Ils arrivèrent sur la place de l'église absolument déserte et

silencieuse.

--Tu me passeras la guenille, fit Lebrac en montant sur le coin du mur

où se trouvait la grille de fer entourant le saint lieu.

Il y avait à l'endroit où était le chef une statue de saint (saint

Joseph, croyait-il) aux jambes demi-nues, posée sur un petit piédestal

de pierre que le hardi gamin escalada en une seconde et sur lequel

il se campa tant bien que mal à côté de l'époux de la Vierge. Camus

lui tendit à bout de bras le «grimpant» de l'Aztec et Lebrac se mit

en devoir de culotter prestement «le petit homme de fer». Il étendit

sur les membres inférieurs de la statue les jambes du pantalon, les

recousit par derrière avec quelques épingles et assura la ceinture trop

large et fendue comme on sait, en ceignant les reins de saint Joseph

d'un double bout de vieille ficelle.

Puis, satisfait de son œuvre, il redescendit.

Les nuits sont fraîches, émit-il sentencieusement. Comme ça, saint

Joseph n'aura plus froid aux guibolles. Le père bon Dieu sera content

et pour nous remercier il nous fera encore chiper des prisonniers.

--Allons nous coucher, ma vieille!

Le lendemain les bonnes femmes, la vieille du Potte, la Grande Phémie,

la Griotte et les autres qui venaient comme d'habitude à la messe

de sept heures, se signèrent en arrivant sur la place de l'église,

scandalisées d'une pareille profanation:

--On avait mis une culotte à saint Joseph!

Le sacristain, qui dévêtit la statue, après avoir constaté que

l'entrejambes n'en était pas des plus propres et qu'elle avait servi

tout récemment, ne reconnut pourtant point dans ce vêtement un pantalon

porté par un gosse de la paroisse.

Son enquête, menée avec toute la vigueur et la promptitude désirables

n'eut pas de résultats. Les gamins interrogés furent muets comme des

poissons ou ahuris comme de jeunes veaux et le dimanche suivant,

le curé, convaincu que cela venait de quelque sinistre association

secrète, tonna du haut de la chaire contre les impies et les sectaires

qui, non contents de persécuter les gens de bien, poussaient plus loin

encore le sacrilège en essayant de ridiculiser les saints jusque dans

leur propre maison.

Les gens de Longeverne étaient aussi étonnés que leur curé et nul au

pays ne se douta que saint Joseph avait été culotté avec le pantalon de

l'Aztec des Gués, conquis en combat loyal par l'armée de Longeverne sur

les peigne-culs de Velrans.

CHAPITRE VII

LES MALHEURS D'UN TRÉSORIER

Il n'est pas toujours bon d'avoir un haut emploi.

LA FONTAINE (_les Deux Mulets_).

Dès le lendemain matin le trésorier, installé à sa place dans un

banc du fond et qui avait déjà cent fois et plus compté, recompté et

récapitulé les diverses pièces du trésor commis à sa garde, se prépara

à mettre à jour son grand livre.

Il commença donc, de mémoire, à transcrire dans la colonne des recettes

ces comptes détaillés:

_Lundi_

REÇU DE GUIGNARD:

Un bouton de pantalon.

Grand comme le bras de «fisselle» de fouet.

REÇU DE GUERREUILLAS:

Une vieille jarretière de sa mère pour en faire une

paire de rechange.

Trois boutons de chemise.

REÇU DE BATI:

Une épingle de sûreté.

Un vieux cordon de soulier en cuir.

REÇU DE FÉLI:

Deux bouts de ficelle, en tout grand comme moi.

Un bouton de veste.

Deux boutons de chemise.

_Mardi_

CONQUIS A LA BATAILLE DE LA SAUTE SUR LE PRISONNIER L'AZTEC DES GUÉS,

CHOPÉ PAR LEBRAC, CAMUS ET GRANGIBUS:

Une bonne paire de cordons de souliers.

