--Oh! je demandais ça passe que Camus pourrait peut-être le prendre, le

sac. De son arbre, ça ne le gênerait guère.

--Non! Non! reprit violemment Lebrac. Pas plus Camus qu'un autre: j'ai

trouvé, il faut tout simplement chercher une cachette pour y caler le

fourbi.

--Pas au village, par exemple! Si on la trouvait.......

--Non, concéda le chef, c'est à la Saute qu'il faudra trouver un coin,

dans les vieilles carrières du haut, par exemple.

--Il faut que ce soit un endroit sec, passe que les aiguilles si c'est

rouillé ça ne va plus, et puis à l'humidité le fil se pourrit.

--Si on pouvait trouver aussi une cachette pour les sabres et pour les

lances et pour les triques! On risque toujours de se les faire prendre.

--Hier, mon père m'a foutu mon sabre au feu après me l'avoir cassé,

gémit Boulot, j'ai rien que pu r'avoir un petit bout de ficelle de la

poignée et encore il est tout roussi.

--Oui, conclut Tintin, c'est ça; il faut trouver un coin, une cache, un

trou pour y mettre tout le fourbi.

Si on faisait une cabane, proposa La Crique, une chouette cabane dans

une vieille carrière bien abritée, bien cachée; il y en a où il y a

déjà de grandes cavernes toutes prêtes, on la finirait en bâtissant des

murs et on trouverait des perches et des bouts de planches pour faire

le toit.

--Ce serait rudement bien, reprit Tintin, une vraie cabane, avec des

lits de feuilles sèches pour s'y reposer, un foyer pour faire du feu,

et faire la fête, quand on aura des sous.

--C'est ça, affirma Lebrac, on va faire une cabane à la Saute. On y

cachera le trésor, les «minitions», les frondes, une réserve de beaux

cailloux. On fera des «assetottes» pour s'asseoir, des lits pour se

coucher, des râteliers pour poser les sabres, on élèvera une cheminée,

on ramassera du bois sec pour faire du feu. Ce que ça va être bien!

--Il faut trouver l'endroit tout de suite, fit Tintin, qui tenait à

être le plus tôt possible fixé sur les destinées de son sac.

--Ce soir, ce soir, oui, ce soir on cherchera, conclut toute la bande

enthousiaste.

--Si les Velrans ne viennent pas, rectifia Lebrac; mais Camus et

Gambette leur arrangent quelque chose pour qu'ils nous foutent la paix;

si ça va bien, on sera tranquilles tertous, si ça ne réussit pas, eh

bien, on en nommera deux pour aller chercher l'endroit qui conviendra

le mieux.

--Qu'est ce qu'il fait, Camus? dis-nous-le va, Lebrac, interrogea

Bacaillé.

--Ne lui dis pas, souffla Tintin en le poussant du coude pour lui

remettre en mémoire une ancienne suspicion.

--T'as le temps de le voir, toi. J'en sais rien, d'abord! En dehors de

la guerre et des batailles, chacun est bien libre, Camus fait ce qu'il

veut et moi aussi, et toi itou, et tout le monde. On est en république,

quoi, nom de Dieu! comme dit le père.

L'entrée en classe se fit sans Camus ni Gambette. Le maître,

interrogeant ses camarades sur les causes présumées de leur absence,

apprit des initiés que le premier était resté chez lui pour assister

une vache qui était en train de vêler, tandis que l'autre menait encore

au bouc une cabe qui s'obstinait à ne pas... prendre.

Il n'insista pas pour avoir des détails et les gaillards le savaient

bien. Aussi, quand l'un d'eux fripait l'école, ne manquaient-ils pas,

pour l'excuser, d'évoquer innocemment un petit motif bien scabreux sur

lequel ils étaient d'avance certains que le père Simon ne solliciterait

pas d'explications complémentaires.

Cependant Camus et Gambette étaient fort loin de se soucier de la

fécondité respective de leurs vaches ou de leurs chèvres.

Camus, on s'en souvient, avait en effet promis à Touegueule de le

retenir; il avait depuis ruminé sa petite vengeance et il était en

train de mettre son plan à exécution, aidé par son féal et complice

Gambette.

Tous deux, dès les sept heures, avaient vu Lebrac avec qui ils

s'étaient entendus et qu'ils avaient mis au courant de tout.

