Camus et Tigibus en surveillaient la cuisson,

repoussaient les cendres, rejetaient les braises, tirant de temps à

autre avec un petit bâton les savoureux tubercules et les tâtant du

bout des doigts; ils se brûlaient et secouaient les mains, soufflaient

sur leurs ongles, puis rechargeaient le feu continuellement.

Pendant ce temps, Lebrac, Tintin, Grangibus et La Crique, après avoir

calculé le nombre de pommes et de morceaux de sucre auxquels chacun

aurait droit, s'occupaient à un équitable partage des tablettes de

chocolat, des petits bonbons et des bouts de réglisse.

Une grosse émotion les étreignit en ouvrant la boîte de sardines:

seraient-ce des petites ou des grosses? Pourrait-on répartir également

le contenu entre tous?

Avec la pointe de son couteau, détournant celles du dessus, La Crique

compta: huit, neuf, dix, onze! Onze! répéta-t-il. Voyons, trois fois

onze trente-trois, quatre fois onze quarante-quatre!

--Merde! bon dious! nous sommes quarante cinq, un de trop! il y en a un

qui s'en passera.

Tigibus, à croupetons devant son brasier, entendit cette exclamation

sinistre et, d'un geste et d'un mot, trancha la difficulté et résolut

le problème:

--Ce sera moi qui n'en aurai point si vous voulez, s'écria-t-il: vous

me donnerez la boîte avec l'huile pour la relécher, j'aime autant ça!

Est-ce que ça ira?

--Si ça irait? c'était même épatant.

--Je crois bien que les pommes de terre sont cuites, émit Camus,

repoussant vers le fond, avec une fourche en coudre plus qu'à moitié

brûlée, le brasier rougeoyant, afin d'aveindre son butin.

--A table alors! rugit Lebrac.

Et se portant à l'entrée:

--Eh bien, la coterie, on n'entend rien? à table qu'on vous dit!

Amenez-vous! Y a pus d'amour, quoi! y a pus moyen!

Faut-il aller chercher la bannière?

Et l'on se massa dans la cabane.

--Que chacun s'asseye à sa place, ordonna le chef; on va partager.

Les patates d'abord, faut commencer par quéque chose de chaud, c'est

mieux, c'est plus chic, c'est comme ça qu'on fait dans les grands

dîners.

Et les quarante gaillards, alignés sur leurs sièges, les jambes

serrées, les genoux à angle droit comme des statues égyptiennes, le

quignon de pain au poing, attendirent la distribution.

Elle se fit dans un religieux silence: les derniers servis lorgnaient

les boules grises dont la chair d'une blancheur mate fumait en épandant

un bon parfum sain et vigoureux qui aiguisait les appétits.

On éventrait la croûte, on mordait à même, on se brûlait, on se

retirait vivement et la pomme de terre roulait quelquefois sur les

genoux où une main leste la rattrapait à temps; c'était si bon! et l'on

riait, et l'on se regardait, et une contagion de joie les secouait

tous, et les langues commençaient à se délier.

De temps en temps on allait boire à l'arrosoir.

Le buveur ajustait sa bouche comme un suçoir au goulot de fer blanc,

aspirait un bon coup et, la bouche pleine et les joues gonflées,

avalait tout hoquetant sa gorgée ou recrachait l'eau en gerbe, en

éclatant de rire sous les lazzi des camarades.

--Boira! boira pas! parie que si! parie que ni!

C'était le tour des sardines.

La Crique, religieusement, avait partagé chaque poisson en quatre; il

avait opéré avec tout le soin et la précision désirables, afin que les

fractions ne s'émiettassent point et il s'occupait à remettre à chacun

la part qui lui revenait. Délicatement, avec le couteau, il prenait

dans la boîte que portait Tintin et mettait sur le pain de chacun

la portion légale. Il avait l'air d'un prêtre faisant communier les

fidèles.

Pas un ne toucha à son morceau avant que tous ne fussent servis:

Tigibus, comme il était convenu, eut la boîte avec l'huile ainsi que

quelques petits bouts de peau qui nageaient dedans.

