L'équipe de Lebrac devait avant tout chercher les poutres et les

perches nécessaires à la toiture de l'édifice. Le chef, de sa hachette,

les couperait à la taille voulue et on assemblerait ensuite quand le

mur de Camus serait bâti.

Les autres s'occuperaient à faire des claies que l'on disposerait sur

la première charpente pour former un treillage analogue au lattis qui

supporte les tuiles. Ce lattis-là, en guise de produits de Montchanin,

supporterait tout simplement un ample lit de feuilles sèches qui

seraient maintenues en place, car il fallait prévoir les coups de vent,

par un treillage de bâtons.

Les clous du trésor, soigneusement recomptés, allèrent se joindre aux

boutons du sac. Et l'on se mit à l'œuvre.

Jamais Celtes narguant le tonnerre à coups de flèches, compagnons

glorieux du siècle des cathédrales sculptant leur rêve de pierre,

volontaires de la grande Révolution s'enrôlant à la voix de Danton,

quarante-huitards plantant l'arbre de la Liberté n'entreprirent leur

besogne avec plus de fougue joyeuse et de frénétique enthousiasme que

les quarante-cinq soldats de Lebrac édifiant, dans une carrière perdue

des prés-bois de la Saute, la maison commune de leur rêve et de leur

espoir.

Les idées jaillissaient comme des sources aux flancs d'une montagne

boisée, les matériaux s'accumulaient en monceaux; Camus empilait des

cailloux; Lebrac, poussant des han! formidables, cognait et tranchait

déjà à grands coups, ayant trouvé plus pratique, au lieu de fouiller le

taillis pour y trouver des poutrelles, de faire enlever dans les «tas»

voisins de la coupe une quarantaine de fortes perches qu'une corvée de

vingt volontaires était allée voler sans hésitation.

Pendant ce temps, une équipe coupait des rameaux, une autre tressait

des claies et lui, la hache ou le marteau à la main, entaillait,

creusait, clouait, consolidait la partie inférieure de sa toiture.

Pour que la charpente fût solidement arrimée, il avait fait creuser

le sol afin d'emboîter ses poutres dans la terre: il les entourerait,

pensait-il, de cailloux enfoncés de force et destinés autant à les

maintenir en place qu'à les protéger de l'humidité de la terre. Après

avoir pris ses mesures il avait ébauché son châssis et maintenant il

l'assemblait à force de clous avant de l'ajuster dans les entailles

creusées par Tintin.

Ah! c'était solide, et il l'avait éprouvé en posant l'ensemble sur

quatre grosses pierres. Il avait marché, sauté, dansé dessus, rien

n'avait bougé, rien n'avait frémi, rien n'avait craqué: «c'était de la

belle ouvrage vraiment!»

Et jusqu'à la nuit, jusqu'à la nuit noire, même après le départ du gros

de la bande, il resta là encore avec Camus, La Crique et Tintin pour

tout mettre en ordre et tout prévoir.

Le lendemain on poserait le toit et on ferait un bouquet, parbleu!

tout comme les charpentiers lorsque la charpente est achevée et qu'ils

«prennent le chat». L'embêtement, c'est qu'on n'aurait pas un litre ou

deux à boire pour commémorer dignement cette cérémonie.

--Allons-nous-en, fit Tintin.

Et ils rejoignirent le bas de la Saute et la carrière à Pepiot en

passant par la «chambre du conseil».

--Tu m'as toujours pas dit comment que t'avais trouvé ce coin-là, hé

Camus, rappela le général.

--Ah ah! repartit l'autre! eh ben, voilà!

Cet été nous étions aux champs avec la Titine de chez Jean-Claude et

puis le berger du «Poron», tu sais celui de Laiviron, qui miguait[64]

tout le temps. Et puis y avait encore les deux Ronfous de sur la Côte,

qui sont «à maître»[65] maintenant.

[64] Clignait de l'œil.

[65] Au service comme berger.

Alors on a songé: Si on s'amusait à dire la messe!

Le berger du Poron[66] a voulu faire le curé; il a ôté sa chemise et il

l'a passée sur ses habits pour avoir comme qui dirait un surplis; on a

fait un autel avec des cailloux et des bancs aussi: les deux Ronfous

étaient les servants, mais ils n'ont pas voulu mettre leur chemise sur

leur tricot. Ils ont dit que c'était passe qu'elles étaient déchirées,

mais je parierais bien que c'est parce qu'ils avaient ch... fait

dedans; enfin, bref, le berger nous a mariés la Titine et moi.