L'excuse étant trouvée, ils avaient quitté le village. Se dissimulant

pour que personne ne les vît ni ne les reconnût, ils avaient gagné le

chemin de la Saute et le Gros Buisson d'abord, puis la lisière ennemie,

dépourvue à cette heure de ses défenseurs habituels.

Le foyard de Touegueule s'élevait là, à quelques pas du mur d'enceinte,

avec son tronc lisse et droit et poli depuis quelques semaines par

le frottement du pantalon de la vigie des Velrans. Les branches

en fourche, premières ramifications du fût, prenaient à quelques

brasses au-dessus de la tête des grimpeurs. En trois secousses, Camus

atteignait une branche, se rétablissait sur les avant-bras et se

dressait sur les genoux, puis sur les pieds.

Une fois là, il s'orienta. Il s'agissait, en effet, de découvrir à

quelle fourche et sur quelle branche s'installait son rival, afin de ne

point s'exposer à accomplir un travail inutile qui les aurait de plus

ridiculisés aux yeux de leurs ennemis et fait baisser dans l'estime de

leurs camarades.

Camus regarda le Gros Buisson et plus particulièrement son chêne pour

être fixé sur la hauteur approximative du poste de Touegueule, puis il

examina soigneusement les éraflures des branches afin de découvrir les

points où l'autre posait les pieds. Ensuite, par cette sorte d'escalier

naturel, de sente aérienne, il grimpa. Tel un Sioux ou un Delaware

relevant une piste de Visage Pâle, il explora de bas en haut tous les

rameaux de l'arbre et dépassa même en hauteur l'altitude du poste

de l'ennemi, afin de distinguer les branches foulées par le soulier

de Touegueule de celles où il ne se posait pas. Puis il détermina

exactement le point de la fourche d'où le frondeur lançait sur l'armée

de Longeverne ses cailloux meurtriers, s'installa commodément à côté,

regarda en dessous pour bien juger de la culbute qu'il méditait de

faire prendre à son ennemi et tira enfin son eustache de sa poche.

C'était un couteau double, comme les muscles de Tartarin; du moins

l'appelait-on ainsi parce qu'à côté de la lame il y avait une petite

scie à grosses dents, peu coupante et aussi incommode que possible.

Avec cet outil rudimentaire, Camus, qui ne doutait de rien, se mit

en devoir de trancher, à un fil près, une branche vivante et dure de

foyard, grosse au moins comme sa cuisse. Dur travail et qui devait

être mené habilement si l'on voulait que rien ne vînt, au moment fatal,

éveiller les soupçons de l'adversaire.

Pour éviter les sauts de scie et un éraflement trop visible de la

branche, Camus, qui était descendu sur la fourche inférieure et serrait

le fût de l'arbre entre ses genoux, commença par marquer avec la lame

de son couteau la place à entailler et à creuser d'abord une légère

rainure où la scie s'engagerait.

Ensuite de quoi il se mit à manier le poignet d'avant en arrière et

d'arrière en avant.

Gambette, pendant ce temps, était monté sur l'arbre et surveillait

l'opération. Quand Camus fut fatigué, son complice le remplaça. Au bout

d'une demi-heure, le couteau était chaud à n'en plus pouvoir toucher

les lames. Ils se reposèrent un moment, puis ils reprirent leur travail.

Deux heures durant ils se relayèrent dans ce maniement de scie.

Leurs doigts à la fin étaient raides, leurs poignets engourdis, leur

cou cassé, leurs yeux troubles et pleins de larmes, mais une flamme

inextinguible les ranimait, et la scie grattait encore et rongeait

toujours, comme une impitoyable souris.

Quand il ne resta plus qu'un centimètre et demi à raser, ils

essayèrent, en s'appuyant dessus, prudemment, puis plus fort, la

solidité de la branche.

--Encore un peu, conclut Camus.

Gambette réfléchissait. Il ne faut pas que la branche reste attachée au

fût, pensait-il, sans quoi il s'y raccrochera et en sera quitte pour la

peur. Il faut qu'elle casse net. Et il proposa à Camus de recommencer

à scier d'en dessous, l'épaisseur d'un doigt, pour obtenir une rupture

franche, ce qu'ils firent.

Camus, s'appuyant de nouveau assez fortement sur la branche, entendit

un craquement de bon augure. Encore quelques petits coups, jugea-t-il.

--Maintenant ça va. Il pourra monter dessus sans qu'elle ne casse, mais

une fois qu'il sera en train de gigoter avec sa fronde... ah ah! ce

qu'on va rigoler!

