perches nécessaires à la toiture de l'édifice. Le chef, de sa hachette,
les couperait à la taille voulue et on assemblerait ensuite quand le
mur de Camus serait bâti.
Les autres s'occuperaient à faire des claies que l'on disposerait sur
la première charpente pour former un treillage analogue au lattis qui
supporte les tuiles. Ce lattis-là, en guise de produits de Montchanin,
supporterait tout simplement un ample lit de feuilles sèches qui
seraient maintenues en place, car il fallait prévoir les coups de vent,
par un treillage de bâtons.
Les clous du trésor, soigneusement recomptés, allèrent se joindre aux
boutons du sac. Et l'on se mit à l'œuvre.
Jamais Celtes narguant le tonnerre à coups de flèches, compagnons
glorieux du siècle des cathédrales sculptant leur rêve de pierre,
volontaires de la grande Révolution s'enrôlant à la voix de Danton,
quarante-huitards plantant l'arbre de la Liberté n'entreprirent leur
besogne avec plus de fougue joyeuse et de frénétique enthousiasme que
les quarante-cinq soldats de Lebrac édifiant, dans une carrière perdue
des prés-bois de la Saute, la maison commune de leur rêve et de leur
espoir.
Les idées jaillissaient comme des sources aux flancs d'une montagne
boisée, les matériaux s'accumulaient en monceaux; Camus empilait des
cailloux; Lebrac, poussant des han! formidables, cognait et tranchait
déjà à grands coups, ayant trouvé plus pratique, au lieu de fouiller le
taillis pour y trouver des poutrelles, de faire enlever dans les «tas»
voisins de la coupe une quarantaine de fortes perches qu'une corvée de
vingt volontaires était allée voler sans hésitation.
Pendant ce temps, une équipe coupait des rameaux, une autre tressait
des claies et lui, la hache ou le marteau à la main, entaillait,
creusait, clouait, consolidait la partie inférieure de sa toiture.
Pour que la charpente fût solidement arrimée, il avait fait creuser
le sol afin d'emboîter ses poutres dans la terre: il les entourerait,
pensait-il, de cailloux enfoncés de force et destinés autant à les
maintenir en place qu'à les protéger de l'humidité de la terre. Après
avoir pris ses mesures il avait ébauché son châssis et maintenant il
l'assemblait à force de clous avant de l'ajuster dans les entailles
creusées par Tintin.
Ah! c'était solide, et il l'avait éprouvé en posant l'ensemble sur
quatre grosses pierres. Il avait marché, sauté, dansé dessus, rien
n'avait bougé, rien n'avait frémi, rien n'avait craqué: «c'était de la
belle ouvrage vraiment!»
Et jusqu'à la nuit, jusqu'à la nuit noire, même après le départ du gros
de la bande, il resta là encore avec Camus, La Crique et Tintin pour
tout mettre en ordre et tout prévoir.
Le lendemain on poserait le toit et on ferait un bouquet, parbleu!
tout comme les charpentiers lorsque la charpente est achevée et qu'ils
«prennent le chat». L'embêtement, c'est qu'on n'aurait pas un litre ou
deux à boire pour commémorer dignement cette cérémonie.
--Allons-nous-en, fit Tintin.
Et ils rejoignirent le bas de la Saute et la carrière à Pepiot en
passant par la «chambre du conseil».
--Tu m'as toujours pas dit comment que t'avais trouvé ce coin-là, hé
Camus, rappela le général.
--Ah ah! repartit l'autre! eh ben, voilà!
Cet été nous étions aux champs avec la Titine de chez Jean-Claude et
puis le berger du «Poron», tu sais celui de Laiviron, qui miguait[64]
tout le temps. Et puis y avait encore les deux Ronfous de sur la Côte,
qui sont «à maître»[65] maintenant.
[64] Clignait de l'œil.
[65] Au service comme berger.
Alors on a songé: Si on s'amusait à dire la messe!
Le berger du Poron[66] a voulu faire le curé; il a ôté sa chemise et il
l'a passée sur ses habits pour avoir comme qui dirait un surplis; on a
fait un autel avec des cailloux et des bancs aussi: les deux Ronfous
étaient les servants, mais ils n'ont pas voulu mettre leur chemise sur
leur tricot. Ils ont dit que c'était passe qu'elles étaient déchirées,
mais je parierais bien que c'est parce qu'ils avaient ch... fait
dedans; enfin, bref, le berger nous a mariés la Titine et moi.
