--Mais lequel? Trouvez-en puisque vous êtes si malins! reprit-il, vexé

au fond du peu de succès en durée qu'avait eu son entreprise.

On chercha.

--On pourrait peut-être se battre en manches de chemises, proposa

La Crique; les blouses au moins n'auraient pas de mal et, avec des

ficelles pour les souliers et des épingles pour le pantalon, on

pourrait rentrer.

--Pour te faire punir le lendemain par le père Simon qui te dira que

tu as une tenue débraillée et qui en préviendra tes vieux! hein! qui

c'est qui te remettra des boutons à ta chemise et à ton tricot? Et tes

bretelles?

--Non, c'est pas un moyen ça! Tout ou rien, trancha Lebrac! Vous ne

voulez pas de rien, il faut tout garder.

--Ah! fit La Crique, si on avait quelqu'un pour nous recoudre des

boutons et refaire les boutonnières!

--Et aussi pour te racheter des cordons, et des jarretières, et des

bretelles, hein! Pourquoi pas pour te faire pisser pendant que tu y es

et puis torcher le «jacquot» à «mocieu» quand il a fini de se vider le

boyau gras; hein!

--Ce qu'il faut, je vous le dis encore, moi, na! «pisse que» vous ne

trouvez rien, reprit Lebrac, ce qu'il nous faut, c'est des sous!

--Des sous?

--Oui, bien sûr! parfaitement! des sous! Avec des sous on peut acheter

des boutons de toutes sortes, du fil, des aiguilles, des agrafes, des

bretelles, des cordons de souliers, du «lastique», tout, que je vous

dis, tout!

--C'est bien vrai ça, tout de même; mais pour acheter ce fourbi que tu

dis, il faudrait qu'on nous en donne beaucoup de sous, p't'être bien

cent sous!

--Merde! une roue de brouette! jamais on n'aura ça.

--Pour qu'on nous les donne d'un seul coup, sûrement non; il n'y a pas

à y compter, mais écoutez-moi bien, insista Lebrac, il y aurait un

moyen tout de même d'avoir presque tout ce qu'il nous faut.

--Un moyen que tu...

--Ecoute donc! C'est pas tous les jours qu'on est fait prisonnier et

puis nous en rechiperons des p'tits Migue la Lune et alors...

--Alors?...

--Alors nous les garderons, leurs boutons, leurs agrafes, leurs

bretelles, aux peigne-culs de Velrans; au lieu de couper les cordons,

on les mettra de côté pour avoir une petite réserve.

--Il ne faut pas vendre la peau de l'ours avant de l'avoir pris,

interrompit La Crique, qui, bien que jeune, avait déjà des lettres. Si

nous voulons être sûrs d'avoir des boutons, et nous pouvons en avoir

besoin d'un jour à l'autre, le meilleur est d'en acheter.

--T'as des ronds? ironisa Boulot.

--J'en ai sept dans une tirelire en forme de «guernouille», mais il n'y

a pas à compter dessus, la guernouille les dégobillera pas de sitôt; ma

mère sait «combien qu'il y en a», elle garde le fourbi dans le buffet.

Elle dit qu'elle veut m'acheter un chapeau à Pâques... ou à la Trinité,

et si j'en faisais couler un je recevrais une belle dinguée.

--C'est toujours comme ça, bon Dieu! ragea Tintin. Quand on nous donne

des sous, c'est jamais pour nous! Faut absolument que les vieux posent

le grappin dessus. Ils disent qu'ils font de grands sacrifices pour

nous élever, qu'ils en ont bien besoin pour nous acheter des chemises,

des habits, des sabots, j' sais ti quoi! moi; mais je m'en fous de

leurs nippes, je voudrais qu'on me les donne, mes ronds, pour que je

puisse acheter quelque chose d'utile, ce que je voudrais: du chocolat,

des billes, du lastique pour une fronde, voilà! mais il n'y a vraiment

que ceux qu'on accroche par ci par là qui sont bien à nous et encore

faut pas qu'ils traînent longtemps dans nos poches!