Il n'y en avait pas gros, mais c'était du bon! Il fallait en jouir. Et

tous flairaient, reniflaient, palpaient, léchaient le morceau qu'ils

avaient sur leur pain, se félicitant de l'aubaine, se réjouissant au

plaisir qu'ils allaient prendre à le mastiquer, s'attristant à penser

que cela durerait si peu de temps. Un coup d'engouloir et tout serait

fini! Pas un ne se décidait à attaquer franchement. C'était si minime.

Il fallait jouir, jouir, et l'on jouissait par les yeux, par les mains,

par le bout de la langue, par le nez, par le nez surtout, jusqu'au

moment où Tigibus, qui pompait, torchait, épongeait son reste de

«sauce» avec de la mie de pain fraîche, leur demanda ironiquement s'ils

voulaient faire des reliques de leur poisson, qu'ils n'avaient dans

ce cas qu'à porter leurs morceaux au curé pour qu'il pût les joindre

aux os de lapins qu'il faisait baiser aux vieilles gribiches en leur

disant: «Passe tes cornes[72]!»

[72] Sans doute Pax tecum!

Et l'on mangea lentement, sans pain, par petites portions égales,

épuisant le suc, pompant par chaque papille, arrêtant au passage le

morceau délayé, noyé, submergé dans un flux de salive pour le ramener

encore sous la langue, le remastiquer de nouveau et ne le laisser filer

enfin qu'à regret.

Et cela finit ainsi religieusement. Ensuite Guerreuillas confessa qu'en

effet c'était rudement bon, mais qu'il n'y en avait guère!

Les bonbons étaient pour le dessert et la réglisse pour ronger en s'en

retournant. Restaient les pommes et le chocolat.

--Voui, mais, va-t-on pas boire bientôt? réclama Boulot.

--Il y a l'arrosoir, répondit Grangibus, facétieux.

--Tout à l'heure, régla Lebrac, le vin et la gniaule c'est pour la fin,

pour le cigare.

--Au chocolat, maintenant!

Chacun eut sa part, les uns en deux morceaux, les autres en un seul.

C'était le plat de résistance, on le mangea avec le pain; toutefois,

quelques-uns, des raffinés, sans doute, préférèrent manger leur pain

sec d'abord et le chocolat ensuite.

Les dents croquaient et mastiquaient, les yeux pétillaient. La flamme

du foyer, ravivée par une brassée de brandes, enluminait les joues et

rougissait les lèvres. On parlait des batailles passées, des combats

futurs, des conquêtes prochaines, et les bras commençaient à s'agiter

et les pieds se trémoussaient et les torses se tortillaient.

C'était l'heure des pommes et du vin.

--On boira chacun à son tour dans la petite casserole, proposa Camus.

Mais La Crique, dédaigneusement, répliqua:

--Pas du tout! chacun aura son verre!

Une telle affirmation bouleversa les convives.

--Des verres! T'as des verres? Chacun son verre! T'es pas fou, La

Crique! Comment ça?

--Ah ah! ricana le compère. Voilà ce que c'est que d'être malin! Et ces

pommes, pour qui que vous les prenez?

Personne ne voyait où La Crique en voulait venir.

--Tas de gourdes! reprit-il, sans respect pour la société, prenez vos

couteaux et faites comme moi.

Ce disant, l'inventeur, l'eustache à la main, creusa immédiatement

dans les chairs rebondies d'une belle pomme rouge un trou qu'il évida

avec soin, transformant en coupe originale le beau fruit qu'il avait

entaillé.

--C'est vrai tout de même: sacré La Crique! C'est épatant! s'exclama

Lebrac.

Et immédiatement il fit faire la distribution des pommes. Chacun se

mit à la taille de son gobelet, tandis que La Crique, loquace et

triomphant, expliquait:

--Quand j'allais aux champs et que j'avais soif, je creusais une

grosse pomme et je trayais une vache et voilà, je m'enfilais comme ça

mon petit bol de lait chaudot.

Chacun ayant confectionné son gobelet, Grangibus et Lebrac débouchèrent

les litres de vin. Ils se partagèrent les convives. Le litre de

Grangibus, plus grand que l'autre, devait contenter vingt-trois

guerriers, celui de son chef vingt-deux. Les verres heureusement

étaient petits et le partage fut équitable, du moins il faut le croire,

car il ne donna lieu à aucune récrimination.