Une jarretière.

Un bout de tresse.

Sept boutons de pantalon.

Une boucle de derrière.

Une paire de bretelles.

Une agrafe de blouse.

Deux boutons de blouse en verre noir.

Trois boutons de tricot.

Cinq boutons de chemise.

Quatre boutons de gilet.

Un sou.

TOTAL DU TRÉSOR:

Trois sous de réserve en cas de malheur!

Soixante boutons de chemise!

--Voyons, pensa-t-il, est-ce que c'est bien soixante boutons? Le vieux

ne me voit pas! Si je recomptais?

Et il porta la main à sa poche, que gonflait la cagnotte éparse et

mêlée à ses possessions personnelles, car la Marie n'avait pas encore

eu le temps, le travail devant se faire en cachette et son frère étant

rentré trop tard la veille, de confectionner le sac à coulisses qu'elle

avait promis à l'armée.

Le mouchoir de Tintin formait tampon sur la poche des boutons. Il le

tira sans trop réfléchir, brusquement, pressé qu'il était de vérifier

l'exactitude de ses comptes et... patatras... de tous côtés roulant

sur le plancher ainsi que des noisettes ou des billes, les boutons du

trésor s'éparpillèrent dans la salle.

Il y eut une rumeur étouffée, une houle de têtes se détournant.

--Qu'est-ce que c'est que ça? questionna sèchement le père Simon, qui

avait déjà remarqué depuis deux jours les étranges allures de son élève.

Et il se précipita pour constater de ses propres yeux la nature du

délit, peu confiant qu'il était, malgré toutes ses leçons de morale et

l'histoire de Georges Washington et de la hachette, dans la sincérité

de Tintin ni des autres compères.

Lebrac n'eut que le temps, son camarade trop ému n'y pensant guère,

de rafler d'une main frémissante le carnet de caisse et de le fourrer

vivement dans sa case.

Mais ce geste n'avait point échappé à l'œil vigilant du maître.

--Qu'est-ce que vous cachez, Lebrac? Montrez-moi ça tout de suite ou

je vous fiche huit jours de retenue!

Montrer le grand livre, mettre à découvert le secret qui faisait la

force et la gloire de l'armée de Longeverne: allons donc, Lebrac

eût mieux aimé en ch... faire des ronds de chapeaux, comme disait

élégamment le frère de Camus. Pourtant huit jours de retenue!...

Les camarades, anxieusement, suivaient ce duel.

Lebrac fut héroïque, simplement.

Il souleva derechef le couvercle de sa case, ouvrit son histoire de

France et tendit au père Simon--sacrifiant sur l'autel de la petite

patrie Longevernoise le premier gage, si cher à son cœur, de ses

jeunes amours,--il tendit à cette sinistre fripouille de maître d'école

l'image que la sœur de Tintin lui avait donnée comme emblème de sa

foi, une tulipe ou une pensée écarlate sur champ d'azur avec, on s'en

souvient, ce mot passionné: souvenir.

Lebrac se jura d'ailleurs, si l'autre ne la déchirait pas

immédiatement, d'aller la rechiper dans son bureau, la première fois

qu'il serait de balayage ou que le maître tournerait le pied pour une

raison ou pour une autre.

Quelles émotions n'éprouva-t-il pas l'instant d'après quand

l'instituteur regagna son bureau!

Mais la chute des boutons ne s'expliquait guère.

Lebrac dut avouer, en bafouillant, qu'il troquait l'image contre

des boutons... Ce genre de négoce n'en restait pas moins bizarre et

mystérieux.

--Qu'est-ce que vous faites de tous ces boutons dans votre poche? fit

le père Simon à Tintin. Je parierais que vous les avez volés à votre

maman. Je vais la prévenir par un petit mot... Attendez un peu, nous

verrons.

--Pour commencer, puisque vous troublez la classe, vous resterez ce

soir une heure en retenue, tous les deux.