Et après avoir soufflé sur la sciure qui sablait les rameaux pour la

faire disparaître, poli de leurs mains les bords de la fente pour

rapprocher les éraflures d'écorce et rendre invisible leur travail, ils

descendirent du foyard de Touegueule en ayant conscience d'avoir bien

rempli leur matinée.

--M'sieu, fit Gambette au maître en arrivant en classe à une heure

moins dix, je viens vous dire que mon père m'a dit de vous dire que

j'ai pas pu venir ce matin à l'école passe que j'ai mené not' cabe...

--C'est bon, c'est bon, je sais, interrompit le père Simon, qui

n'aimait pas voir ses élèves se complaire à ces sortes de descriptions

pour lesquelles tous faisaient cercle, dans l'assurance qu'un

malin demanderait le plus innocemment du monde des explications

complémentaires.

--Ça va bien! ça va bien, répondit-il de même et d'avance à Camus qui

s'approchait, le béret à la main.

Allez, dispersez-vous, ou je vous fais rentrer.

Et en dedans il pensait, maugréant: Je ne comprends pas que des parents

soient aussi insoucieux que ça de la moralité de leurs gosses pour leur

flanquer des spectacles pareils sous les yeux.

C'est une rage. Chaque fois que l'étalon passe dans le village, tous

assistent à l'opération; ils font le cercle autour du groupe, ils

voient tout, ils entendent tout, et on les laisse. Et après ça on vient

se plaindre de ce qu'ils échangent des billets doux avec les gamines!

Brave homme qui gémissait sur la morale et s'affligeait de bien peu de

chose.

Comme si l'acte d'amour, dans la nature, n'était pas partout visible!

Fallait-il mettre un écriteau pour défendre aux mouches de se

chevaucher, aux coqs de sauter sur les poules, enfermer les génisses

en chaleur, flanquer des coups de fusil aux moineaux amoureux, démolir

les nids d'hirondelles, mettre des pagnes ou des caleçons aux chiens et

des jupes aux chiennes et ne jamais envoyer un petit berger garder les

moutons, parce que les béliers en oublient de manger quand une brebis

émet l'odeur propitiatoire à l'acte et qu'elle est entourée d'une cour

de galants!

D'ailleurs les gosses accordent à ce spectacle coutumier beaucoup moins

d'importance qu'on ne le suppose. Ce qui les amuse là-dedans, c'est le

mouvement qui a l'air d'une lutte ou qu'ils assimilent quelquefois,

témoin ce récit de Tigibus, à la désustentation intestinale qui suit

les repas.

--Y poussait comme quand il a besoin de ch..., disait-il, en parlant de

leur gros Turc qui avait couvert la chienne du maire après avoir rossé

tous ses rivaux.

Ce que c'était rigolo! Il s'était tellement baissé pour arriver juste

qu'il en était presque sur ses genoux de derrière et il faisait un

dos comme la bossue d'Orsans. Et puis quand il a eu assez poussé en

la retenant entre ses pattes de devant, eh bien! il «s'a redressé»

et puis, mes vieux, pas moyen de sortir. Ils étaient attachés et la

Follette, qui est petite, elle, avait le cul en l'air et ses pattes de

derrière ne touchaient plus par terre.

A ce moment-là, le maire est sorti de chez nous:

--Jetez-y de l'eau! Jetez-y de l'eau! bon Dieu! qu'il gueulait! Mais

la chienne braillait et Turc qu'est le plus fort la tirait par le

derrière, même que ses... affaires étaient toutes retournées.

Vous savez, ça a dû lui faire salement mal à Turc; quand on a pu les

faire se décoller, c'était tout rouge et il «s'a léché» la machine

pendant au moins une demi-heure.

Pis Narcisse a dit: Ah! m'sieu le Maire, j' crois bien qu'elle en tient

pour ses quat' sous, vot' Follette...

Et il est parti en jurant les n. d. D.!

_LIVRE III_

LA CABANE

CHAPITRE PREMIER

LA CONSTRUCTION DE LA CABANE.

Nous aurons des lits pleins d'odeurs légères,

Des divans profonds comme des tombeaux.

CH. BAUDELAIRE (_la Mort des Amants_).

L'absence de Gambette et de Camus et la réserve mystérieuse du général

n'avaient pas été sans intriguer fortement les guerriers de Longeverne

qui, individuellement et sous le sceau du secret, étaient venus, pour

une raison ou pour une autre, demander à Lebrac des explications.