[66] Parrain.
--T'avais pas de bagues pour y mettre au doigt?
--J'y ai mis des bouts de tresse.
--Et la couronne?
--On avait du chèvrefeuille.
--Ah!
--Oui, et puis l'autre avait un paroissien, il a dit des Dominus
vobiscum, oremus prends tes puces, secundum secula, un tas de chichis,
quoi, comme le noir, kifkifre! puis après «Ite Missa est», allez en
paix, mes enfants!
Alors on est parti les deux la Titine et on leur a dit de ne pas
venir, que c'était la nuit de noce, que ça ne les regardait pas, qu'on
resterait pas longtemps et qu'on reviendrait le lendemain matin pour
la messe des parents défunts.
On a foutu le camp par les buissons et on est venu juste tomber là à
c'te carrière où que nous venons de passer. Alors on s'a couché sur les
cailloux.
--Et puis?
--Et puis, je l'ai embrassée, pardine!
--C'est tout! Tu y as pas mis ton doigt au....
--Penses-tu, mon vieux, pour me l'emplir de jus, c'est bien trop sale;
ben y avait pas de danger, et puis qu'est-ce qu'aurait pensé la Tavie?
--C'est vrai que c'est sale, les femmes!
--Et encore ce n'est rien quand elles sont petites, mais quand elles
«viennent» grandes, leurs pantets sont pleins de fourbi...
--Pouah! fit Tintin, tu vas me faire dégobiller.
--Filons, filons! coupa Lebrac, voilà six heures et demie qui sonnent à
la tour; on va se faire attraper!
Et sur ces réflexions misogynes, ils regagnèrent leurs pénates.
CHAPITRE II
LES GRANDS JOURS DE LONGEVERNE
... Qui considérera aussi la grande
prévoyance dont il usa pour l'amunitionner
et y établir vivres, munitions,
réglementz, pollices... qui mettra aussi
devant les yeux le bel ordre de guerre
qu'il y ordonna...
BRANTOME (_Grands capitaines
françois.--M. de Guize_).
Ho, hisse! ho, hisse! ahanait la corvée des dix charpentiers de Lebrac
soulevant, pour la mettre en place, la première et lourde charpente
du toit de la forteresse. Et au rythme imprimé par ce commandement
réciproque, vingt bras crispant ensemble leurs muscles vigoureux
enlevaient l'assemblage et le portaient au-dessus de la carrière, afin
de bien poser les poutrelles dans les entailles creusées par Tintin.
--Doucement! doucement! disait Lebrac; bien ensemble! ne cassons rien!
Attention! Avance encore un peu, Bébert! Là, ça va bien!--Non! Tintin,
élargis un peu le premier trou, il est trop en arrière! Prends la
hache; allez, vas-y!
--Très bien, ça entre!
--As pas peur, c'est solide!
Et Lebrac, pour bien montrer que son œuvre était bonne, se coucha
en travers de ce bâti surplombant le vide. Pas une pièce du bloc ne
broncha!
--Hein! crâna-t-il fièrement en se redressant. Maintenant, posons les
claies.
De son côté, Camus, par le moyen rudimentaire d'escaliers de pierres,
réalisant une sorte de plan incliné, posait au-dessus de son mur les
derniers matériaux; c'était un mur large de plus de trois pieds,
hérissé en dehors de par la volonté du constructeur qui voulait, pour
cacher l'entrée, dissimuler la régularité de sa maçonnerie, mais, au
dedans, rectiligne autant que s'il eût été édifié à l'aide du fil à
plomb et soigné, poli, fignolé, léché, dressé tout entier avec des
pierres de choix.
Les blousées de feuilles mortes, apportées par les petits devant la
caverne, formaient à côté d'un matelas de mousse un tas respectable;
les claies s'alignaient, propres et bien tressées; ça avait marché
rondement et on n'était pas des fainéants à Longeverne... quand on
voulait.
L'ajustement des claies fut l'affaire d'une minute et bientôt une
épaisse toiture de feuilles sèches fermait complètement en haut
l'ouverture de la cabane. Un seul trou fut ménagé à droite de la porte,
afin de permettre à la fumée (car on allumerait du feu dans la maison)
de monter et de s'échapper.