--Une heure de retenue, pensèrent les autres. Ah bien, oui! c'était du

propre. Le chef et le trésorier pincés. Comment se battre?

Depuis le jour de sa mésaventure et de sa défaite, Camus, on le

comprend, hésitait à assumer de nouveau les responsabilités de général

en chef. Si les Velrans venaient quand même!... ma foi, m...iel pour

eux!

Il est vrai qu'ils avaient reçu la veille une telle pile qu'il était

fort peu probable qu'ils revinssent ce jour-là; mais est-ce qu'on sait

jamais avec des tocbloches[57] pareils!

[57] Toqués.

--Où sont-ils donc ces boutons? reprit le père Simon. Il eut beau

se baisser et assujettir ses lunettes et regarder entre les bancs;

aucun bouton ne tomba dans son champ visuel; pendant l'algarade, les

copains, prudents, les avaient tous soigneusement et subrepticement

ramassés et cachés au plus profond de leurs poches. Impossible au

maître de reconnaître la nature et la quantité des fameux boutons, de

sorte qu'il resta dans le doute.

Mais en regagnant sa place, sans doute pour se venger, la vieille

rosse! il déchira en deux la belle image de la Marie Tintin, et Lebrac

en devint pourpre de rage et de douleur. Négligemment le maître en

laissa tomber un à un les deux débris dans sa corbeille à papier et

reprit sa leçon interrompue.

La Crique, qui savait à quel point Lebrac tenait à son image, laissa

fort opportunément tomber son porte-plume et, se baissant pour le

ramasser, chipa prestement les deux précieux morceaux qu'il cacha dans

un livre.

Puis, voulant faire plaisir à son chef, il recolla en cachette, avec

des rognures de timbre-poste, les deux fragments désunis et, à la

récréation même, les remit à Lebrac qui, surpris au suprême degré,

faillit en pleurer de joie et d'émotion et ne sut comment remercier ce

bon La Crique, ce vrai copain.

Mais l'affaire de la retenue était bien embêtante tout de même.

--Pourvu qu'il ne dise rien chez nous, pensait Tintin, et il confia son

angoisse à Lebrac.

--Oh! fit le chef, il n'y veut plus penser. Seulement fais attention,

tiens-toi bien! ne touche pas tes poches. S'il savait que tu en as

encore...

Dès qu'ils furent dans la cour de récréation, les détenteurs de boutons

remirent au trésorier les unités éparses qu'ils avaient ramassées;

nul ne lui fit de reproches sur son imprudence, chacun sentant trop

bien quelle lourde responsabilité il avait assumée et tout ce que son

poste, qui lui avait déjà valu une retenue sans compter la raclée

qu'il pouvait encore bien ramasser en rentrant chez soi, lui pourrait

revaloir dans l'avenir.

Lui-même le sentit et se plaignit:

--Non, tu sais! faudra trouver quelqu'un d'autre pour être trésorier,

c'est trop embêtant et dangereux: je ne me suis déjà pas battu hier

soir et aujourd'hui je suis puni....!

--Moi aussi, fit Lebrac pour le consoler, je suis en retenue.

--Oui, mais hier au soir, en as-tu, oui z'ou non, foutu des «gnons» et

des cailloux et des coups de trique!

--Ça ne fait rien, va, le soir on te remplacera de temps en temps pour

que tu puisses te battre aussi.

--Si je savais, je cacherais les boutons maintenant pour ne pas avoir à

les emporter ce soir chez nous.

--Si quelqu'un te voyait, par exemple le père Gugu à travers les

planches de sa grange et puis qu'il vienne nous les chiper ou le dire

au maître, nous serions de beaux cocos, après.

--Mais non! tu ne risques rien, Tintin, reprirent en chœur les

autres camarades pour le consoler, le rassurer et l'engager à conserver

par devers soi ce capital de guerre, source à la fois d'ennuis et de

confiance, de vicissitudes et d'orgueil.