Quand chacun fut servi, Lebrac, levant sa pomme pleine, formula le

toast d'usage, simple et bref:

--Et maintenant, à la nôtre, mes vieux, et à cul les Velrans!

--A la tienne!

--A la nôtre!

--Vive nous!

--Vivent les Longevernes!

On choqua les pommes, on brandit les coupes, on beugla des injures aux

ennemis, on exalta le courage, la force, l'héroïsme de Longeverne, et

on but, on lécha, on suça la pomme jusqu'au tréfonds des chairs.

--Si on en poussait une, maintenant! proposa Tigibus.

--Allez, Camus! Ta chanson!

Camus entonna:

Rien n'est si beau

Qu'un artilleur sur un chameau...

--C'est pas assez long! C'est dommage! Elle est belle.

--Alors on va tous chanter ensemble: «Auprès de ma blonde.» Tout le

monde la sait. Allons-y. Une! deusse! Et toutes les voix juvéniles

lancèrent à pleins poumons la vieille chanson:

Au jardin de mon père } _bis_

Les lauriers sont fleuris }

Tous les oiseaux du monde

Viennent faire leur nid

Oui!

Auprès de ma blonde

Qu'il fait bon, fait bon, fait bon!

Auprès de ma blonde

Qu'il fait bon dormir!

Tous les oiseaux du monde } _bis_

Viennent faire leur nid, }

La caill', la tourterelle

Et la jolie perdrix

Oui!

Auprès de ma blonde...

La caille, la tourterelle } _bis_

Et la jolie perdrix }

Et la blanche colombe

Qui chante jour et nuit,

Oui!

Auprès de ma blonde...

Et la blanche colombe } _bis_

Qui chante jour et nuit }

Qui chante pour les belles

Qui n'ont pas de mari,

Oui!

Auprès de ma blonde...

. . . . . . . .

Quand on eut fini celle-là, on en voulut recommencer une autre et ce

fut Tintin qui entonna:

Petit tambour s'en revenant de guerre (_bis_)

S'en revenant de guerre

Pan plan ra-ta-plan...

Mais on la lâcha en cours de route, car maintenant qu'on avait bu, il

fallait autre chose, quelque chose de mieux.

--Allez, Camus! dis-nous «Madeleine s'en fut à Rome».

--Oh! J' sais rien que deux morceaux de deux couplets, c'est pas la

peine; personne ne la sait! Quand les conscrits voient qu'on approche

pour écouter, ils s'arrêtent et ils nous disent de foutre le camp.

--C'est passe que c'est rigolo.

--Non, j' crois que c'est passe que c'est des cochoncetés!

Y a un sacré truc, mais j' sais pas ce que c'est, ousqu'on y fourre

la Madeleine, l'Estitut et le Patéon, un régiment d'infanterie la

baïonnette au canon et encore un tas d'aut' fourbis «que je peux pas me

raviser».

--Plus tard, quand on sera conscrit, on le saura nous aussi, va,

affirma Tigibus, pour exhorter ses camarades à la patience.

On essaya alors de se rappeler la chanson de Débiez quand il est saoul:

Soupe à l'oignon, bouillon démocratique...

On écorcha encore tant bien que mal le refrain de Kinkin le braconnier:

Car le Paradis laïri,

Car le Paradis laïri,

Car le Paradis

Aux ivrogn' est promis.

Puis, de guerre lasse, l'ensemble manquant, il y eut un court silence

étonné.

Alors Boulot, pour le rompre, proposa:

--Si on faisait des tours?

--Faire voir le diable dans une manche de veste!

--Si on jouait à pigeon vole? reprit un autre.

--Penses-tu! un jeu de gamines ça; pourquoi pas sauter à la corde!

--Et notre goutte, nom de Dieu! rugit Lebrac.

--Et mes cigares! beugla Camus.

CHAPITRE IV

RÉCITS DES TEMPS HÉROÏQUES

En ces temps, époque lointaine,

merveilleuse...

CHARLES CALLET (_Contes anciens_).

