--Voyons, reprit La Crique, on peut rogner deux sous sur les boutons de

tricot, ça ne se voit pas le tricot! avec un bouton au-dessus, deux au

plus, ça tient assez; il n'y a pas besoin d'être boutonné tout du long

comme un artilleur.

Et Camus, dont le grand frère était dans l'artillerie de forteresse

et qui buvait ses moindres paroles, entonna là-dessus, guilleret, et

à mi-voix ce refrain entendu un jour que leur soldat était venu en

permission:

Rien n'est si beau

Qu'un artilleur sur un chameau!

Rien n'est si vilain

Qu'un fantassin sur une p....!

Toute la bande, éprise de choses militaires et enthousiaste de

nouveauté, voulut apprendre aussitôt la chanson que Camus dut

reprendre plusieurs fois de suite, et puis on en revint aux affaires

et, en continuant l'épluchage du budget, on trouva également que

quat' sous pour des boucles ou crochets de pantalon c'était exagéré,

il n'en fallait jamais qu'une par falzar, encore beaucoup de petits

n'avaient-ils pas de culotte avec patte bouclant derrière; donc en

réduisant à deux sous ce chapitre, cela irait encore et cela ferait

quatre sous de disponibles à employer de la façon suivante:

1 sou de fil blanc.

1 sou de fil noir.

2 sous d'aiguilles assorties.

Le budget fut voté ainsi; Tintin ajouta qu'il prenait note des boutons

et des ficelles que lui avaient remis les payeurs en nature et que,

le lendemain, son carnet serait en ordre. Chacun pourrait en prendre

connaissance et vérifier la caisse et la comptabilité à toute heure du

jour.

Il compléta ses renseignements en confiant en outre que sa sœur

Marie, la cantinière de l'armée, si on voulait bien, avait promis

de lui confectionner un petit sac à coulisses comme ceux «ousqu'on»

mettait les billes, pour y remiser et concentrer le trésor de guerre.

Elle attendait seulement de voir la quantité que ça ferait, pour ne le

faire ni trop grand, ni trop petit.

On applaudit à cette offre généreuse et la Marie Tintin, bonne amie

comme chacun savait du général Lebrac, fut acclamée cantinière

d'honneur de l'armée de Longeverne. Camus annonça également que sa

cousine, la Tavie[52] des Planches, se joindrait aussi souvent que

possible à la sœur de Tintin, et elle eut sa part dans le concert

d'acclamations; Bacaillé, toutefois, n'applaudit pas, il regarda même

Camus de travers. Son attitude n'échappa point à La Crique le vigilant

et à Tintin le comptable et ils se dirent même qu'il devait y avoir du

louche par là-dessous.

[52] Octavie.

--Ce midi, fit Tintin, j'irai avec La Crique acheter le fourbi chez la

mère Maillot.

--Va plutôt chez la Jullaude, conseilla Camus, elle est mieux assortie

qu'on dit.

--C'est tous des fripouilles et des voleurs, les commerçants, trancha,

pour les mettre d'accord, Lebrac, qui semblait avoir, avec des idées

générales, une certaine expérience de la vie; prends-en, si tu veux, la

moitié chez l'un, la moitié chez l'autre: on verra pour une autre fois

ousqu'on est le moins étrillé.

--Vaudrait peut-être mieux acheter en gros, déclara Boulot, il y aurait

plus d'avantages.

--Après tout, fais comme tu voudras, Tintin, t'es trésorier,

arrange-toi, tu n'as qu'à montrer tes comptes quand tu auras fini:

nous, on n'a pas à y fourrer le nez avant.

La façon dont Lebrac émit cette opinion coupa la discussion, qui eût pu

s'éterniser; il était temps, d'ailleurs, car le père Simon, intrigué de

leur manège, l'oreille aux écoutes, sans faire semblant de rien passait

et repassait pour essayer de saisir au vol quelque bribe de leur

conversation.

Il en fut pour ses frais, mais il se promit de surveiller avec

soin Lebrac, qui donnait des signes manifestes et extra-scolaires

d'exaltation intellectuelle.

La Crique, ainsi appelé parce qu'il était sec comme un coucou, mais par

contre éveillé et observateur autant que tous les autres à la fois,

éventa la pensée du maître d'école. Aussi, comme Tintin se trouvait

être en classe le voisin du chef, et que l'un pincé, l'autre pourrait

se trouver compromis et fort embarrassé pour expliquer la présence

dans sa poche d'une somme aussi considérable, il lui confia qu'il

eût, durant le cours de la séance, à se méfier du «vieux» dont les

intentions ne lui paraissaient pas propres.