Un coup de sifflet interrompit la discussion, et les écoliers se mirent

en rang pour entrer en classe.

--Tu sais, confia Grangibus à Lebrac, moi, j'ai deux ronds qui sont à

moi et que personne ne sait. C'est Théodule d'Ouvans qui est venu au

moulin et qui me les a donnés passe que j'ai tenu son cheval. C'est un

chic type, Théodule, il donne toujours quéque chose... tu sais bien

Théodule, le républicain, celui qui pleure quand il est saoul!

--Taisez-vous, Adonis!--Grangibus était prénommé Adonis--fit le père

Simon, ou je vous punis!

--Merde! fit Grangibus entre ses dents.

--Qu'est-ce que vous marmottez? reprit l'autre qui avait surpris le

tremblement des lèvres; on verra comme vous bavarderez tout à l'heure

quand je vous interrogerai sur les devoirs envers l'Etat?

--Dis rien, souffla Lebrac, j'ai une idée.

Et l'on entra.

Dès que Lebrac fut installé à sa place, ses cahiers et ses livres

devant lui, il commença par arracher proprement une feuille double du

milieu de son cahier de brouillons. Il la partagea ensuite, par pliages

successifs, en trente-deux morceaux égaux sur lesquels il traça, il

condensa cette capitale interrogation:

Hattu unçou? (traduire: as-tu un sou?)

puis il mit sur chacun des dits morceaux, dûment pliés, les noms de

trente-deux de ses camarades et poussant d'un coup de coude brusque

Tintin, il lui glissa, subrepticement et l'une après l'autre, les

trente-deux missives en les accompagnant de la phrase sacramentelle:

«Passe ça à ton voisin!»

Ensuite, sur une grande feuille, il réinscrivit ses trente-deux noms

et pendant que le maître interrogeait, lui aussi, du regard, demandait

successivement à chacun de ses correspondants la réponse à sa question,

pointant au fur et à mesure, d'une croix (+) ceux qui disaient oui,

d'un trait horizontal (-) ceux qui disaient non. Puis il compta ses

croix: il y en avait vingt-sept.

--Y a du bon! pensa-t-il. Et il se plongea dans de profondes réflexions

et de longs calculs pour établir un plan dont son cerveau depuis

quelques heures ébauchait les grandes lignes.

A la récréation, il n'eut point besoin de convoquer ses guerriers. Tous

vinrent d'eux-mêmes immédiatement se placer en cercle autour de lui,

dans leur coin, derrière les cabinets, tandis que les tout petits,

déjà complices, mais qui n'avaient pas voix délibérative, formaient en

jouant un rempart protecteur devant eux.

--Voilà, exposa le chef. Il y en a déjà vingt-sept qui peuvent payer et

j'ai pas pu envoyer de lettre à tous. Nous sommes quarante-cinq. Quels

sont ceux à qui je n'ai pas écrit et qui ont aussi un sou à eux? Levez

la main!

Huit mains sur treize se dressèrent.

--Ça fait vingt-sept et huit. Voyons, vingt-sept et huit... vingt-huit,

vingt-neuf, trente..... fit-il en comptant sur ses doigts.

--Trente-cinq, va! coupa La Crique.

--Trente-cinq! t'es bien sûr? ça fait donc trente-cinq sous.

Trente-cinq sous, c'est pas cent sous, en effet, mais c'est quéque

chose. Eh bien! voici ce que je propose:

On est en république, on est tous égaux, tous camarades, tous frères:

Liberté, Egalité, Fraternité! on doit tous s'aider, hein, et faire en

sorte que ça marche bien. Alors on va voter comme qui dirait l'impôt,

oui, un impôt pour faire une bourse, une caisse, une cagnotte avec

quoi on achètera notre trésor de guerre. Comme on est tous égaux,

chacun paiera une cotisation égale et tous auront droit, en cas de

malheur, à être recousus et «rarrangés» pour ne pas être «zonzenés» en

rentrant chez eux.