La dernière heure d'école fut triste, la fin de la récréation sombra

dans l'immobilité et le demi-silence semé de colloques mystérieux

et de conférences à voix basse qui intriguèrent le maître. C'était

une journée perdue, la perspective des retenues ayant tari net leur

enthousiasme juvénile et apaisé leur soif de mouvement.

--Qu'est-ce qu'on pourrait bien faire ce soir? se demandèrent ceux du

village, après que Gambette et les deux Gibus, désemparés, se furent

retirés dans leurs foyers, l'un sur la Côte et les autres au Vernois.

Camus proposa une partie de billes, car on ne voulait pas jouer aux

barres, ce semblant de guerre paraissant si fade après les peignées de

la Saute.

On se rendit donc sur la place et on joua au carré à une bille la mise,

«pour de bon et non pour de rire», tandis que les punis charmaient

l'heure supplémentaire qui leur était imposée, en copiant une lecture

de l'Histoire de France Blanchet qui commençait ainsi: «Mirabeau,

en naissant, avait le pied tordu et la langue enchaînée; deux dents

molaires formées dans sa bouche annonçaient sa force....» etc., ce dont

ils se fichaient pas mal.

Pendant qu'ils copiaient, leur attention vagabonde cueillait par les

fenêtres ouvertes les exclamations des joueurs:--Tout!--Rien!--J'ai dit

avant toi!--Menteur!

--T'as pas but!

--Vise le Camus!--Pan! t'es tué! Combien que t'as de billes?

--Trois!

--C'est pas vrai, t'en as au moins deux de plus! allez, renaque-les,

sale voleur!

--Remets-en une au carré si tu veux jouer, mon petit.

--Je m'en fous, j'vas m'approcher du carré et pis tout nettoyer.

Ce que c'est chic tout de même une partie de billes, pensaient Tintin

et Lebrac copiant pour la troisième fois: «Mirabeau en naissant avait

le pied tordu et la langue enchaînée...»

--Y devait avoir une sale gueule, ce Mirabeau, émit Lebrac! Quand

c'est-y que l'heure sera passée!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--Vous n'avez pas vu mon frère? demanda la Marie qui passait aux

joueurs de billes disputant avec acharnement un coup douteux.

Son interrogation les calma net, les petits intérêts suscités par la

partie s'évanouissant devant toute chose se rattachant à la grande

œuvre.

--J'ai fait le sac, ajouta-t-elle.

--Ah! oh! viens voir!

Et la Marie Tintin exhiba aux guerriers ébahis et figés d'admiration

un sac à coulisses en grisette neuve, grand comme deux sacs de billes

ordinaires, un sac solide, bien cousu, avec deux tresses neuves qui

permettaient de serrer l'ouverture si étroitement que rien n'en

pourrait couler.

--C'est salement bien! jugea Camus exprimant ainsi le summum de

l'admiration, tandis que ses yeux luisaient de reconnaissance. Avec ça,

«on est bons»!

--Est-ce qu'ils veulent bientôt sortir? interrogea la fillette qu'on

avait mise au courant de la situation de son frère et de son bon ami.

--«Dedans» dix minutes, un petit quart d'heure, fixa La Crique après

avoir consulté la tour du clocher; veux-tu les attendre?

--Non, répondit-elle, j'ai peur qu'on me voie près de vous et qu'on

dise à ma mère que je suis une «garçonnière»; je vais m'en aller, mais

vous direz à mon frère qu'il s'en vienne sitôt qu'il sera sorti.

--Oui, oui! on z'y dira, tu peux être tranquille.

--Je serai devant la porte, acheva-t-elle en filant vers leur logis.

La partie continua, languissante, dans l'attente des retenus.

Dix minutes après, en effet, Lebrac et Tintin, entièrement dégoûtés de

Mirabeau jeune au pied tordu et... etc., arrivaient près des joueurs,

qui se partagèrent pour en finir les billes du carré.