[66] Parrain.

--T'avais pas de bagues pour y mettre au doigt?

--J'y ai mis des bouts de tresse.

--Et la couronne?

--On avait du chèvrefeuille.

--Ah!

--Oui, et puis l'autre avait un paroissien, il a dit des Dominus

vobiscum, oremus prends tes puces, secundum secula, un tas de chichis,

quoi, comme le noir, kifkifre! puis après «Ite Missa est», allez en

paix, mes enfants!

Alors on est parti les deux la Titine et on leur a dit de ne pas

venir, que c'était la nuit de noce, que ça ne les regardait pas, qu'on

resterait pas longtemps et qu'on reviendrait le lendemain matin pour

la messe des parents défunts.

On a foutu le camp par les buissons et on est venu juste tomber là à

c'te carrière où que nous venons de passer. Alors on s'a couché sur les

cailloux.

--Et puis?

--Et puis, je l'ai embrassée, pardine!

--C'est tout! Tu y as pas mis ton doigt au....

--Penses-tu, mon vieux, pour me l'emplir de jus, c'est bien trop sale;

ben y avait pas de danger, et puis qu'est-ce qu'aurait pensé la Tavie?

--C'est vrai que c'est sale, les femmes!

--Et encore ce n'est rien quand elles sont petites, mais quand elles

«viennent» grandes, leurs pantets sont pleins de fourbi...

--Pouah! fit Tintin, tu vas me faire dégobiller.

--Filons, filons! coupa Lebrac, voilà six heures et demie qui sonnent à

la tour; on va se faire attraper!

Et sur ces réflexions misogynes, ils regagnèrent leurs pénates.

CHAPITRE II

LES GRANDS JOURS DE LONGEVERNE

... Qui considérera aussi la grande

prévoyance dont il usa pour l'amunitionner

et y établir vivres, munitions,

réglementz, pollices... qui mettra aussi

devant les yeux le bel ordre de guerre

qu'il y ordonna...

BRANTOME (_Grands capitaines

françois.--M. de Guize_).

Ho, hisse! ho, hisse! ahanait la corvée des dix charpentiers de Lebrac

soulevant, pour la mettre en place, la première et lourde charpente

du toit de la forteresse. Et au rythme imprimé par ce commandement

réciproque, vingt bras crispant ensemble leurs muscles vigoureux

enlevaient l'assemblage et le portaient au-dessus de la carrière, afin

de bien poser les poutrelles dans les entailles creusées par Tintin.

--Doucement! doucement! disait Lebrac; bien ensemble! ne cassons rien!

Attention! Avance encore un peu, Bébert! Là, ça va bien!--Non! Tintin,

élargis un peu le premier trou, il est trop en arrière! Prends la

hache; allez, vas-y!

--Très bien, ça entre!

--As pas peur, c'est solide!

Et Lebrac, pour bien montrer que son œuvre était bonne, se coucha

en travers de ce bâti surplombant le vide. Pas une pièce du bloc ne

broncha!

--Hein! crâna-t-il fièrement en se redressant. Maintenant, posons les

claies.

De son côté, Camus, par le moyen rudimentaire d'escaliers de pierres,

réalisant une sorte de plan incliné, posait au-dessus de son mur les

derniers matériaux; c'était un mur large de plus de trois pieds,

hérissé en dehors de par la volonté du constructeur qui voulait, pour

cacher l'entrée, dissimuler la régularité de sa maçonnerie, mais, au

dedans, rectiligne autant que s'il eût été édifié à l'aide du fil à

plomb et soigné, poli, fignolé, léché, dressé tout entier avec des

pierres de choix.

Les blousées de feuilles mortes, apportées par les petits devant la

caverne, formaient à côté d'un matelas de mousse un tas respectable;

les claies s'alignaient, propres et bien tressées; ça avait marché

rondement et on n'était pas des fainéants à Longeverne... quand on

voulait.

L'ajustement des claies fut l'affaire d'une minute et bientôt une

épaisse toiture de feuilles sèches fermait complètement en haut

l'ouverture de la cabane. Un seul trou fut ménagé à droite de la porte,

afin de permettre à la fumée (car on allumerait du feu dans la maison)

de monter et de s'échapper.