Il y a la Marie de chez Tintin qui a dit qu'elle viendrait recoudre le

fourbi de ceux qui seraient pris; comme ça, vous voyez, on pourra y

aller carrément. Si on est chauffé, tant pis; on se laisse faire sans

rien dire et au bout d'une demi-heure, on rentre propre, reboutonné,

retapé, requinqué, et qui c'est qu'est les cons? C'est les Velrans!

--Ça c'est chouette! Mais des sous, on n'en a guère, tu sais, Lebrac?

--Ah! mais, sacré nom de Dieu! est-ce que vous ne pouvez pas faire un

petit sacrifice à la Patrie! Seriez-vous des traîtres par hasard? Je

propose moi, pour commencer et avoir tout de suite quelque chose, qu'on

donne dès demain un sou par mois. Plus tard, si on est plus riches et

si on fait des prisonniers, on ne mettra plus qu'un sou tous les deux

mois.

--Mince, mon vieux, comme tu y vas! T'es donc «méllionnaire», toi? un

sou par mois! c'est des sommes ça! Jamais je pourrai trouver un sou à

donner tous les mois.

--Si chacun ne peut pas se dévouer un tout petit peu, c'est pas la

peine de faire la guerre; vaut mieux avouer qu'on a de la purée de

pommes de terre dans les veines et pas du sang rouge, du sang français,

nom de Dieu! Etes-vous des Alboches? oui ou merde? Je comprends pas

qu'on hésite à donner ce qu'on a pour assurer la victoire; moi je

donnerai même deux ronds.... quand j'en aurai.

--.....

--Alors c'est entendu, on va voter.

Par trente-cinq voix contre dix, la proposition de Lebrac fut adoptée.

Votèrent contre, naturellement, les dix qui n'avaient pas en leur

possession le sou exigible.

--Pour ce qui est de vot'affaire, trancha Lebrac, j'y ai pensé aussi,

on réglera ça à quatre heures à la carrière à Pepiot, à moins qu'on

n'aille à celle ousqu'on était hier pour se déshabiller. Oui, on y sera

mieux et plus tranquilles.

On mettra des sentinelles pour ne pas être surpris au cas où, par

hasard, les Velrans viendraient quand même, mais je ne crois pas.

Allez, ça va bien! ce soir tout sera réglé!

CHAPITRE II

FAULTE D'ARGENT, C'EST DOLEUR NON PAREILLE

Toustefois il avait soixante et trois

manières d'en trouver toujours à son

besoing, dont la plus honorable et la

plus commune estoit par façon de larrecin

furtivement faict.

RABELAIS (livre II, chap. XVI).

Cela pinçait sec, ce soir-là. Il faisait un temps clair de nouvelle

lune. La fine corne d'argent pâle, translucide encore aux derniers

rayons du soleil, prédisait une de ces nuits brutales et franches qui

vous rasent les feuilles, les dernières feuilles, claquant sur leurs

branches désolées comme les grelots fêlés des cavales du vent.

Boulot, frileux, avait rabattu? sur ses oreilles son béret bleu;

Tintin avait baissé les oreillères de sa casquette; les autres aussi

s'ingéniaient à lutter contre les épines de la bise; seul, Lebrac,

nu-tête, tanné encore du soleil d'été, la blouse ouverte, faisait fi de

ces froidures de rien du tout, comme il disait.

Les premiers arrivés à la Carrière attendirent les retardataires et le

chef chargea Tétas, Tigibus et Guignard d'aller un moment surveiller la

lisière ennemie.

Il conféra à Tétas les pouvoirs de chef et lui dit: «Dedans» un quart

d'heure, quand on sifflera, si t'as rien vu, tu monteras sur le chêne à

Camus et si tu ne vois rien encore, c'est qu'ils ne viendront sûrement

pas; alors vous reviendrez nous rejoindre au camp.

Les autres, dociles, acquiescèrent, et, pendant qu'ils allaient prendre

leur quart de garde, le reste de la colonne monta au repaire de Camus,

où l'on s'était déshabillé la veille.