Chacun, à l'exclamation des chefs, reprit sa pomme et tandis que Camus,

passant entre les rangs, offrait avec une nonchalante élégance les

cigares de «véllie», Grangibus, lui, distribuait les morceaux de sucre.

--Tout de même, quelle noce!

--M'en parle pas, quelle bringue!

--Quel gueuleton!

--Quelle bombe!

Lebrac, en connaisseur, agitait son litre d'eau-de-vie où des bulles

d'air se formaient qui venaient s'épanouir et crever en couronne au

goulot.

--C'est de la bonne, affirma-t-il. Elle a de la religion, elle fait le

chapelet.

Attention, j' vas passer; que personne ne bouge!

Et, lentement, il partagea entre les quarante cinq convives le litre

d'alcool. Cela dura bien dix minutes, mais personne ne but avant le

signal. On porta alors de nouveaux toasts plus verts et plus violents

que jamais; ensuite on trempa les morceaux de sucre et on pompa le

liquide à petits coups.

Vingt dieux! ce qu'elle était forte! Les petits en éternuaient,

toussaient, crachaient, devenaient rouges, violets, cramoisis, mais

pas un ne voulait avouer que cela lui brûlait la gorge et que ça lui

tordait les tripes.

C'était chipé, donc c'était bon: c'était même délicieux, exquis, et il

n'en fallait pas perdre une goutte.

Aussi, dût-on en crever, on avala la gniaule jusqu'à la dernière

molécule, et on lécha la pomme et on la mangea pour ne rien perdre du

jus qui avait pu pénétrer à l'intérieur des chairs.

--Et maintenant, allumons, proposa Camus.

Tigibus le chauffeur fit passer des tisons enflammés. On emboucha les

morceaux de «véllie» et tous, fermant à demi les yeux, tordant les

bajoues, pinçant les lèvres, plissant le front, se mirent à tirer

de toute leur énergie. Parfois même, tant on y mettait d'ardeur,

il arrivait que la clématite, bien sèche, s'enflammait et alors on

admirait et tous s'appliquaient à réaliser cet exploit.

--Pendant que nous avons les pattes au chaud et le ventre plein, qu'on

est bien tranquille en train de fumer un bon cigare, si on disait des

racontottes[73]?

[73] Histoires.

--Ah oui, c'est ça, ou bien des devinettes?

Pour rigoler on donnerait des gages.

--Mes vieux, coupa La Crique, les jambes croisées, grave, le cigare

aux dents, moi, si vous voulez, j' vas vous dire quelque chose, quéque

chose de sérieux, de vrai, que j'ai appris y a pas longtemps. C'est

même presque de l'histoire. Oui, je l'ai entendu du vieux Jean-Claude

qui le racontait à mon parrain.

--Ah! quoi? quoi donc? interrogèrent plusieurs voix.

--C'est la cause pourquoi qu'on se bat avec les Velrans. Vous savez,

mes petits, c'est pas d'aujourd'hui ni d'hier que ça dure: il y a des

années et des années.

--C'est depuis le commencement du monde, pardié, interrompit Gambette,

parce qu'ils ont toujours été des peigne-culs! et voilà!

--C'est des peigne-culs tant que tu voudras, pourtant, c'est pas depuis

le moment que tu dis quand même, Gambette, c'est après, bien après,

mais il y a tout de même une belle lurette depuis ce temps-là au jour

d'aujourd'hui.

--Ben, puisque tu le sais, dis-nous ça, ma vieille, ça doit être

sûrement passe que c'est rien qu'une sale bande de foutus cochons!

--Tout juste, des fainéants et des gouris[74]! et ils ont osé traiter

les Longevernes de voleurs encore par-dessus le marché, ces salauds-là.

[74] Gouris, gorets.

--Ah! par exemple, quel toupet!

--Oui, fit La Crique continuant. Quant à pouvoir dire au juste l'année

où que c'est arrivé, je peux pas, le vieux Jean-Claude y sait pas non

plus, personne ne se rappelle; pour savoir il faudrait regarder dans

les vieux papiers, dans les archives, qu'ils disent, et je sais pas ce

que c'est que ces cochonneries-là.

La Guerre des Boutons: Roman de ma douzième année · 第 12 / 17 段