Avant de procéder à l'aménagement intérieur, Lebrac et Camus, devant

toutes leurs troupes réunies, massées face à la porte, suspendirent

par un bout de ficelle une touffe énorme de beau gui d'un vert doré et

patiné, dans les feuilles duquel luisaient les graines ainsi que des

perles énormes. Les Gaulois faisaient comme ça, prétendait La Crique,

et on dit que ça porte bonheur.

On poussa des hourrah!

--Vive la cabane!

--Vive nous!

--Vive Longeverne!

--A cul les Velrans! Enlevez-les!

--C'est des peigne-culs!

Ceci fait, et l'enthousiasme un peu calmé, on nettoya l'intérieur de la

bâtisse.

Les cailloux inégaux furent enlevés et remplacés par d'autres. Chacun

eut sa besogne. Lebrac distribuait les rôles et dirigeait, tout en

travaillant comme quatre.

--Ici, au fond, contre le rocher, on mettra le trésor et les armes; du

côté gauche, dans un emplacement limité par des planches, en face du

foyer, une espèce de litière de feuilles et de mousses formant un lit

douillet pour les blessés et les éreintés, puis quelques sièges. De

l'autre côté, de part et d'autre du foyer, des bancs et des sièges de

pierre; au milieu, un passage.

Chacun voulut avoir sa pierre et sa place attitrée à un banc. La

Crique, fixé sur les questions de préséance, marqua les sièges de

pierre avec du charbon et les bancs avec de la craie, afin qu'aucune

discussion ne vînt à jaillir plus tard à ce sujet. La place de Lebrac

était au fond, devant le trésor et les triques.

Une perche hérissée de clous fut tendue entre les parois de la

muraille, derrière la pierre du général. Là, chacun y eut aussi son

clou, matriculé, pour mettre son sabre et y appuyer sa lance ou son

bâton. Les Longevernes, on le voit, étaient partisans d'une forte

discipline et savaient s'y soumettre.

L'affaire de Camus, la semaine d'avant, n'avait pas été non plus pour

ne point contenir ni calmer les velléités anarchiques de quelques

guerriers, et la supériorité de Lebrac était vraiment incontestable.

Camus avait installé le foyer en posant sur le sol une immense pierre

plate, une lave, comme on disait; il avait élevé à l'arrière et sur

les côtés trois petits murs, puis posé sur les deux murs des côtés une

autre pierre plate, laissant en arrière, juste en dessous du trou

ménagé dans le toit, une ouverture libre qui favorisait le tirage.

Quant au sac, il y fut déposé par Lebrac, tout au fond, comme un

ciboire sacré dans un tabernacle de roc, et muré solennellement jusqu'à

l'heure où l'on aurait besoin d'y recourir.

Avant de le déposer dans le caveau, il l'offrit une dernière fois

à l'adoration des fidèles, vérifia les livres de Tintin, compta

minutieusement toutes les pièces, les laissa regarder et palper par

tous ceux qui le désirèrent et remit sacerdotalement le tout dans son

autel de pierre.

--Ça manque un peu d'images par ici, remarqua, en plissant les

paupières, La Crique chez qui s'éveillait un certain sens esthétique et

le goût de la couleur.

La Crique avait dans sa poche un miroir de deux sous qu'il sacrifia à

la cause commune et déposa sur un entablement de roc. Ce fut le premier

ornement de la cabane.

Et tandis que les uns préparaient le lit et bâtissaient les sièges,

les autres partaient en expédition pour chercher dans le sous-bois de

nouveaux matelas de feuilles mortes et des provisions de bois sec.

Comme on ne pouvait pas encombrer la maison d'une si grande quantité

de combustible, on décida immédiatement de bâtir, tout à côté, une

remise basse et assez vaste pour y entasser de suffisantes provisions

de bois. A dix pas de là, sous un abri de roc, on eut vite fait de

monter trois murailles laissant du côté de bise un trou libre et entre

lesquelles on pouvait faire tenir plus de deux stères de quartelage. On

fit trois tas distincts: du gros, du moyen, du fin. Comme ça, on était

paré, on pouvait attendre et narguer les mauvais jours.