--Tu vois bien, vieux! constata Boulot, qu'on n'aurait pas pu se

déshabiller aujourd'hui!

--C'est bon! dit Lebrac: du moment qu'on a décidé de faire autre chose,

il n'y a pas à revenir sur ce qui est passé.

On était vraiment bien dans la cachette à Camus; du côté de Velrans,

au couchant et au midi et du côté du bas, la carrière à ciel ouvert

formait un rempart naturel qui mettait à l'abri de vents de pluie et de

neige; des autres côtés, de grands arbres, laissant entre eux et les

buissons quelques passages étroits, arrêtaient les vents de nord et

d'est pas chauds pour un liard ce soir-là.

--Asseyons-nous, proposa Lebrac.

Chacun choisit son siège. Les grosses pierres plates s'offraient

d'elles-mêmes, il n'y avait qu'à prendre. Chacun trouva la sienne et

regarda le chef.

--C'est donc entendu, articula ce dernier, rappelant brièvement le vote

du matin, qu'on va se cotiser pour avoir un trésor de guerre.

Les dix pannés protestèrent unanimement.

Guerreuillas, ainsi nommé parce qu'à côté du sien le regard de

Guignard était d'un Adonis et que ses gros yeux ronds lui sortaient

effroyablement de la tête, prit la parole au nom des sans-le-sou.

C'était le fils de pauvres bougres de paysans qui peinaient du 1er

Janvier à la Saint-Sylvestre pour nouer les deux bouts et qui,

naturellement, n'offraient pas souvent à leur rejeton de l'argent de

poche pour ses menus plaisirs.

--Lebrac! dit-il, c'est pas bien! tu fais honte aux pauvres! T'as dit

qu'on était tous égaux et tu sais bien que ça n'est pas vrai et que

moi, que Zozo, que Bati et les autres, nous ne pourrons jamais avoir un

radis. J' sais bien que t'es gentil avec nous, que quand t'achètes des

bonbons tu nous en donnes un de temps en temps et que tu nous laisses

des fois lécher tes raies de chocolat et tes bouts de réglisse; mais

tu sais bien que si, par malheur, on nous donne un rond, le père ou

la mère le prennent aussitôt pour acheter des fourbis dont on ne voit

jamais la couleur. On te l'a déjà dit ce matin. Y a pas moyen qu'on

paye. Alors on est des galeux! C'est pas une république ça, na, et je

ne peux pas me soumettre à la décision.

--Nous non plus, firent les neuf autres...

--J'ai dit qu'on arrangerait ça, tonna le général, et on l'arrangera,

na! ou bien je ne suis plus Lebrac, ni chef, ni rien, nom de Dieu!

Ecoutez-moi, tas d'andouilles, puisque vous ne savez pas vous

dégrouiller tout seuls.

Croyez-vous qu'on m'en donne, à moi, des ronds et que le vieux ne me

les chipe pas, lui aussi, quand mon parrain ou ma marraine ou n'importe

qui vient boire un litre à la maison et me glisse un petit ou un gros

sou? Ah ouiche! Si j'ai pas le temps de me trotter assez tôt et dire

que j'ai acheté des billes ou du chocolat avec le sou qu'on m'a donné,

on a bientôt fait de me le raser. Et quand je dis que j'ai acheté des

billes, on me les fait montrer, passe que si c'était pas vrai on me le

ferait «renaquer» le sou, et quand on les a vues, pan! une paire de

gifles pour m'apprendre à dépenser mal à propos des sous qu'on a tant

de maux de gagner; quand je dis que j'ai acheté des bonbons, j'ai pas

besoin de les montrer, on me fout la torgnole avant, en disant que je

suis un dépensier, un gourmand, un goulu, un goinfre et je ne sais quoi

encore.

Voilà! eh ben, il faut savoir se débrouiller dans la vie du monde et

j' vas vous dire comment qu'il faut s'y prendre.