Avant de procéder à l'aménagement intérieur, Lebrac et Camus, devant
toutes leurs troupes réunies, massées face à la porte, suspendirent
par un bout de ficelle une touffe énorme de beau gui d'un vert doré et
patiné, dans les feuilles duquel luisaient les graines ainsi que des
perles énormes. Les Gaulois faisaient comme ça, prétendait La Crique,
et on dit que ça porte bonheur.
On poussa des hourrah!
--Vive la cabane!
--Vive nous!
--Vive Longeverne!
--A cul les Velrans! Enlevez-les!
--C'est des peigne-culs!
Ceci fait, et l'enthousiasme un peu calmé, on nettoya l'intérieur de la
bâtisse.
Les cailloux inégaux furent enlevés et remplacés par d'autres. Chacun
eut sa besogne. Lebrac distribuait les rôles et dirigeait, tout en
travaillant comme quatre.
--Ici, au fond, contre le rocher, on mettra le trésor et les armes; du
côté gauche, dans un emplacement limité par des planches, en face du
foyer, une espèce de litière de feuilles et de mousses formant un lit
douillet pour les blessés et les éreintés, puis quelques sièges. De
l'autre côté, de part et d'autre du foyer, des bancs et des sièges de
pierre; au milieu, un passage.
Chacun voulut avoir sa pierre et sa place attitrée à un banc. La
Crique, fixé sur les questions de préséance, marqua les sièges de
pierre avec du charbon et les bancs avec de la craie, afin qu'aucune
discussion ne vînt à jaillir plus tard à ce sujet. La place de Lebrac
était au fond, devant le trésor et les triques.
Une perche hérissée de clous fut tendue entre les parois de la
muraille, derrière la pierre du général. Là, chacun y eut aussi son
clou, matriculé, pour mettre son sabre et y appuyer sa lance ou son
bâton. Les Longevernes, on le voit, étaient partisans d'une forte
discipline et savaient s'y soumettre.
L'affaire de Camus, la semaine d'avant, n'avait pas été non plus pour
ne point contenir ni calmer les velléités anarchiques de quelques
guerriers, et la supériorité de Lebrac était vraiment incontestable.
Camus avait installé le foyer en posant sur le sol une immense pierre
plate, une lave, comme on disait; il avait élevé à l'arrière et sur
les côtés trois petits murs, puis posé sur les deux murs des côtés une
autre pierre plate, laissant en arrière, juste en dessous du trou
ménagé dans le toit, une ouverture libre qui favorisait le tirage.
Quant au sac, il y fut déposé par Lebrac, tout au fond, comme un
ciboire sacré dans un tabernacle de roc, et muré solennellement jusqu'à
l'heure où l'on aurait besoin d'y recourir.
Avant de le déposer dans le caveau, il l'offrit une dernière fois
à l'adoration des fidèles, vérifia les livres de Tintin, compta
minutieusement toutes les pièces, les laissa regarder et palper par
tous ceux qui le désirèrent et remit sacerdotalement le tout dans son
autel de pierre.
--Ça manque un peu d'images par ici, remarqua, en plissant les
paupières, La Crique chez qui s'éveillait un certain sens esthétique et
le goût de la couleur.
La Crique avait dans sa poche un miroir de deux sous qu'il sacrifia à
la cause commune et déposa sur un entablement de roc. Ce fut le premier
ornement de la cabane.
Et tandis que les uns préparaient le lit et bâtissaient les sièges,
les autres partaient en expédition pour chercher dans le sous-bois de
nouveaux matelas de feuilles mortes et des provisions de bois sec.
Comme on ne pouvait pas encombrer la maison d'une si grande quantité
de combustible, on décida immédiatement de bâtir, tout à côté, une
remise basse et assez vaste pour y entasser de suffisantes provisions
de bois. A dix pas de là, sous un abri de roc, on eut vite fait de
monter trois murailles laissant du côté de bise un trou libre et entre
lesquelles on pouvait faire tenir plus de deux stères de quartelage. On
fit trois tas distincts: du gros, du moyen, du fin. Comme ça, on était
paré, on pouvait attendre et narguer les mauvais jours.