Le lendemain, l'œuvre fut parachevée. Lebrac avait apporté des

suppléments illustrés du «Petit Parisien» et du «Petit Journal»,

La Crique de vieux calendriers, d'autres des images diverses. Le

président Félix Faure regardait de son air fat et niais l'histoire de

Barbe Bleue. Une rentière égorgée faisait face à un suicide de cheval

enjambant un parapet, et un vieux Gambetta, déniché, est-il besoin de

le dire, par Gambette, fixait étrangement de son puissant œil de

borgne une jolie fille décolletée, la cigarette aux lèvres et qui ne

fumait, affirmait la légende, que du Nil ou du Riz la +, à moins que ce

ne fût du Job[67].

[67] J'espère bien que ces trois maisons, reconnaissantes de la

réclame spontanée que je leur fais ici, vont m'envoyer chacune une

caisse de leur meilleur produit. (Note de l'auteur.)

C'était chatoyant et gai: les couleurs crues s'harmonisaient à la

sauvagerie de ce cadre dans lequel la Joconde apâlie, et si lointaine

maintenant sans doute, eût été tout à fait déplacée.

Un bout de balai, chipé parmi les vieux qui ne servaient plus en

classe, trouvait là son emploi et dressait dans un coin son manche

noirci par la crasse des mains.

Enfin, comme il restait des planches disponibles, on bâtit, en les

clouant ensemble, une feuille de table. Quatre piquets, fichés en terre

devant le siège de Lebrac et consolidés à grand renfort de cailloutis,

servirent de pieds. Des clous scellèrent la feuille à ces supports

et l'on eut ainsi quelque chose qui n'était peut-être pas de la

première élégance, mais qui tenait bon comme tout ce qu'on avait fait

jusqu'alors.

Pendant ce temps, que devenaient les Velrans?

Chaque jour on avait renouvelé les sentinelles au camp du Gros Buisson

et, à aucun moment, les vigies n'avaient eu à signaler, par les trois

coups de sifflet convenus, l'attaque des ennemis.

Ils étaient venus pourtant, les peigne-culs; pas le premier jour, mais

le second.

Oui, le deuxième jour, un groupe était apparu aux yeux de Tigibus,

chef de patrouille; ils avaient soigneusement épié, lui et ses hommes,

les faits et gestes de ces niguedouilles, mais les autres avaient

disparu mystérieusement. Le lendemain, deux ou trois guerriers de

Velrans vinrent encore, passifs, se poster à la lisière et firent face

continuellement aux sentinelles de Longeverne.

Il se passait quelque chose de pas ordinaire au camp de l'Aztec! La

pile du chef, la dégringolade de Touegueule n'avaient pas été sûrement

pour arrêter leur ardeur guerrière. Que pouvaient-ils bien méditer?

Et les sentinelles ruminaient, imaginaient, n'ayant rien d'autre à

faire; quant à Lebrac il était trop heureux de profiter du répit laissé

par les ennemis, pour se soucier ou s'enquérir de la façon dont ils

passaient ces heures habituellement consacrées à la guerre.

Pourtant, vers le quatrième jour, comme on établissait l'itinéraire

le plus court pour se rendre en se dissimulant de la cabane au Gros

Buisson, on apprit, par un homme de communication dépêché par le chef

éclaireur, que les vigies ennemies venaient de proférer des menaces sur

l'importance desquelles on ne pouvait point se méprendre.

Evidemment le gros de leur troupe avait été, lui aussi occupé ailleurs;

peut-être, avait-elle édifié de son côté un repaire, fortifié ses

positions, creusé des chausse-trapes dans la tranchée, on ne savait

quoi? La supposition la plus logique était encore pour la construction

d'une cabane. Mais qui avait bien pu leur donner cette idée? il

est vrai que les idées, quand elles sont dans l'air, circulent

mystérieusement. Le fait certain, c'est qu'ils mijotaient quelque

chose, car, autrement, comment expliquer pourquoi ils ne s'étaient pas

élancés sur les gardiens du Gros Buisson?

On verrait bien.

La semaine passa; la forteresse s'approvisionna de pommes de terre

chipées, de vieilles casseroles bien nettoyées et récurées pour la

circonstance, et on se tint sur la défensive, on attendit, car, malgré

la proposition de Grangibus, nul ne voulut se charger d'une périlleuse

reconnaissance au sein de la forêt ennemie.

Mais le dimanche après-midi, les deux armées au grand complet

échangèrent force injures et force cailloux. Il y avait de part et

d'autre le redoublement d'énergie et l'intransigeante arrogance que

donnent seuls une forte organisation et une absolue confiance en soi.