Je parle pas des commissions que tout le monde peut réussir à faire

pour la servante du curé ou la femme au père Simon, ils sont si rapiats

qu'ils ne se fendent pas souvent; je parle pas non plus des sous qu'on

peut ramasser aux baptêmes et aux mariages, c'est trop rare et il n'y a

pas à compter dessus; mais voici ce que tout le monde peut faire:

Tous les mois le pattier[50] s'amène sur la levée de grange de Fricot

et les femmes lui portent leurs vieux chiffons et leurs peaux de

lapins; moi je lui donne des os et de la ferraille, les Gibus aussi,

pas vrai, Grangibus?

[50] Chiffonnier.

--Oui, oui!

--Contre ça il nous donne des images, des plumes dans un petit tonneau,

des décalcomanies ou bien un sou ou deux, ça dépend de ce qu'on a; mais

il n'aime pas donner des ronds, c'est un sale grippe-sou qui nous colle

toujours des saloperies qui ne décalquent pas, contre de bons gros os

de jambons et de la belle ferraille, et puis ses décalcomanies ça ne

sert à rien. Il n'y a qu'à lui dire carrément selon ce qu'on porte: Je

veux un rond ou deux, même trois, s'il y a beaucoup de fourbi. S'il dit

non, on n'a qu'à lui répondre: Mon vieux, t'auras peau de zébi! et

remporter son truc; il veut bien vous rappeler ce sale juif-là, allez!

Je sais bien que des os et de la ferraille, il n'y en a pas des tas,

mais le meilleur c'est de chiper des pattes[51] blanches; elles valent

plus cher que les autres, et lui vendre le prix et au poids.

[51] Chiffons.

--C'est pas commode chez nous, objecta Guerreuillas, la mère a un grand

sac sur le buffet et elle fourre tout dedans.

--T'as qu'à tomber sur son sac et en faire un petit avec. C'est pas

tout. Vous avez des poules, tout le monde a des poules; eh bien, un

jour on chipe un œuf dans le nid, un autre jour un autre, deux jours

après un troisième; on y va le matin avant que les poules aient toutes

pondu; vous cachez bien vos œufs dans un coin de la grange, et quand

vous avez votre petite douzaine ou vot' demi-douzaine, vous prenez bien

gentiment un panier et, tout comme si on vous envoyait en commission,

vous les portez à la mère Maillot; elle les paye quelquefois en hiver

jusqu'à vingt-quatre sous la douzaine; avec une demi il y a pour toute

une année d'impôt!

--C'est pas possible chez nous, affirma Zozo. Ma vieille est si

tellement à cheval sur ses gélines que tous les soirs et tous les

matins elle va leur tâter au cul pour sentir si elles ont l'œuf.

Elle sait toujours d'avance combien qu'elle en aura le soir. S'il en

manquait un, ça ferait un beau rafut dans la cambuse!

--Y a encore un moyen qu'est le meilleur. Je vous le recommande à

tertous.

Voilà, c'est quand le père prend la cuite. J' suis content, moi, quand

je vois qu'il graisse ses brodequins pour aller à la foire à Vercel ou

à Baume.

Il dîne bien là-bas avec les «montagnons» ou les «pays bas», il boit

sec, des apéritifs, des petits verres, du vin bouché; en revenant il

s'arrête avec les autres à tous les bouchons et avant de rentrer il

prend encore l'absinthe chez Fricot. Ma mère va le chercher, elle est

pas contente, elle grogne, ils s'engueulent chaque fois, puis ils

rentrent et elle lui demande combien qu'il a dépensé. Lui, il l'envoie

promener en disant qu'il est le maître et que ça ne la regarde pas et

puis il se couche et fout ses habits sur une chaise. Alors moi, pendant

que la mère va fermer les portes et «clairer les bêtes», je fouille les

poches et la bourse.

Il ne sait jamais au juste ce qu'il y a dedans; alors c'est selon, je

prends deux sous, trois sous, quatre sous, une fois même j'ai chipé dix

sous, mais c'est trop et j'en reprendrai jamais autant parce que le

vieux s'en est aperçu.

--Alors, il t'a foutu la peignée, émit Tintin.

