on allait un peu lui caresser ses arbres à coups «d'avarchots»[44],
pendant qu'il nous cherche à Chasalans, hein! qu'en dis-tu?
[44] Bout de bois qu'on lance pour faire tomber les fruits.
--Et lui faire sauter son carré de choux, compléta Tigibus.
--Lui casser ses carreaux! fit Guerreuillas.
--Ça, c'est des idées! convint Lebrac qui, lui aussi, avait la sienne;
mais attendons les autres. Et puis, on ne peut guère faire ça de
jour. Des fois que si on était vu, il pourrait bien nous faire aller
en prison avec des témoins... un vieux cochon comme ça, que ça n'a ni
cœur ni entrailles, faut pas s'y fier, vous savez. Enfin, on verra
bien.
--Tirouit! interrogea-t-on dans les buissons du couchant.
--Les voici! fit Lebrac, et il imita à trois reprises le rappel de la
perdrix grise.
Une forte sabotée, frappant le sol à coups redoublés, lui apprit la
venue des trois éclaireurs et le rassemblement à son poste des divers
groupes disséminés par le coteau. Quand tout le monde fut réuni, les
coureurs s'expliquèrent:
Zéphirin, assurèrent-ils, jurait les tonnerre et les bordel de Dieu
contre ces sales petits morpions de Velrans qui venaient emmerder les
honnêtes gens jusque sur leur territoire, et le pauvre bougre suait et
s'épongeait et soufflait, tel un carcan poussif qui tire une voiture de
deux mille, en montant une levée de grange rapide comme un toit.
--Ça va bien! affirma Lebrac. Il veut repasser par ici, faudra que
quelqu'un reste pour le guetter.
La Crique, qui était déjà psychologue et logicien, émit une opinion:
--Il a eu chaud, par conséquent il a soif; donc il va s'en retourner
tout droit au pays pour aller prendre sa purée chez Fricot
l'aubergiste. Faudrait peut-être bien que quelqu'un aille aussi par
là-bas!
--Oui! approuva le chef, c'est vrai: trois ici, trois là-bas; les
autres vont tous venir avec moi dans le bois du Teuré; maintenant, j'
sais ce qu'il faut faire.
--Il en faudra un malin près de chez Fricot, continua-t-il; La Crique
va y partir avec Chanchet et Pirouli: vous jouerez aux billes sans
avoir l'air de rien.
Boulot, lui, restera ici, calé dans la carrière avec deux autres:
faudra bien regarder et bien écouter ce qu'il dira; quand le vieux
sera loin et qu'on saura ce qu'il va faire, vous viendrez tous nous
retrouver au bout de la vie[45] à Donzé, près de la Croix du Jubilé.
Alors on verra et je vous dirai de quoi il retourne.
[45] Voie, chemin.
La Crique fit remarquer que ni lui ni ses camarades n'avaient de billes
et Lebrac, généreusement, lui en donna une douzaine (pour un sou mon
vieux) afin qu'ils pussent, devant le garde, soutenir convenablement
leur rôle.
Et, sur une dernière recommandation du chef, La Crique, plein de
confiance en soi, ricana:
--T'embête pas, ma vieille! Je me charge bien de lui monter le coup
proprement à ce vieux trou du c... là!
La dislocation s'opéra sans tarder.
Lebrac avec le gros de la troupe gagna le bois du Teuré et, sitôt qu'on
y fut, ordonna à ses hommes d'arracher des grands arbres les plus
longues chaînes de véllie ou véliere (clématite) qu'ils pourraient
trouver.
--Pourquoi faire? demandèrent-ils. Pour fumer? Ah ah! on va faire des
cigares, chouette!
--Ne la cassez pas, surtout, reprit Lebrac, et trouvez-en autant que
vous pourrez: vous verrez bien plus tard.
Toi, Camus, tu grimperas aux arbres pour la détacher, tu monteras haut,
il en faut de longs bouts.
--Pour ça, je m'en charge, fit le lieutenant.
--Auparavant, y en a-t-il qui auraient de la ficelle, par hasard?
questionna le chef.
Tous en avaient des morceaux d'une longueur variant de un à trois
pieds. Ils les présentèrent.
--Gardez-les!--Oui! conclut-il en réponse à une question intérieure
qu'il s'était posée, gardez-les et trouvons de la véllie.