La journée du lundi serait chaude.

--Apprenons bien nos leçons, avait recommandé Lebrac; s'agit pas de se

faire mettre en retenue demain, y aura du grabuge.

Et jamais en effet leçons ne furent récitées comme ce lundi, au grand

ébahissement de l'instituteur, dont ces alternatives de paresse et de

travail, d'attention et de rêvasserie, bouleversaient tous les préjugés

pédagogiques. Allez donc bâtir des théories sur la prétendue expérience

des faits quand les véritables causes, les mobiles profonds, vous sont

aussi cachés que la face d'Isis sous son voile de pierre.

Mais cela allait barder.

Camus, en accrochant sa première branche pour se rétablir, commença

par dégringoler de son chêne, de pas très haut heureusement, et sur

ses pattes encore. C'était la revanche de Touegueule: il s'y devait

attendre, mais il pensait que l'autre s'attaquerait lui aussi à une

branche de son «assetotte». N'empêche que sitôt remonté il vérifia

soigneusement la solidité de chacune d'elles avant de s'installer;

d'ailleurs il allait redescendre pour prendre part à l'assaut et au

corps à corps, et s'il pinçait Touegueule il ne manquerait pas de lui

faire payer cette petite tournée-là.

A part ceci, ce fut une bataille franche.

Quand chacun des camps en présence eut épuisé sa réserve de cailloux,

les guerriers s'avancèrent résolument de part et d'autre, les armes à

la main, pour se cogner en toute conscience.

Les Velrans avançaient en coin, les Longevernes en trois petits

groupes: au centre Lebrac, à droite Camus, à gauche Grangibus.

Pas un ne disait mot. Ils avançaient au pas, lentement, comme des chats

qui se guettent, les sourcils froncés, les yeux terribles, les fronts

plissés, les gueules tordues, les dents serrées, les poings raidis sur

les gourdins, les sabres ou les lances.

Et la distance diminuait et, au fur et à mesure, les pas se

rapetissaient encore; les trois groupes de Longeverne se concentraient

sur la masse triangulaire de Velrans.

Et quand les deux chefs furent presque nez à nez, à deux pas l'un de

l'autre, ils s'arrêtèrent. Les deux troupes étaient immobiles, mais

de l'immobilité d'une eau qui va bouillir, hérissées, terribles;

des colères grondaient sourdement en tous, les yeux décochaient des

éclairs, les poings tremblaient de rage, les lèvres frémissaient.

Qui le premier, de l'Aztec ou de Lebrac, allait s'élancer? On sentait

qu'un geste, un cri, allait déchaîner ces colères, débrider ces

rages, affoler ces énergies, et le geste ne se faisait pas et le cri

ne sortait point et il planait sur les deux armées un grand silence

tragique et sombre que rien ne rompait.

Couâ, couâ, croâ! une bande de corbeaux rentrant en forêt passèrent sur

le champ de bataille en jetant étonnés une rafale de cris.

Cela déclencha tout.

Un hurlement sans nom jaillit de la gorge de Lebrac, un cri terrible

sauta des lèvres de l'Aztec, et ce fut des deux côtés une ruée

impitoyable et fantastique.

Impossible de rien distinguer. Les deux armées s'étaient enfoncées

l'une dans l'autre, le coin des Velrans dans le groupe de Lebrac, les

ailes de Camus et de Grangibus dans les flancs de la troupe ennemie.

Les triques ne servaient à rien. On s'étreignait, on s'étranglait,

on se déchirait, on se griffait, on s'assommait, on se mordait, on

arrachait des cheveux; des manches de blouses et de chemises volaient

au bout des doigts crispés, et les coffres des poitrines, heurtées de

coups de poing, sonnaient comme des tambours, les nez saignaient, les

yeux pleuraient.

C'était sourd et haletant, on n'entendait que des grognements, des

hurlements, des cris rauques, inarticulés: han! ahi! ran! pan! rah!

crac! ahan! charogne! mêlés de plaintes étouffées: euh! oille! ah! et

cela se mêlait effroyablement.

C'était un immense torchis hurlant de croupes et de têtes, hérissé de

bras et de jambes qui se nouaient et se dénouaient. Et tout ce bloc se

roulait et se déroulait et se massait et s'étalait pour recommencer

encore.

La victoire serait aux plus forts et aux plus brutaux. Elle devait

sourire encore à Lebrac et à son armée.