--Penses-tu, c'est la mère qui a reçu la danse, il a cru que c'était

elle qui lui avait refait sa pièce et il lui a passé quéque chose comme

engueulade.

--Ça, c'est vraiment un bon truc, convint Boulot, qu'en dis-tu, Bati?

--Je dis, moi, que ça ne me servira à rien du tout le truc à Lebrac,

passe que mon père ne se saoule jamais.

--Jamais! s'exclama en chœur toute la bande étonnée.

--Jamais! reprit Bati, d'un air navré.

--Ça, fit Lebrac, c'est un malheur, mon vieux! oui, un grand malheur!

un vrai malheur! et on n'y peut rien.

--Alors?

--Alors t'as qu'à rogner quand t'iras en commission. Je «m'esplique»:

quand tu as une pièce à changer, tu cales un sou et tu dis que tu l'as

perdu. Ça te coûtera une gifle ou deux, mais on n'a rien pour rien

en ce bas monde, et puis on gueule avant que les vieux ne tapent, on

gueule tant qu'on peut et ils n'osent pas taper si fort; quand c'est

pas une pièce, par exemple quand c'est de la chicorée que tu vas

acheter, il y a des paquets à quatre sous et à cinq sous, eh bien si

t'as cinq sous tu prends un paquet de quatre sous et tu dis que ça a

augmenté; si on t'envoie acheter pour deux sous de moutarde, tu n'en

prends que pour un rond et tu racontes qu'on ne t'a donné que ça. Mon

vieux, on ne risque pas grand'chose, la mère dit que l'épicier est un

filou et une fripouille et cela passe comme ça.

Et puis, enfin, à l'impossible personne n'est tenu. Quand vous aurez

trouvé des sous, vous payerez; si vous ne pouvez pas, tant pis, en

attendant on s'arrangera autrement.

Nous avons besoin de sous pour acheter du fourbi; eh bien! quand vous

trouverez un bouton, une agrafe, un cordon, un lastique, de la ficelle

à rafler, foutez-les dedans votre poche et aboulez-les ici pour grossir

le trésor de guerre.

On estimera ce que cela vaut, en tenant compte que c'est du vieux et

pas du neuf. Celui qui gardera le trésor tiendra un calepin sur lequel

il marquera les recettes et les dépenses, mais ça serait bien mieux si

chacun arrivait à donner son sou. Peut-être que, plus tard, on aurait

des économies, une petite cagnotte quoi, et qu'on pourrait se payer une

petite fête après une victoire.

--Ce serait épatant ça, approuva Tintin! Des pains d'épices, du

chocolat...

--Des sardines!

--Trouvez d'abord les ronds, hein, repartit le général!

Voyons, il faut être bien nouille, après tout ce que je viens de vous

dire, pour ne pas arriver à dégoter un radis tous les mois.

--C'est vrai, approuva le chœur des possédants.

Les purotins, enflammés par les révélations de Lebrac, acquiescèrent

cette fois à la proposition d'impôt et jurèrent que pour le mois

prochain ils remueraient ciel et terre pour payer leur cotisation. Pour

le mois courant, ils s'acquitteraient en nature et remettraient tout ce

qu'ils pourraient accrocher entre les mains du trésorier.

Mais qui serait trésorier?

Lebrac et Camus en qualité de chef et de sous-chef ne pouvaient remplir

cet emploi; Gambette, manquant souvent l'école, ne pouvait lui non plus

occuper ce poste; d'ailleurs, ses qualités de lièvre agile le rendaient

indispensable comme courrier en cas de malheur. Lebrac proposa à La

Crique de se charger de l'affaire: La Crique était bon calculateur, il

écrivait vite et bien, il était tout désigné pour cette situation de

confiance et ce métier difficile.

--Je ne peux pas, déclina La Crique. Voyons, mettez-vous à ma place. Je

suis l'écolier le plus près du bureau du maître; à tout moment il voit

ce que je fais. Quand c'est-il alors que je pourrais tenir mes comptes?