Mais tout ce que les plus favorisés avaient pu obtenir comme

renseignement tenait dans cette phrase:

--Vous regarderez bien Touegueule ce soir.

Aussi à quatre heures dix minutes, des munitions en quantité imposante

devant eux et le quignon de pain au poing, étaient-ils chacun à son

poste, attendant impatiemment la venue des Velrans et plus attentifs

que jamais.

--Vous vous tiendrez cachés, avait expliqué Camus, il faut qu'il monte

à son arbre si l'on veut que ça soit rigolo.

Tous les Longevernes, les yeux écarquillés, suivirent bientôt chacun

des mouvements du grimpeur ennemi gagnant son poste de vigie au haut du

foyard de lisière.

Ils regardèrent et regardèrent encore, se frottant de minute en

minute les yeux qui s'embuaient d'eau et ne virent absolument rien

de particulier, mais là, rien du tout! Touegueule s'installa comme

d'habitude, dénombra les ennemis, puis saisit sa fronde et se mit

à «acaillener» consciencieusement les adversaires qu'il pouvait

distinguer.

Mais au moment où un geste trop brusque du franc-tireur le penchait de

côté afin d'éviter un projectile de Camus, impatienté de voir que nulle

catastrophe n'advenait, un craquement sec et de sinistre augure déchira

l'air. La grosse branche sur laquelle était juché le Velrans cassait

net, d'un seul coup, et lui, dégringolait avec elle sur les soldats

qui se trouvaient en dessous. La sentinelle aérienne essaya bien de se

raccrocher aux autres rameaux, mais cognée de-ci, meurtrie de-là sur

les branches inférieures qui craquaient à leur tour, la repoussaient

ou se dérobaient traîtreusement, elle arriva à terre on ne sait trop

comment, mais à coup sûr plus vite qu'elle n'était montée.

--Ouais! ouais! oille! ouille! oh! oh la la! La jambe! La tête! Le bras!

Un homérique éclat de rire répondit du Gros Buisson à ce concert de

lamentations.

--C'est moi qui te rechope encore, hein! railla Camus, voilà ce que

c'est que de faire le malin et de menacer les autres. Ça t'apprendra,

sale peigne-cul, à me viser avec ta fronde. T'as pas cassé ton verre de

montre, des fois? Non! Il est bon le cadran!

--Lâches! assassins! crapules! ripostaient les rescapés de l'armée des

Velrans. Vous nous le paierez, bandits, voui! vous le paierez.

--Tout de suite, répondit Lebrac; et, s'adressant aux siens:

--Hein! si on poussait une petite charge?

--Allez! approuva-t-on!

Et le hurlement du lancer des quarante-cinq Longevernes apprit aux

ennemis déjà déroutés et en désarroi qu'il fallait vivement déguerpir

si l'on ne voulait pas s'exposer à la grande honte d'une nouvelle et

désastreuse confiscation de boutons.

Le camp retranché de Velrans fut dégarni en un clin d'œil. Les

blessés, par enchantement, retrouvèrent leurs jambes, même Touegueule,

qui avait eu plus de peur que de mal et s'en tirait à bon marché avec

des égratignures aux mains, des meurtrissures aux reins et aux cuisses,

plus un œil au beurre noir.

--Nous voilà au moins bien tranquilles! constata Lebrac l'instant

d'après. Allons chercher l'emplacement de la cabane.

Toute l'armée revint près de Camus, lequel était descendu de l'arbre

pour garder momentanément le sac confectionné par la Marie Tintin et

qui contenait le trésor deux fois sauvé déjà et quatorze fois cher de

l'armée de Longeverne.

Les gars se renfoncèrent dans les profondeurs du Gros Buisson afin

de regagner sans être vus l'abri découvert par Camus, la chambre

du Conseil, comme l'avait baptisé La Crique, et, de là, diverger

vers le haut par petits groupes pour rechercher, parmi les nombreux

emplacements utilisables, celui qui paraîtrait le plus propice et

répondrait le mieux aux besoins de l'heure et de la cause.

Cinq ou six bandes s'agglomérèrent spontanément, conduites chacune

par un guerrier important, et immédiatement se dispersèrent parmi

les vieilles carrières abandonnées, examinant, cherchant, furetant,

discutant, jugeant, s'interpellant.