Dans la vieille coupe, ce n'était pas difficile à découvrir, c'était
ça qui manquait le moins. Le long des grands chênes, des foyards,
des charmes, des bouleaux, des poiriers sauvages, de presque tous
les arbres, les souples et durs lacets montaient, grimpaient,
s'accrochaient par leurs feuilles en vrilles aux fûts noueux,
s'enroulaient, serpents végétaux et vivaces, pour escalader l'azur,
conquérir la lumière et boire, avec chaque aurore, leur lampée de
soleil. Il y avait en bas et presque partout sur le sol des vieilles
souches grises, dures et raides, s'écaillant en filaments comme du
bœuf bouilli trop cuit, pour s'effiler au sommet en fouets souples
et résistants.
Camus grimpait; Tétas et Guignard aussi; ils formaient trois chantiers
qui opéraient simultanément sous l'œil vigilant de Lebrac.
Ah! c'était bientôt fait, l'escalade.
Quelque gros que fût l'arbre, Camus, comme un lutteur antique,
l'attaquait à bras le corps, franchement; souvent même ses bras trop
courts n'arrivaient pas à en étreindre complètement le tronc.
Qu'importe! Ses mains aplaties s'accrochaient comme des ventouses à
tous les nœuds d'écorce, ses jambes se croisaient enlaçantes comme
des ceps de vigne tortus et une détente solide de jarrets vous le
projetait d'un seul coup à trente ou cinquante centimètres plus haut;
là, nouvel agrippement de mains, nouvel arrimage de jarrets et, en
quinze ou vingt secondes, il accrochait la première branche.
Alors ça ne traînait plus: un rétablissement sur les avant-bras et la
poitrine d'abord, puis les genoux arrivaient à hauteur de cette barre
fixe naturelle et s'y installaient, et puis les pieds ne tardaient pas
à remplacer les genoux, et la montée jusqu'au sommet s'opérait ensuite
aussi naturellement et facilement que par le plus commode des escaliers.
La liane végétale tombait vite entre leurs mains, car, au pied de
l'arbre, un camarade à l'eustache tranchant rasait la tige au niveau du
sol tandis que trois ou quatre autres gars, tirant dessus avec toutes
les précautions d'usage, l'amenaient à eux par degrés.
Que de fois les petits bergers avaient fait cela en été, à la Saint
Jean, et enguirlandé de verdure et de fleurs des champs les cornes de
leurs bêtes! La clématite, le lierre, les bleuets, les coquelicots,
les marguerites, les scabieuses mariaient leurs couleurs parmi la
verdure sombre des couronnes tressées, pour lesquelles on rivalisait
d'ingéniosité et de goût et c'était une joie, le soir, de voir revenir
à pas pesants et faisant tinter leurs clochettes, les bonnes vaches aux
grands yeux limpides, fleuries et couronnées comme des mariées de mai.
En rentrant, on accrochait le bouquet au-dessus de la porte de la
cuisine, parmi les grands clous de «baudrions» où la panoplie luisante
et rustique des faux jette ses feux sombres, et on l'y laissait, sous
l'abri de l'auvent, se dessécher jusqu'à l'année suivante et plus
longtemps quelquefois.
Mais il ne s'agissait pas de cela aujourd'hui.
--Dépêchons-nous, pressa Lebrac, qui voyait tomber la nuit et les
brouillards du couchant se lever sur le moulin de Velrans.
Et, ayant fait rassembler le butin, après s'être livré mentalement à
des opérations mathématiques compliquées et avoir avec soin auné de ses
bras étendus les liens dont on disposait, il décida le départ pour le
carrefour de la croix du Jubilé en passant entre les haies de la vie à
Donzé.
Lebrac avait quatre morceaux de résistance, longs chacun d'environ dix
mètres, et huit autres plus petits.
Chemin faisant, après avoir soigneusement recommandé de ne pas casser
les grands bouts, il ordonna de nouer autant que possible les petits
deux à deux et cependant que seize soldats portaient ces engins de
combats et que les autres les regardaient, lui, le chef, se mit à
réfléchir profondément jusqu'à l'arrivée au point de concentration.
--Qu'est-ce qu'on va faire Lebrac? interrogeaient tour à tour les gars.
La nuit tombait peu à peu.
--Ça dépend! répondit évasivement le chef.
--Il va bientôt être temps de rentrer, constata un des petits.
--Les autres ne viennent pas, ni Boulot, ni La Crique!