C'est pas possible! Il faut que le trésorier soit dans les bancs du

fond. C'est Tintin qui doit l'être.

--Tintin, fit Lebrac.

Oui, après tout, mon vieux, c'est toi qui dois prendre ça, puisque

c'est la Marie qui viendra recoudre les boutons de ceux qui auront été

faits prisonniers. Oui, il n'y a que toi.

--Oui, mais, si je suis pris, moi, par les Velrans, tout le trésor sera

foutu.

--Alors, tu ne te battras pas, tu resteras en arrière et tu regarderas,

faut bien savoir des fois faire des sacrifices, ma vieille branche.

--Oui, oui, Tintin trésorier!

Tintin fut élu par acclamations et, comme tout était réglé ou à

peu près, on alla voir au Gros Buisson ce que devenaient les trois

sentinelles que, dans la chaleur de la discussion, on avait oublié de

rappeler.

Tétas n'avait rien vu et ils blaguaient en fumant des tiges de

clématite; on leur fit part de la décision prise, ils approuvèrent, et

il fut convenu que dès le lendemain tout le monde apporterait à Tintin

sa cotisation, en argent ceux qui pourraient, et en nature les autres.

CHAPITRE III

LA COMPTABILITÉ DE TINTIN

Il est vrai que j'ai donné, depuis

que je suis arrivée, d'assez grosses

sommes; un matin huit cents francs,

l'autre jour, mille francs; un autre

jour trois cents écus.

_Lettre de Mme de Sévigné à Mme de

Grignan._

(15 juin 1680.)

Tintin, dès son arrivée dans la cour de l'école, commença par prélever,

auprès de ceux qui avaient leurs cahiers, une feuille de papier

brouillard afin de confectionner tout de suite le grand livre de caisse

sur lequel il inscrirait les recettes et les dépenses de l'armée de

Longeverne.

Il reçut ensuite des mains des cotisants les trente-cinq sous

prévus, empocha des payeurs en nature sept boutons de tailles et de

formes diverses, plus trois bouts de ficelle et se mit à réfléchir

profondément.

Toute la matinée, le crayon à la main, il fit des devis, retranchant

ici, rajoutant là; à la récréation il consulta Lebrac, et Camus, et La

Crique, les principaux en somme, s'enquit du cours des boutons, du prix

des épingles de sûreté, de la valeur de l'élastique, de la solidité

comparée des cordons de souliers, puis en fin de compte résolut de

prendre conseil de sa sœur Marie, plus versée qu'eux tous dans ces

sortes d'affaires et cette branche du négoce.

Au bout d'une journée de consultations et après une contention

d'esprit qui faillit, à plusieurs reprises, lui mériter des verbes et

la retenue, il avait barbouillé sept feuilles de papier, puis dressé

tant qu'à peu près, et sauf modifications, le projet de budget suivant

qu'il soumit le lendemain, dès l'arrivée en classe, à l'examen et à

l'approbation de l'assemblée générale des camarades.

BUDGET DE L'ARMÉE DE LONGEVERNE

Boutons de chemises 1 sou

Boutons de tricot et de veste 4 sous

Boutons de culotte 4 sous

Crochets de derrière pour pattes de pantalons 4 sous

Ficelle de pain de sucre pour bretelles 5 sous

Lastique pour jarretières 8 sous

Cordons de souliers 5 sous

Agrafes de blouses 2 sous

-------

Total 33 sous

Reste en réserve 2 sous en cas de malheur.

--Et les aiguilles, et le fil que t'as oubliés, observa La Crique;

hein, on serait des propres cocos si j'y songeais pas! avec quoi qu'on

se raccommoderait?

--C'est vrai, avoua Tintin, alors changeons quelque chose.

--J' suis d'avis qu'on garde les deux ronds de réserve, émit Lebrac.

--Ça, oui, approuva Camus, c'est une bonne idée, on peut perdre quelque

chose, une poche peut être percée, faut songer à tout.

La Guerre des Boutons: Roman de ma douzième année · 第 6 / 17 段