Le lendemain, l'œuvre fut parachevée. Lebrac avait apporté des
suppléments illustrés du «Petit Parisien» et du «Petit Journal»,
La Crique de vieux calendriers, d'autres des images diverses. Le
président Félix Faure regardait de son air fat et niais l'histoire de
Barbe Bleue. Une rentière égorgée faisait face à un suicide de cheval
enjambant un parapet, et un vieux Gambetta, déniché, est-il besoin de
le dire, par Gambette, fixait étrangement de son puissant œil de
borgne une jolie fille décolletée, la cigarette aux lèvres et qui ne
fumait, affirmait la légende, que du Nil ou du Riz la +, à moins que ce
ne fût du Job[67].
[67] J'espère bien que ces trois maisons, reconnaissantes de la
réclame spontanée que je leur fais ici, vont m'envoyer chacune une
caisse de leur meilleur produit. (Note de l'auteur.)
C'était chatoyant et gai: les couleurs crues s'harmonisaient à la
sauvagerie de ce cadre dans lequel la Joconde apâlie, et si lointaine
maintenant sans doute, eût été tout à fait déplacée.
Un bout de balai, chipé parmi les vieux qui ne servaient plus en
classe, trouvait là son emploi et dressait dans un coin son manche
noirci par la crasse des mains.
Enfin, comme il restait des planches disponibles, on bâtit, en les
clouant ensemble, une feuille de table. Quatre piquets, fichés en terre
devant le siège de Lebrac et consolidés à grand renfort de cailloutis,
servirent de pieds. Des clous scellèrent la feuille à ces supports
et l'on eut ainsi quelque chose qui n'était peut-être pas de la
première élégance, mais qui tenait bon comme tout ce qu'on avait fait
jusqu'alors.
Pendant ce temps, que devenaient les Velrans?
Chaque jour on avait renouvelé les sentinelles au camp du Gros Buisson
et, à aucun moment, les vigies n'avaient eu à signaler, par les trois
coups de sifflet convenus, l'attaque des ennemis.
Ils étaient venus pourtant, les peigne-culs; pas le premier jour, mais
le second.
Oui, le deuxième jour, un groupe était apparu aux yeux de Tigibus,
chef de patrouille; ils avaient soigneusement épié, lui et ses hommes,
les faits et gestes de ces niguedouilles, mais les autres avaient
disparu mystérieusement. Le lendemain, deux ou trois guerriers de
Velrans vinrent encore, passifs, se poster à la lisière et firent face
continuellement aux sentinelles de Longeverne.
Il se passait quelque chose de pas ordinaire au camp de l'Aztec! La
pile du chef, la dégringolade de Touegueule n'avaient pas été sûrement
pour arrêter leur ardeur guerrière. Que pouvaient-ils bien méditer?
Et les sentinelles ruminaient, imaginaient, n'ayant rien d'autre à
faire; quant à Lebrac il était trop heureux de profiter du répit laissé
par les ennemis, pour se soucier ou s'enquérir de la façon dont ils
passaient ces heures habituellement consacrées à la guerre.
Pourtant, vers le quatrième jour, comme on établissait l'itinéraire
le plus court pour se rendre en se dissimulant de la cabane au Gros
Buisson, on apprit, par un homme de communication dépêché par le chef
éclaireur, que les vigies ennemies venaient de proférer des menaces sur
l'importance desquelles on ne pouvait point se méprendre.
Evidemment le gros de leur troupe avait été, lui aussi occupé ailleurs;
peut-être, avait-elle édifié de son côté un repaire, fortifié ses
positions, creusé des chausse-trapes dans la tranchée, on ne savait
quoi? La supposition la plus logique était encore pour la construction
d'une cabane. Mais qui avait bien pu leur donner cette idée? il
est vrai que les idées, quand elles sont dans l'air, circulent
mystérieusement. Le fait certain, c'est qu'ils mijotaient quelque
chose, car, autrement, comment expliquer pourquoi ils ne s'étaient pas
élancés sur les gardiens du Gros Buisson?
On verrait bien.
La semaine passa; la forteresse s'approvisionna de pommes de terre
chipées, de vieilles casseroles bien nettoyées et récurées pour la
circonstance, et on se tint sur la défensive, on attendit, car, malgré
la proposition de Grangibus, nul ne voulut se charger d'une périlleuse
reconnaissance au sein de la forêt ennemie.
Mais le dimanche après-midi, les deux armées au grand complet
échangèrent force injures et force cailloux. Il y avait de part et
d'autre le redoublement d'énergie et l'intransigeante arrogance que
donnent seuls une forte organisation et une absolue confiance en soi.