A onze heures, Tintin et La Crique se dirigèrent vers la maison de la

Jullaude, et, après avoir salué poliment et demandé un sou de boutons

de chemises, ils s'enquirent du prix de l'élastique.

La débitante, au lieu de leur donner le renseignement sollicité, les

fixa d'un œil curieux et répondit à Tintin par cette doucereuse et

insidieuse interrogation:

--C'est pour votre maman?

--Non! intervint La Crique, défiant. C'est pour sa sœur. Et

comme l'autre, toujours souriante, leur donnait des prix, il poussa

légèrement du coude son voisin en lui disant: Sortons!

Dès qu'ils furent dehors, La Crique expliqua sa pensée...

--T'as pas vu cette vieille bavarde qui voulait savoir pourquoi,

comment, ousque, quand et puis encore quoi?

Si nous avons envie que tout le village le sache bientôt que nous

avons un trésor de guerre, il n'y a qu'à acheter chez elle. Vois-tu,

il ne faut pas prendre ce qu'il nous faut tout d'un coup, ou bien cela

donnerait des soupçons; il vaut mieux que nous achetions un jour une

chose, l'autre jour une autre et ainsi de suite et quant à aller encore

chez cette sale cabe-là, jamais!

--Ce qu'il y a encore de mieux, répliqua Tintin, vois-tu, c'est

d'envoyer ma sœur Marie chez la mère Maillot. On croira que c'est

ma mère qui l'envoie en commission et puis, tu sais, elle s'y connaît

mieux que nous pour ces affaires-là, elle sait même marchander, mon

vieux; t'es sûr qu'elle nous fera avoir la bonne mesure de ficelle et

deux ou trois boutons par-dessus.

--T'as raison, convint La Crique.

Et comme ils rejoignaient Camus, sa fronde à la main, en train de

viser des moineaux qui picoraient sur le fumier du père Gugu, ils lui

montrèrent les boutons de chemise en verre blanc cousus sur un petit

carton bleu; il y en avait cinquante et ils lui confièrent qu'à cela

se bornaient leurs achats du moment, lui donnèrent les raisons de leur

abstention prudente et lui affirmèrent que, pour une heure, tout serait

quand même acheté.

De fait, vers midi et demie, comme Lebrac sortant de table se rendait

en classe les mains dans les poches, en sifflant le refrain de Camus

alors fort à la mode parmi eux, il aperçut, l'air très affairé, sa

bonne amie qui se dirigeait vers la maison de la mère Maillot par le

traje des «Cheminées».

Comme personne n'était à ce moment sur le pas de sa porte et qu'elle ne

le voyait pas, il attira son attention par un «tirouit» discret qui la

prévint de sa présence.

Elle sourit, puis lui fit un signe d'intelligence pour indiquer où elle

allait et Lebrac, tout joyeux, répondit lui aussi par un franc et large

sourire qui disait la belle joie d'une âme vigoureuse et saine.

Dans la cour de l'école, dans le coin du fond, tous les yeux des

présents fixaient obstinément et impatiemment la porte, espérant

d'instant en instant l'arrivée de Tintin. Chacun savait déjà que la

Marie s'était chargée de faire elle-même les achats et que Tintin

l'attendait derrière le lavoir, pour recevoir de ses mains le trésor

qu'il allait bientôt présenter à leur contrôle.

Enfin il apparut, précédé de La Crique et un ah! général d'exclamation

salua son entrée. On se porta en masse autour de lui, l'accablant de

questions:

--As-tu le fourbi?

--Combien de boutons de veste pour un sou?

--Y en a-t-il long de ficelle?

--Viens voir les boucles?

--Est-ce que le fil est solide?

--Attendez! nom de Dieu, gronda Lebrac. Si vous causez tous à la fois,

vous n'entendrez rien du tout et si tout le monde lui grimpe sur le dos

personne ne verra. Allez, faites le cercle! Tintin va tout nous montrer.

On s'écarta à regret, chacun désirant se trouver être le plus près du

trésorier et palper, si possible, le butin. Mais Lebrac fut intraitable

et défendit à Tintin de rien sortir de sa «profonde» avant qu'il ne fût

absolument dégagé.

Quand ce fut fait, le trésorier, triomphant, tira un à un de sa poche

divers paquets enveloppés de papier jaune et dénombra:

--Cinquante boutons de chemise sur un carton!