Il ne fallait pas être trop près du chemin ni trop loin du Gros

Buisson. Il fallait également ménager à la troupe un chemin de retraite

parfaitement dissimulé, afin de pouvoir se rendre sans dangers du camp

à la forteresse.

Ce fut La Crique qui trouva.

Au centre d'un labyrinthe de carrières, une excavation comme une petite

grotte offrait son abri naturel qu'un rien suffirait à consolider, à

fermer et à rendre invisible aux profanes.

Il appela par le signal d'usage Lebrac et Camus et les autres, et

bientôt tous furent devant la caverne que le camarade venait de

redécouvrir, car tous, parbleu, la connaissaient déjà. Comment ne s'en

étaient-ils pas souvenus?

Pardié, ce sacré La Crique, avec sa mémoire de chien, il se l'était

rappelée tout de suite. Vingt fois, en effet, ils avaient passé là

au cours d'incursions dans le canton en quête de nids de merles,

de noisettes mûres, de prunelles gelées ou de guilleris boutons

rintris[61].

[61] Fruits de l'églantier ridés par le gel.

Les carrières précédentes faisaient comme une espèce de chemin creux

qui aboutissait à une sorte de carrefour ou de terre-plein bordé du

côté du haut par une bande de bois rejoignant le Teuré, et semé

vers le bas de buissons entre lesquels des sentiers de bêtes se

rattachaient, en coupant le chemin, aux prés-bois qui se trouvaient

derrière le Gros Buisson.

Toute l'armée entra dans la caverne. Elle était, en réalité, peu

profonde, mais se trouvait prolongée ou plutôt précédée par un large

couloir de roc, de sorte que rien n'était plus facile que d'agrandir

son abri naturel en plaçant sur ces deux murs, distants de quelques

mètres, un toit de branches et de feuillage. Elle était d'autre part

admirablement protégée, entourée de tous côtés, sauf vers l'entrée,

d'un épais rideau d'arbres et de buissons.

On rétrécirait l'ouverture en élevant une muraille large et solide

avec les belles pierres plates qui abondaient et on serait là-dedans

absolument chez soi. Quand le dehors serait fait, on s'occuperait de

l'intérieur.

Ici, les instincts bâtisseurs de Lebrac se révélèrent dans toute leur

plénitude. Son cerveau concevait, ordonnait, distribuait la besogne

avec une admirable sûreté et une irréfutable logique.

--Il faudra, dit-il, ramasser dès ce soir tous les morceaux de planches

que l'on trouvera, les lattes, les baudrions[62], les vieux clous, les

bouts de fer.

[62] Baudrion, petite poutrelle soutenant les lattes du toit.

Il chargea l'un des guerriers de trouver un marteau, un autre des

tenailles, un troisième un marteau de maçon; lui, apporterait une

hachette, Camus une serpe, Tintin un mètre (en pieds et en pouces) et

tous, ceci était obligatoire, tous devaient chiper dans la boîte à

ferraille de la famille au moins cinq clous chacun, de préférence de

forte taille, pour parer immédiatement aux plus pressantes nécessités

de construction, savoir entre autres l'édification du toit.

C'était à peu près tout ce qu'on pouvait faire ce soir-là. En fait

de matériaux, il fallait surtout de grosses perches et des planches.

Or le bois offrait suffisamment de fortes coudres droites et solides

qui feraient joliment l'affaire. Pour le reste, Lebrac avait appris à

dresser des palissades pour barrer les pâtures, tous savaient tresser

des claies et, quant aux pierres, il y en avait, dit-il, en veux-tu,

n'en voilà!

--N'oubliez pas les clous surtout, recommanda-t-il!

--On laisse le sac ici? interrogea Tintin.

--Mais oui, fit La Crique: on va bâtir tout de suite, là au fond, avec

des pierres, un petit coffre et on va l'y mettre bien au sec, bien à

l'abri: personne ne veut venir l'y trouver.

Lebrac choisit une grande pierre plate qu'il posa horizontalement, non

loin de la paroi du rocher; avec quatre autres plus épaisses, il édifia

quatre petits murs, mit au centre le trésor de guerre, recouvrit le

tout d'une nouvelle pierre plate et disposa alentour et irrégulièrement

des cailloux quelconques afin de masquer ce que sa construction pouvait

avoir de trop géométrique pour le cas, bien improbable, où un visiteur

inopiné eût été intrigué par ce cube de pierres.