Dès qu'on les eut mis au courant, Tintin n'hésita pas.

--Je file, s'écria-t-il, passe que ces sacrés boutons ça me tale la

cuisse, sans compter que j'ai toujours peur de les perdre.

--Si tu peux, tâche de revenir quand ils seront dans le sac, hein!

demanda Camus.

Tintin promit et s'en fut au galop rejoindre sa sœur.

Il arriva juste au moment précis où son père, claquant du fouet,

sortait de l'écurie, chassant les bêtes à l'abreuvoir.

--Tu n'as donc rien à faire? non! fit-il en le voyant s'installer près

de la Marie ostensiblement occupée à ravauder un bas.

--Oh! j' sais mes leçons, répliqua-t-il.

--Ah! tiens! tiens! tiens!

Et le père, sur ces exclamations équivoques, les laissa pour courir

sus au «Grivé» qui se frottait violemment le cou contre la clôture du

Grand Coulas.

--Iche-te[58]! rosse! gueulait-il en lui tapant du manche de fouet sur

les naseaux humides.

[58] Recule-toi.

Dès qu'il eut dépassé la première maison, Marie sortit enfin le fameux

sac et Tintin, vidant ses poches, étala sur le tablier de sa sœur

tout le trésor qui les gonflait.

Alors ils introduisirent dans les profondeurs et méthodiquement,

d'abord les boutons, puis les agrafes et les boucles et le paquet

d'aiguilles soigneusement piquées dans un morceau d'étoffe, pour finir

par les cordons, l'élastique, les tresses et la ficelle.

Il restait encore de la place pour le cas où l'on ferait de nouveaux

prisonniers. C'était vraiment très bien!

Tintin, les coulisses serrées, levait à hauteur de son œil, comme

un ivrogne son verre, le sac rempli, soupesant le trésor et oubliant

dans sa joie les punitions et les soucis que lui avait déjà valus sa

situation, quand le «tac, tac, tac, tac, tac» des sabots de La Crique,

frappant le sol à coups redoublés, lui fit baisser le nez et interroger

le chemin.

La Crique, très essoufflé, les yeux inquiets, arriva tout droit à eux

et s'écria d'une voix sépulcrale:

--Fais attention aux boutons! Il y a ton père qui jabote avec le père

Simon. Je n'ai rien que peur que ce vieux sagouin ne lui dise qu'il t'a

puni aujourd'hui pour ça et qu'on ne te fouille. Tâche de les cacher

en cas que cela n'arrive, hein! moi je me barre, s'il me voyait il se

douterait peut-être que je t'ai prévenu.

On entendait déjà au contour les claquements de fouet du père Tintin.

La Crique se glissa entre les clôtures des vergers et disparut comme

une ombre, tandis que la Marie, intéressée autant que les gars dans

l'aventure, prenant fort opportunément une résolution aussi subite

qu'énergique, troussait son tablier, le liait solidement derrière

son dos pour former devant une sorte de poche et enfouissait dans

cette cachette, sous son ouvrage, le sac et les boutons de l'armée de

Longeverne.

--Rentre! dit-elle à son frère, et fais semblant de travailler, moi je

vais rester à ravauder mon bas.

Tout en ayant l'air de ne s'intéresser qu'à son travail, la sœur de

Tintin ne manqua pas d'observer en dessous la mine de son père, et elle

ne douta nullement qu'il y aurait du grabuge, quand elle eut saisi le

coup d'œil qu'il lança pour savoir si son fils se trouvait encore à

fainéanter au seuil de la porte.

Les bœufs et les vaches se pressaient, se bousculaient pour

rentrer vite à l'étable et tâcher, en longeant la crèche, de voler

une partie du «lêcher» déposé pour le voisin avant de manger leurs

parts respectives. Mais le paysan fit claquer en menace son fouet,

affirmant ainsi sa volonté de ne point tolérer ces vols quotidiens et

coutumiers, et, dès qu'il eut entouré le cou de chaque bête de son lien

de fer, les sabots noirs de fumier et de purin, il poussa la porte de

communication qui ouvrait sur la cuisine où il trouva son fils occupé

à préparer, avec une attention inaccoutumée et de trop bon aloi, une

leçon d'arithmétique pour le lendemain.