--Oh! merde!

--Vingt-quatre boutons de culotte!

--Ah ah!

--Neuf boutons de tricot, un de plus que le compte, ajouta-t-il; vous

savez qu'on n'en donne que quatre pour un sou.

--C'est la Marie, expliqua Lebrac, qui l'a eu en marchandant.

--Quatre boucles de pantalon!

--Un bon mètre de lastique! Et Tintin l'étendit pour faire voir qu'on

n'était pas grugé.

--Deux agrafes de blouse!

--Sont-elles belles! hein! fit Lebrac, qui songeait que, l'autre soir,

s'il en avait eu une, peut-être, enfin... bref...

--Cinq paires de cordons de souliers, renchérit Tintin!

--Dix mètres de ficelle, plus un grand bout de rabiot qu'elle a eu

parce qu'elle achetait pour beaucoup à la fois!

--Onze aiguilles! une de plus que le compte! et une pelote de fil noir

et une de blanc!

A chaque exposition et dénombrement des oh! et des ah! des foutre! des

merde! exclamatifs et admiratifs saluaient le déballement de l'achat

nouveau.

--Chicot! s'écria tout à coup Tigibus, comme s'il eût joué à poursuivre

un camarade; mais à ce signal d'alarme, annonçant l'arrivée du maître,

tout le monde se mêla, tandis que Tintin fourrait pêle-mêle et

entassait dans sa poche les divers articles qu'il venait de déballer.

La chose se fit si naturellement et d'une façon si prompte que

l'autre n'y vit que du feu et, s'il remarqua quelque chose, ce fut

l'épanouissement général de toutes ces frimousses qu'il avait vues

l'avant-veille si sombres et si fermées.

--C'est étonnant, pensa-t-il, combien le temps, le soleil, l'orage,

la pluie ont d'influence sur l'âme des enfants! Quand il va tonner

ou pleuvoir on ne peut pas les tenir, il faut qu'ils bavardent et se

chamaillent et se remuent; quand une série de beau temps s'annonce, ils

sont naturellement travailleurs et dociles et gais comme des pinsons.

Brave homme qui ne soupçonnait guère les causes occultes et profondes

de la joie de ses élèves et, le cerveau farci de pédagogies fumeuses,

cherchait midi à quatorze heures.

Comme si les enfants, vite au courant des hypocrisies sociales, se

livraient jamais en présence de ceux qui ont sur eux une parcelle

d'autorité! Leur monde est à part, ils ne sont eux-mêmes, vraiment

eux-mêmes qu'entre eux et loin des regards inquisiteurs ou indiscrets.

Et le soleil comme la lune n'exerçaient sur eux qu'une influence en

l'occurrence bien secondaire.

Les Longevernes commencèrent à se poursuivre, à se «couratter» dans la

cour, se disant lorsqu'ils se rejoignaient:

--Alors, ça y est, c'est ce soir qu'on leur z'y fout!

--Ce soir, voui!

--Ah! nom de dious, ils n'ont qu'à venir, qu'est-ce qu'on va leur

passer!

Un coup de sifflet, puis la voix naturellement rogue du maître:

«Allons, en rangs, dépêchons-nous!» interrompirent ces évocations de

bataille et ces perspectives de prouesses guerrières futures.

CHAPITRE IV

LE RETOUR DES VICTOIRES

Reviendrez-vous un jour, ô fières exilées

SÉB. CH. LECONTE (_le Masque de fer_).

Ce soir-là, une fougue indescriptible animait les Longevernes; rien,

nul souci, nulle perspective fâcheuse n'entravait leur enthousiasme.

Les coups de trique, ça passe, et ils s'en fichaient, et quant aux

cailloux, on avait le temps, presque toujours, quand ils ne venaient

pas de la fronde de Touegueule, d'éviter leur trajectoire.

Les yeux riaient, pétillants, vifs dans les faces épanouies par le

rire, les grosses joues rouges, rebondies comme de belles pommes,

hurlaient la santé et la joie; les bras, les jambes, les pieds, les

épaules, les mains, le cou, la tête, tout remuait, tout vibrait, tout

sautait en eux. Ah! ils ne pesaient pas lourd aux pieds, les sabots de

peuplier, de tremble ou de noyer et leur claquement sec sur le chemin

durci était déjà une fière menace pour les Velrans.