Les plus atteints partirent individuellement. Boulot, le nez écrasé

par un anonyme coup de sabot, regagna le Gros Buisson en s'épongeant

comme il pouvait; mais du côté des Velrans c'était la débandade:

Tatti, Pissefroid, Lataupe, Bousbot et sept ou huit autres filaient à

cloche-pied ou le bras en écharpe ou la gueule en compote et d'autres

encore les suivirent et encore quelques-uns, de sorte que les valides,

se voyant petit à petit abandonnés et presque sûrs de leur perte,

cherchèrent eux aussi leur salut dans la fuite, mais pas assez vite

cependant pour que Touegueule, Migue la Lune et quatre autres ne

fussent bel et bien enveloppés, chipés, empoignés et emmenés tout vifs

au camp du Gros Buisson, à grand renfort de coups de pied au cul.

Ce fut vraiment une belle journée.

La Marie, prévenue, était à la cabane. Gambette y conduisit Boulot

pour le faire panser. Lui-même prit une casserole et fila dare dare

à la source la plus proche puiser de l'eau fraîche pour laver le pif

endommagé de son vaillant compaing, tandis que, durant ce temps,

les vainqueurs désustentaient leurs prisonniers des objets divers

encombrant leurs poches et tranchaient impitoyablement tous les boutons.

Ils y passèrent chacun à son tour. Ce fut Touegueule qui eut les

honneurs de la soirée; Camus le soigna particulièrement, n'omit point

de lui confisquer sa fronde et l'obligea à rester à cul nu devant tout

le monde, jusqu'à la fin de l'exécution.

Les quatre autres, qui n'avaient pas encore été pincés, furent

échenillés à leur tour simplement, froidement, sans barbarie inutile.

On avait réservé Migue la Lune pour le dernier, pour la bonne bouche,

comme on disait. N'avait-il pas dernièrement porté une griffe sacrilège

sur le général après l'avoir fait trébucher traîtreusement! Oui,

c'était ce pleurnicheur, ce «jean-grognard», cette «mort aux rats»

qui avait osé frapper d'une baguette les fesses d'un guerrier désarmé

qu'il était bien incapable de prendre. La réciproque s'imposait. Il

serait fessé d'importance. Mais une odeur caractéristique émanait de sa

personne, une odeur insupportable, infecte, qui, malgré leur endurance,

fit se boucher le nez aux exécuteurs des hautes œuvres de Longeverne.

Ce salaud-là pétait comme un ronsin[68]! Ah! il se permettait de péter!

[68] Etalon.

Migue la Lune balbutiait des syllabes inintelligibles, larmoyant et

pleurnichant, la gorge secouée de sanglots. Mais quand, tous les

boutons étant tranchés, le pantalon tomba et qu'on découvrit la source

d'infection, on s'aperçut, en effet, que l'odeur pouvait perdurer avec

tant de véhémence. Le malheureux avait fait dans sa culotte et ses

maigres fesses conchiées répandaient tout alentour un parfum pénétrant

et épouvantable, tant que, généreux quand même, le général Lebrac

renonça aux coups de verge vengeurs et renvoya son prisonnier comme les

autres, sans plus de dépens, heureux, au fond, et jubilant de cette

punition naturelle infligée, par sa couardise, au plus sale guerrier

que les Velrans comptaient dans leurs rangs de peigne-culs et de

foireux.

CHAPITRE III

LE FESTIN DANS LA FORÊT

Qu'on boute du vin en la tasse

Soumelier! Qu'on en verse tant

Qu'il se respande dans la place!

Qu'on mange, qu'on boive d'autant!

RONSARD (_Odes_).

Qu'allait-il se passer dans la troupe de l'Aztec rossée, meurtrie,

pillée et abattue? Lebrac, après tout, s'en f...ichait et son armée

aussi. On avait la victoire, on avait fait six prisonniers. Jamais ça

ne s'était vu depuis des temps et des temps. La tradition des hauts

faits de guerre, religieusement conservée et transmise, ne signalait,

La Crique s'en portait garant, aucune de ces prises fabuleuses et de

ces rossées fantastiques. Lebrac pouvait se considérer comme le plus

grand capitaine qui eût jamais commandé à Longeverne, et son armée

comme la phalange la plus vaillante et la plus éprouvée.

La Guerre des Boutons: Roman de ma douzième année · 第 11 / 17 段