La journée du lundi serait chaude.
--Apprenons bien nos leçons, avait recommandé Lebrac; s'agit pas de se
faire mettre en retenue demain, y aura du grabuge.
Et jamais en effet leçons ne furent récitées comme ce lundi, au grand
ébahissement de l'instituteur, dont ces alternatives de paresse et de
travail, d'attention et de rêvasserie, bouleversaient tous les préjugés
pédagogiques. Allez donc bâtir des théories sur la prétendue expérience
des faits quand les véritables causes, les mobiles profonds, vous sont
aussi cachés que la face d'Isis sous son voile de pierre.
Mais cela allait barder.
Camus, en accrochant sa première branche pour se rétablir, commença
par dégringoler de son chêne, de pas très haut heureusement, et sur
ses pattes encore. C'était la revanche de Touegueule: il s'y devait
attendre, mais il pensait que l'autre s'attaquerait lui aussi à une
branche de son «assetotte». N'empêche que sitôt remonté il vérifia
soigneusement la solidité de chacune d'elles avant de s'installer;
d'ailleurs il allait redescendre pour prendre part à l'assaut et au
corps à corps, et s'il pinçait Touegueule il ne manquerait pas de lui
faire payer cette petite tournée-là.
A part ceci, ce fut une bataille franche.
Quand chacun des camps en présence eut épuisé sa réserve de cailloux,
les guerriers s'avancèrent résolument de part et d'autre, les armes à
la main, pour se cogner en toute conscience.
Les Velrans avançaient en coin, les Longevernes en trois petits
groupes: au centre Lebrac, à droite Camus, à gauche Grangibus.
Pas un ne disait mot. Ils avançaient au pas, lentement, comme des chats
qui se guettent, les sourcils froncés, les yeux terribles, les fronts
plissés, les gueules tordues, les dents serrées, les poings raidis sur
les gourdins, les sabres ou les lances.
Et la distance diminuait et, au fur et à mesure, les pas se
rapetissaient encore; les trois groupes de Longeverne se concentraient
sur la masse triangulaire de Velrans.
Et quand les deux chefs furent presque nez à nez, à deux pas l'un de
l'autre, ils s'arrêtèrent. Les deux troupes étaient immobiles, mais
de l'immobilité d'une eau qui va bouillir, hérissées, terribles;
des colères grondaient sourdement en tous, les yeux décochaient des
éclairs, les poings tremblaient de rage, les lèvres frémissaient.
Qui le premier, de l'Aztec ou de Lebrac, allait s'élancer? On sentait
qu'un geste, un cri, allait déchaîner ces colères, débrider ces
rages, affoler ces énergies, et le geste ne se faisait pas et le cri
ne sortait point et il planait sur les deux armées un grand silence
tragique et sombre que rien ne rompait.
Couâ, couâ, croâ! une bande de corbeaux rentrant en forêt passèrent sur
le champ de bataille en jetant étonnés une rafale de cris.
Cela déclencha tout.
Un hurlement sans nom jaillit de la gorge de Lebrac, un cri terrible
sauta des lèvres de l'Aztec, et ce fut des deux côtés une ruée
impitoyable et fantastique.
Impossible de rien distinguer. Les deux armées s'étaient enfoncées
l'une dans l'autre, le coin des Velrans dans le groupe de Lebrac, les
ailes de Camus et de Grangibus dans les flancs de la troupe ennemie.
Les triques ne servaient à rien. On s'étreignait, on s'étranglait,
on se déchirait, on se griffait, on s'assommait, on se mordait, on
arrachait des cheveux; des manches de blouses et de chemises volaient
au bout des doigts crispés, et les coffres des poitrines, heurtées de
coups de poing, sonnaient comme des tambours, les nez saignaient, les
yeux pleuraient.
C'était sourd et haletant, on n'entendait que des grognements, des
hurlements, des cris rauques, inarticulés: han! ahi! ran! pan! rah!
crac! ahan! charogne! mêlés de plaintes étouffées: euh! oille! ah! et
cela se mêlait effroyablement.
C'était un immense torchis hurlant de croupes et de têtes, hérissé de
bras et de jambes qui se nouaient et se dénouaient. Et tout ce bloc se
roulait et se déroulait et se massait et s'étalait pour recommencer
encore.