Ils se récriaient, s'attendaient, se rappelaient, se bousculaient,

se chipotaient, s'excitaient, tels des chiens de chasse, longtemps

tenus à l'attache, qu'on mène enfin courir le lièvre ou le goupil, se

mordillent les oreilles et les jambes pour se féliciter réciproquement

et se témoigner leur joie.

C'était vraiment un enthousiasme entraînant que le leur. Derrière

leur élan vers la Saute, derrière leur joie en marche, comme à la

suite d'une musique guerrière, toute la vie jeune et saine du village

semblait happée et emportée: les petites filles timides et rougissantes

les suivirent jusqu'au gros tilleul, n'osant aller plus loin, les

chiens couraient sur leur flanc en gambadant et en jappant, les chats

eux-mêmes, les prudents matous, s'avançaient sur les murs d'enclos

avec une vague idée de les suivre, les gens sur le seuil des portes

les interrogeaient du regard. Ils répondaient en riant qu'ils allaient

s'amuser, mais à quel jeu!

Lebrac, dès la Carrière à Pepiot, canalisa l'enthousiasme en invitant

ses guerriers à bourrer leurs poches de cailloux.

--Faudra n'en garder sur soi qu'une demi-douzaine, dit-il, et poser le

reste à terre sitôt qu'on sera arrivé, car, pour pousser la charge, il

ne s'agit pas de peser comme des sacs de farine.

Si on manque de munitions, six des petits prendront chacun deux bérets

et partiront les remplir à la carrière du Rat (c'est la plus près

du camp). Il désigna ceux qui, le cas échéant, seraient chargés du

ravitaillement ou plutôt du réapprovisionnement des munitions. Puis il

fit exhiber à Tintin les diverses pièces du trésor de guerre afin que

les camarades fussent tous tranquilles et bien affermis, et il donna

le signal de la marche en avant, lui prenant la tête et comme toujours

servant d'éclaireur à sa troupe.

Son arrivée fut saluée par le passage d'un caillou qui lui frisa le

front et lui fit baisser le crâne; il se retourna simplement pour

indiquer aux autres, par un petit hochement de tête, que l'action était

commencée. Aussitôt ses soldats s'écampillèrent et il les laissa se

placer à leur convenance, chacun à son poste habituel, assuré qu'il

était que leur flair guerroyeur ne serait pas ce soir-là mis en défaut.

Quand Camus fut juché sur son arbre, il exposa la situation.

Ils y étaient tous à leur lisière, les Velrans, du plus grand au plus

petit, de Touegueule le grimpeur à Migue la Lune l'exécuté.

--Tant mieux! conclut Lebrac, ce sera au moins une belle bataille.

Pendant un quart d'heure le flot coutumier d'injures flua et

reflua entre les deux camps, mais les Velrans ne bougeaient pas,

croyant peut-être que leurs ennemis nus pousseraient encore, comme

l'avant-veille, une charge ce soir-là. Aussi les attendaient-ils de

pied ferme, bien amunitionnés qu'ils étaient par un service récemment

organisé de galopins charriant continuellement et à pleins mouchoirs

des picotins de cailloux qu'ils allaient quérir aux roches du milieu du

bois et venaient verser à la lisière.

Les Longevernes ne les voyaient que par intermittences derrière leur

mur et derrière leurs arbres.

Cela ne faisait guère l'affaire de Lebrac qui eût voulu les attirer

tous un peu en plaine, afin de diminuer la distance à parcourir pour

les atteindre.

Voyant qu'ils ne se décidaient pas vite, il résolut de prendre

l'offensive avec la moitié de sa troupe.

Camus, consulté, descendit et déclara que, pour cette affaire-là,

c'était lui que ça regardait. Tintin, par derrière, se mangeait les

sangs à les voir ainsi se trémousser et s'agiter.

Camus ne perdit point de temps. La fronde à la main, il fit prendre

quatre cailloux, pas plus, à chacun de ses vingt soldats, et commanda

la charge.

C'était entendu: il ne devait pas y avoir de corps à corps; on devait

seulement approcher à bonne portée de l'ennemi qui serait sans doute

ébahi de cette attaque, lancer dans ses rangs une grêle de moellons

et battre en retraite immédiatement pour éviter la riposte qui serait

sûrement dangereuse.

Espacés de quatre ou cinq pas en tirailleurs, Camus en avant, tous se

précipitèrent et, en effet, le feu de l'ennemi cessa un instant devant

ce coup d'audace. Il fallait en profiter. Camus saisissant son cuir de

fronde prit la ligne de mire et visa l'Aztec des Gués, tandis que ses

hommes, faisant tournoyer leurs bras, criblaient de cailloux la section

ennemie.