Là-dessus, joyeuse, la bande s'en retourna lentement au village,

faisant mille projets, prête à tous les vols domestiques, aux travaux

les plus rudes, aux sacrifices les plus complets.

Ils réaliseraient leur volonté: leur personnalité naissait de cet

acte fait par eux et pour eux. Ils auraient une maison, un palais,

une forteresse, un temple, un panthéon, où ils seraient chez eux, où

les parents, le maître d'école et le curé, grands contrecarreurs de

projets, ne mettraient pas le nez, où ils pourraient faire en toute

tranquillité ce qu'on leur défendait à l'église, en classe et dans la

famille, savoir: se tenir mal, se mettre pieds nus ou en manches de

chemise, ou «à poil», allumer du feu, faire cuire des pommes de terre,

fumer de la viorne et surtout cacher les boutons et les armes.

--On fera une cheminée, disait Tintin.

--Des lits de mousse et de feuilles, ajoutait Camus.

--Et des bancs et des fauteuils, renchérissait Grangibus.

--Surtout, calez tout ce que vous pourrez en fait de planches et de

clous, recommanda le chef; tâchez d'apporter vos provisions derrière le

mur ou dans la haie du chemin de la Saute: on reprendra tout, demain,

en venant à la besogne.

Ils s'endormirent fort tard, ce soir-là. Le palais, la forteresse,

le temple, la cabane hantaient leur cerveau en ébullition. Leurs

imaginations vagabondaient, leurs têtes bourdonnaient, leurs yeux

fixaient le noir, les bras s'énervaient, les jambes gigotaient, les

doigts de pieds s'agitaient. Qu'il leur tardait de voir poindre

l'aurore du jour suivant et de commencer la grande œuvre.

On n'eut pas besoin de les appeler pour les faire lever ce matin-là et,

bien avant l'heure de la soupe, ils rôdaient par l'écurie, la grange,

la cuisine, le chari[63], afin de mettre de côté les bouts de planches

et de ferrailles qui devaient grossir le trésor commun.

[63] Remise, hangar.

Les boîtes à clous paternelles subirent un terrible assaut. Chacun

voulant se distinguer et montrer ce qu'il pouvait faire, ce ne fut pas

seulement deux cents clous que Lebrac eut le soir à sa disposition,

mais cinq cent vingt-trois bien comptés. Toute la journée il y eut, du

village au gros tilleul et aux murs de la Saute, des allées et venues

mystérieuses de gaillards aux blouses gonflées, à la démarche pénible,

aux pantalons raides, dissimulant entre toile et cuir des objets

hétéroclites qu'il eût été fort ennuyeux de laisser voir aux passants.

Et le soir, lentement, très lentement, Lebrac arriva par le chemin de

derrière au carrefour du vieux tilleul. Il avait la jambe gauche raide

lui aussi et semblait boiter.

--«Tu t'as fait mal?» interrogea Tintin.

--«T'as tombé?» reprit La Crique.

Le général sourit du sourire mystérieux de Bas de Cuir, ou d'un autre,

d'un sourire qui disait à ses hommes: vous n'y êtes point.

Et il continua à bancaler jusqu'à ce qu'ils fussent tous entièrement

dissimulés derrière les haies vives du chemin de la Saute. Alors il

s'arrêta, déboutonna sa culotte, saisit contre sa peau la hache à main

qu'il avait promis d'apporter et dont le manche enfilé dans une de ses

jambes de pantalon donnait à sa démarche cette roideur claudicante

et disgracieuse. Ce fait, il se reboutonna et, pour montrer aux amis

qu'il était aussi ingambe que n'importe lequel d'entre eux, il entama,

brandissant sa hachette au centre de la bande, une sorte de danse du

scalp qui n'aurait pas été déplacée au milieu d'un chapitre du «Dernier

des Mohicans» ou du «Coureur des Bois».

Tout le monde avait ses outils: on allait s'y mettre. Deux sentinelles

toutefois furent postées au chêne de Camus pour prévenir la petite

armée dans le cas où la bande de l'Aztec serait venue porter la guerre

au camp de Longeverne, et l'on répartit les équipes.

--Moi, je ferai le charpentier, déclara Lebrac.

--Et moi, je serai le maître maçon, affirma Camus.

--C'est moi «que je poserai» les pierres avec Grangibus. Les autres les

choisiront pour nous les passer.

La Guerre des Boutons: Roman de ma douzième année · 第 10 / 17 段