Il en était à la définition de la soustraction.

--«La soustraction est une opération qui a pour but...» marmottait-il!

--Qu'est-ce que tu fais maintenant? dit le père.

--J'apprends mon arithmétique pour demain!

--Tu savais tes leçons tout à l'heure?

--J'avais oublié celle-là!

--Sur quoi?

--Sur la soustraction!

--La soustraction!... Tiens! mais il me semble que tu la connais, la

soustraction, petite rosse!

Et il ajouta brusquement:

--Viens voir ici près de moi!

Tintin obéit en prenant un air aussi surpris et aussi innocent que

possible.

--Fais voir tes poches! ordonna le père.

--Mais j'ai rien fait, j'ai rien pris, objecta Tintin.

--J'te dis de me montrer ce qu'il y a «dedans» tes poches, n. d. D...!

et plus vite que ça!

--Y a rien pardine!

Et Tintin, noblement, en victime odieusement calomniée, plongea sa main

dans sa poche droite d'où il retira un bout de guenille sale servant de

mouchoir, un couteau ébréché dont le ressort ne fonctionnait plus, un

bout de tresse, une bille et un morceau de charbon qui servait à tracer

le carré quand on jouait aux billes sur un plancher.

--C'est tout? demanda le père.

Tintin retourna la doublure noire de crasse pour bien montrer que rien

ne restait.

--Fais voir l'autre!

La même opération recommença: Tintin successivement aveignit un bout

de réglisse de bois à moitié rongé, un croûton de pain, un trognon de

pomme, un noyau de pruneau, des coquilles de noisette et un caillou

rond (un bon caillou pour la fronde).

--Et tes boutons? fit le père.

La mère Tintin rentrait à ce moment. En entendant parler de boutons,

ses instincts économes de bonne ménagère s'émurent.

--Des boutons! répondit Tintin. J'en ai pas!

--T'en as pas?

--Non! j'ai pas de boutons! quels boutons?

--Et ceux que tu avais cette après-midi?

--Cette après midi? reprit Tintin, l'air vague, cherchant à rassembler

ses souvenirs.

--Fais pas la bête, nom de Dieu! s'exclama le père, ou je te calotte,

sacré petit morveux, t'avais des boutons cette après-midi, puisque tu

en as perdu une poignée en classe; le maître vient de me dire que tu en

avais plein tes poches! Qu'en as-tu fait? Où les avais-tu pris?

--J'avais pas de boutons! C'est pas moi, c'est... c'est Lebrac qui

voulait m'en vendre contre une image.

--Ah! pardié! fit la mère! c'est donc pour ça qu'il n'y a jamais plus

rien dans ma corbeille à ouvrage et dans les tiroirs de ma machine

à coudre; c'est ce «sapré» petit cochon-là qui me les prend: on ne

trouve jamais rien ici, on a beau tous les jours acheter et racheter,

c'est comme si on chantait, ils en voleraient bien autant qu'un curé

en pourrait bénir! Et quand ils ne prennent pas ce qu'il y a ici, ils

déchirent ce qu'ils ont sur le dos, ils cassent leurs sabots, perdent

leurs casquettes, sèment leurs mouchoirs de poche, n'ont jamais de

cordons de souliers entiers. Ah! mon Dieu! Jésus! Marie! Joseph!

qu'est-ce qu'on veut devenir avec des «gouillands» comme ça!

--Mais qu'est-ce qu'ils peuvent bien faire de ces boutons?

--Ah! sacré arsouille! Je vais t'apprendre un peu l'ordre et

l'économie et «pisse que» les mots ne servent de rien, c'est à coups de

pied au derrière que je vais t'instruire, moi, tu vas voir ça, gronda

le père Tintin.