--Filons! maintenant, cria Camus, en voyant la bande de l'Aztec se

ramasser pour l'élan.

Une volée de pierres leur arriva sur les talons pendant que

d'effroyables cris, poussés par les Velrans, leur apprenaient qu'ils

étaient poursuivis à leur tour.

L'Aztec, ayant vu qu'ils n'étaient plus dévêtus, avait jugé inutile et

stérile une plus longue défensive.

Camus, entendant ce vacarme et se fiant à ses jambes agiles, se

retourna pour voir «comme ça en allait»; mais le général ennemi avait

avec lui ses meilleurs coureurs, Camus était déjà un peu en retard sur

les autres, il fallait filer et sec s'il ne voulait pas être pincé.

Ses boutons, il le savait, non moins que sa fronde, étaient rudement

convoités par la bande de l'Aztec, qui l'avait raté le soir de Lebrac.

Aussi voulut-il jouer des jambes.

--Malheur! un caillou lancé terriblement, un caillou de Touegueule,

bien sûr! ah le salop! vint lui choquer violemment la poitrine,

l'ébranla, et l'arrêta un instant. Les autres allaient lui tomber

dessus.

--Ah! nom de Dieu! Foutu!

Et Camus, en moins de temps qu'il ne faut pour le dire et pour

l'écrire, porta d'un geste désespéré sa main à sa poitrine et tomba en

arrière, sans souffle et la tête inerte.

Les Velrans étaient sur lui.

Ils avaient suivi la trajectoire du projectile de Touegueule et

remarqué le geste de Camus, ils le virent, pâle, s'affaler de tout son

long sans mot dire; ils s'arrêtèrent net!

--S'il était tué!...

Un rugissement terrible, le cri de rage et de vengeance de Longeverne,

se fit entendre aussitôt, monta, grandit, emplit la combe, et un

brandissement fantastique d'épieux et de sabres pointa désespérément

sur leur groupe.

En une seconde ils eurent tourné bride et regagné leur abri où ils se

tinrent de nouveau sur la défensive, le caillou à la main, tandis que

toute l'armée de Longeverne arrivait près de Camus.

A travers ses paupières demi-closes et ses cils papillotants, le

guerrier tombé avait vu les Velrans s'arrêter court devant lui, puis

faire demi-tour et finalement s'enfuir.

Alors, comprenant aux grondements furieux accourant à lui que les siens

venaient à la rescousse et les mettaient en fuite, il rouvrit les

yeux, s'assit sur son derrière, puis se releva paisiblement, campa ses

poings sur ses hanches et fit aux Velrans, dont les têtes inquiètes

apparaissaient à niveau du mur d'enceinte, sa plus élégante révérence.

--Cochon! salaud! ah traître! lâche! beuglait l'Aztec des Gués, voyant

que son prisonnier, car il l'était, lui échappait encore par ruse; ah!

je t'y rechoperai! je t'y rechoperai! et tu n'y couperas pas, fainéant!

Lors Camus, très calme et toujours souriant, l'armée de Longeverne

étonnée étant derrière lui, porta son index à sa gorge et le passa

quatre fois d'arrière en avant, du cou au menton; puis, pour compléter

ce que ce geste avait déjà d'expressif, se souvenant opportunément que

son grand frère était artilleur, il se frappa vivement de la dextre

sur la cuisse droite, retourna la main, la paume en dehors, le pouce à

l'ouverture de la braguette:

--Et çui-là! reprit-il, quand c'est-y que tu le choperas, hé! trop

bête!

--Bravo, bravo, Camus! ouhe! ouhe! ouhe! hihan! bouaou! meuh! bêe!

couâ! keureukeukeue: c'était l'armée de Longeverne qui, par des cris

divers, témoignait ainsi son mépris pour la sotte crédulité des Velrans

et ses félicitations au brave Camus, qui venait de l'échapper belle et

de leur jouer un si bon tour.

--T'as tout de même reçu le gnon, rugissait Touegueule ballotté de

sentiments divers, content au fond de la tournure qu'avaient prise les

choses et furieux cependant de ce que ce salaud de Camus, qui lui avait

pour rien fichu la frousse, eût échappé au châtiment qu'il méritait si

bien.

--Toi, mon petit, répliqua Camus, qui avait son idée, «soye»

tranquille! je te retrouverai!