La victoire serait aux plus forts et aux plus brutaux. Elle devait
sourire encore à Lebrac et à son armée.
Les plus atteints partirent individuellement. Boulot, le nez écrasé
par un anonyme coup de sabot, regagna le Gros Buisson en s'épongeant
comme il pouvait; mais du côté des Velrans c'était la débandade:
Tatti, Pissefroid, Lataupe, Bousbot et sept ou huit autres filaient à
cloche-pied ou le bras en écharpe ou la gueule en compote et d'autres
encore les suivirent et encore quelques-uns, de sorte que les valides,
se voyant petit à petit abandonnés et presque sûrs de leur perte,
cherchèrent eux aussi leur salut dans la fuite, mais pas assez vite
cependant pour que Touegueule, Migue la Lune et quatre autres ne
fussent bel et bien enveloppés, chipés, empoignés et emmenés tout vifs
au camp du Gros Buisson, à grand renfort de coups de pied au cul.
Ce fut vraiment une belle journée.
La Marie, prévenue, était à la cabane. Gambette y conduisit Boulot
pour le faire panser. Lui-même prit une casserole et fila dare dare
à la source la plus proche puiser de l'eau fraîche pour laver le pif
endommagé de son vaillant compaing, tandis que, durant ce temps,
les vainqueurs désustentaient leurs prisonniers des objets divers
encombrant leurs poches et tranchaient impitoyablement tous les boutons.
Ils y passèrent chacun à son tour. Ce fut Touegueule qui eut les
honneurs de la soirée; Camus le soigna particulièrement, n'omit point
de lui confisquer sa fronde et l'obligea à rester à cul nu devant tout
le monde, jusqu'à la fin de l'exécution.
Les quatre autres, qui n'avaient pas encore été pincés, furent
échenillés à leur tour simplement, froidement, sans barbarie inutile.
On avait réservé Migue la Lune pour le dernier, pour la bonne bouche,
comme on disait. N'avait-il pas dernièrement porté une griffe sacrilège
sur le général après l'avoir fait trébucher traîtreusement! Oui,
c'était ce pleurnicheur, ce «jean-grognard», cette «mort aux rats»
qui avait osé frapper d'une baguette les fesses d'un guerrier désarmé
qu'il était bien incapable de prendre. La réciproque s'imposait. Il
serait fessé d'importance. Mais une odeur caractéristique émanait de sa
personne, une odeur insupportable, infecte, qui, malgré leur endurance,
fit se boucher le nez aux exécuteurs des hautes œuvres de Longeverne.
Ce salaud-là pétait comme un ronsin[68]! Ah! il se permettait de péter!
[68] Etalon.
Migue la Lune balbutiait des syllabes inintelligibles, larmoyant et
pleurnichant, la gorge secouée de sanglots. Mais quand, tous les
boutons étant tranchés, le pantalon tomba et qu'on découvrit la source
d'infection, on s'aperçut, en effet, que l'odeur pouvait perdurer avec
tant de véhémence. Le malheureux avait fait dans sa culotte et ses
maigres fesses conchiées répandaient tout alentour un parfum pénétrant
et épouvantable, tant que, généreux quand même, le général Lebrac
renonça aux coups de verge vengeurs et renvoya son prisonnier comme les
autres, sans plus de dépens, heureux, au fond, et jubilant de cette
punition naturelle infligée, par sa couardise, au plus sale guerrier
que les Velrans comptaient dans leurs rangs de peigne-culs et de
foireux.
CHAPITRE III
LE FESTIN DANS LA FORÊT
Qu'on boute du vin en la tasse
Soumelier! Qu'on en verse tant
Qu'il se respande dans la place!
Qu'on mange, qu'on boive d'autant!
RONSARD (_Odes_).
Qu'allait-il se passer dans la troupe de l'Aztec rossée, meurtrie,
pillée et abattue? Lebrac, après tout, s'en f...ichait et son armée
aussi. On avait la victoire, on avait fait six prisonniers. Jamais ça
ne s'était vu depuis des temps et des temps. La tradition des hauts
faits de guerre, religieusement conservée et transmise, ne signalait,
La Crique s'en portait garant, aucune de ces prises fabuleuses et de
ces rossées fantastiques. Lebrac pouvait se considérer comme le plus
grand capitaine qui eût jamais commandé à Longeverne, et son armée
comme la phalange la plus vaillante et la plus éprouvée.