Aussitôt, joignant le geste à la parole, saisissant son rejeton par

un bras et le faisant pivoter devant lui, il lui imprima sur le bas

du dos, avec ses sabots noirs de purin, quelques cachets de garantie

qui, pensait-il, le guériraient pendant quelque temps du désir et de la

manie de chiper des boutons dans le «catrignot»[59] de sa mère.

[59] Corbeille à ouvrage.

Tintin, selon les principes formulés par Lebrac les jours d'avant,

gueula et hurla de toutes ses forces avant même que son père ne l'eût

touché, il piailla encore plus haut et plus effroyablement quand les

semelles de bois prirent contact avec son postère, il poussa même des

cris si aigus que la Marie, tout émue et effarée, rentra les larmes

aux yeux et que la mère, elle-même, surprise, pria son époux de ne pas

taper si fort, croyant que son fils souffrait vraiment le martyre ou

presque.

--Je ne l'ai presque pas touché, ce salaud-là, répliqua le père. Une

autre fois je lui apprendrai à gueuler pour quelque chose.

--Que je t'y reprenne un peu, ajouta-t-il, à feuner[60] dans les

tiroirs de ta mère, et que j'en retrouve des boutons dans tes poches!

[60] Feuner, fureter, ou mieux fouiner.

CHAPITRE VIII

AUTRES COMBINAISONS

Plus j'ai cherché, Madame, et plus je cherche encor...

RACINE (_Britannicus_, acte II, sc. 3).

--Non, non, je n'en veux plus du trésor! J'en ai assez, moi, de ne

pas me battre, de copier des conneries sur Mirabeau, de faire des

retenues et de recevoir des piles! Merde pour les boutons! Les prendra

qui voudra. C'est pas toujours aux mêmes d'être taugnés. Si mon père

retrouve un bouton dans mes poches, il a dit qu'il me refoutrait une

danse comme j'en ai encore jamais reçu.

Ainsi parla Tintin le trésorier, le lendemain matin, en remettant

ès-mains du général le joli sac rebondi, confectionné par sa sœur.

--Faut pourtant que quelqu'un les garde, ces boutons, affirma Lebrac.

C'est vrai que Tintin ne peut plus guère les conserver puisqu'on le

soupçonne. A tout moment il pourrait s'attendre à être fouillé et

pincé.

--Grangibus, il te faut les prendre, toi! Tu ne restes pas au village,

ton père ne se doutera jamais que tu les as.

--Traîner ce sac d'ici au Vernois et du Vernois ici, deux fois par

jour aller et retour, et ne pas me battre, moi, un des plus forts, un

des meilleurs soldats de Longeverne, est-ce que tu te foutrais de ma

gueule, par hasard! riposta Grangibus.

--Tintin aussi est un bon soldat, et il avait bien accepté!

--Pour me faire chiper en classe ou en retournant à la maison. Tu vois

pas que les Velrans nous attendent un soir que Narcisse aura oublié de

lâcher Turc! Et les jours où nous ne viendrons pas, qu'est-ce que vous

ferez? Vous coïonnerez, hein!

--On pourrait cacher le sac dans une case en classe, émit Boulot.

--Sacrée gourde, railla La Crique! Quand c'est-y que tu les mettras

en classe, tes boutons, c'est après quatre heures qu'il nous les faut

justement, cucu, c'est pas pendant la classe. Alors comment veux-tu

rentrer pour les y cacher! Dis-le voir un peu, tout malin!

--Non, non, personne n'y est! C'est pas ça! rumina Lebrac.

--Ousqu'est Camus et Gambette? demanda un petit.

--T'en occupe pas, répondit le chef vertement, ils sont dans leur peau

et moi dans la mienne et m.... pour la tienne, as-tu compris?

La Guerre des Boutons: Roman de ma douzième année · 第 9 / 17 段