Et les cailloux commençant à tomber parmi les rangs découverts des

Longevernes armés seulement de leurs triques, ils firent prestement

demi-tour et regagnèrent leur camp.

Mais l'élan était donné, la bataille reprit de plus belle, car les

Velrans, bernés, furieux de leur déconvenue--avoir été joués, raillés,

insultés, ça se paierait et tout de suite!--voulurent reprendre

l'offensive.

On avait déjà chipé le général, ce serait bien le tonnerre de diable si

on n'arrivait pas encore à pincer quelques soldats.

--Ils vont revenir, pensait Lebrac.

Et Tintin, en arrière, ne tenait pas en place. Quel sale métier que

d'être trésorier!

Cependant l'Aztec des Gués, ayant de nouveau rassemblé ses hommes

surexcités et furieux et pris conseil, décida d'un assaut général.

Il poussa un sonore et rugissant: «La murie vous crève!» et triques

brandies, bâtons serrés, s'élança dans la carrière, toute son armée

avec lui.

Lebrac n'hésita pas davantage. Il répliqua par un «A cul les Velrans!»

aussi sonore que le cri de guerre de son rival et les épieux et les

sabres de Longeverne pointèrent encore une fois en avant leurs estocs

durcis.

--Ah Prussiens! ah salauds!--triples cochons!--andouilles

de merde!--bâtards de curés!--enfants de putains!--charognards!

--pourriture!--civilités!--crevures!--calotins!--sectaires!--chats

crevés!--galeux!--mélinards!--combisses!--pouilleux! telles furent

quelques-unes des expressions qui s'entrecroisèrent avant l'abordage.

Non, on peut le dire, les langues ne chômaient pas!

Quelques cailloux passèrent encore en rafales, frondonnant au-dessus

des têtes, et une effroyable mêlée s'ensuivit: on entendit des triques

tomber sur des caboches, des lances et des sabres craquer, des coups de

poings sonner sur les poitrines, et des gifles qui claquaient, et des

sabots qui cassaient, et des gorges qui hurlaient, pif! paf! pan! zoum!

crac! zop!

--Ah traître! ah lâche! Et l'on vit des hérissements de chevelures,

des armes cassées, des corps se nouer, des bras décrire de grands

cercles pour retomber de tout leur élan et des poings projetés en avant

comme des bielles et des gigues à terre, se démenant, s'agitant, se

trémoussant pour lancer des coups de tous côtés.

Ainsi La Crique, jeté bas, dès le début de l'action, par une bourrade

anonyme, tournant sur une fesse, faisait non pas tête mais pied à tous

les assaillants, froissant des tibias, broyant des rotules, tordant des

chevilles, écrasant des orteils, martelant des mollets.

Lebrac, hérissé comme un marcassin, col déboutonné, nu-tête, la trique

cassée, entrait comme un coin d'acier dans le groupe de l'Aztec des

Gués, saisissait à la gorge son ennemi, le secouait comme un prunier

malgré une nichée de Velrans suspendus à ses grègues et lui tirait

les poils, le giflait, le calottait, le bosselait, puis ruait comme

un étalon fou au centre de la bande et écartait violemment ce cercle

d'ennemis.

--Ah! Je te tiens! Nom de Dieu! rugissait-il, salop! tu n'y coupes

pas, j' te le jure! t'y passeras! quand je devrais te saigner, je

t'emmènerai au Gros Buisson et t'y passeras, que je te dis, t'y

passeras!

Et ce disant, le bourrant de coups de pieds et de coups de poings,

aidé par Camus et par Grangibus qui l'avaient suivi, ils emportèrent

littéralement le chef ennemi qui se débattait de toutes ses forces.

Mais Camus et Grangibus tenaient chacun un pied, et Lebrac, le

soulevant sous les bras, lui jurait avec force noms de Dieu qu'il lui

serrerait la vis, s'il faisait trop le malin.

Pendant ce temps les gros des deux troupes luttaient avec un

acharnement terrible, mais la victoire décidément souriait aux

Longevernes; dans les corps à corps ils étaient bons, étant bien

râblés et robustes; quelques Velrans, qui avaient été culbutés trop

violemment, reculaient, d'autres lâchaient pied tant et si bien que,

lorsqu'on vit le général lui-même emporté, ce fut la débandade et la

déroute et la fuite en désordre.

--Chopez-en donc! chopez-en donc, nom de Dieu! Mais chopez-en donc,

rugissait Lebrac, de loin.

La Guerre des Boutons: Roman de ma douzième année · 第 7 / 17 段