--Qu'est-ce qu'ils font? Qu'est-ce qu'a pu devenir le vieux?
On s'impatientait enfin, et l'air mystérieux du chef n'était pas pour
calmer l'énervement général:
--Ah! voici Boulot avec ses hommes! s'esjouit Camus.
--Eh bien! Boulot?
--Eh bien! reprit l'autre, il a passé par la grand' route, tout en bas
et on aurait pu l'attendre longtemps si j'avais pas eu l'œil! Il a
dû redescendre le bois et regagner la route par le petit sentier qui
part de la sommière.
Nous l'avons vu de la Carrière. Il faisait des grands moulinets avec
ses bras, tout comme Kinkin quand il est saoul. Il doit être salement
en colère.
--Tigibus, commanda Lebrac, va voir ce que fait La Crique et tu z'y
diras de venir me dire tout de suite ce qui se passe.
Tigibus, docile, partit au triple galop, mais à trente sauts du groupe,
un «tirouit» discret l'arrêta.
--C'est toi, La Crique! Viens vite, mon vieux, viens vite dire où que
ça en est!
Ils arrivèrent en quelques secondes.
La Crique fut entouré et parla.
--Un quart d'heure avant, rouge comme un coq, Bédouin s'était amené
alors qu'ils jouaient tous trois bien tranquillement aux billes devant
chez Fricot.
Tous en chœur lui avaient souhaité le bonsoir et le vieux leur avait
dit:
--A la bonne heure! au moins, vous, vous êtes de bons petits garçons;
c'est pas comme vos camarades, un tas de salauds, de grossiers, je les
foutrai dedans!
La Crique avait regardé le garde avec des quinquets comme des portes
de grange qui disaient sa stupéfaction, puis il avait répondu à M.
Zéphirin qu'il devait sûrement se tromper, qu'à cette heure tous leurs
camarades devaient être rentrés chez eux où ils aidaient la maman
à faire les provisions d'eau et de bois pour le lendemain, ou bien
secondaient à l'écurie le papa en train d'arranger les bêtes.
--Ah! qu'avait fait Zéphirin. Alorsse, qui c'est donc qu'était à la
Saute tout à l'heure?
--Ça, m'sieu le garde, j' sais pas, mais ça m'étonnerait pas que ça
«soye» les Velrans. Hier encore, tenez, ils ont «acaillené» les deux
Gibus quand ils retournaient au Vernois.
C'est des gosses mal élevés, on voit bien que c'est des cafards, allez!
avait-il ajouté hypocritement, flagornant l'anticléricalisme du vieux
soldat.
--Je m'en doutais, n.. d.. D...! grogna Bédouin en grinçant ce qui lui
restait de dents, car, on s'en souvient, Longeverne était rouge et
Velrans blanc, oui, n.. de D...! je m'en doutais; les mal élevés! c'est
ça leur religion, montrer son cul aux honnêtes gens! Race de curés,
race de brigands! ah les salauds! que j'en attrape un!
Et ce disant, Zéphirin, après avoir souhaité aux gosses de bien
s'amuser et d'être toujours sages, était entré boire sa petite «purée»
chez Fricot.
--Il crevait de soif! continua La Crique; aussi elle n'a pas fait long
feu, maintenant il sirote la seconde; j'ai laissé Chanchet et Pirouli
là-bas pour le surveiller et venir nous prévenir au cas où il sortirait
avant mon retour.
--Ça va très bien! conclut Lebrac, se déridant tout à fait. Maintenant
quels sont ceusses qui peuvent rester encore un petit moment ici? Nous
n'avons pas besoin d'être tous ensemble, au contraire!
Huit se décidèrent, les chefs naturellement.
Gambette, parmi eux, fut plus long à prendre une résolution, il
habitait loin, lui! Mais Lebrac lui fit remarquer que les Gibus
restaient bien et que, comme c'était lui le plus leste, on aurait
sûrement besoin de son concours. Stoïque, il se rendit aux raisons de
son chef, risquant la raclée paternelle si l'alibi ne prenait pas.
--Maintenant, vous autres, exposa Lebrac, c'est pas la peine de vous
faire engueuler à la maison, allez-vous-en! on fera bien sans vous;
demain on vous racontera comment que les choses se sont passées; ce
soir, vous nous gêneriez plutôt, et dormez tranquilles, le vieux va
nous payer ses dettes. Surtout, ajouta-t-il, écampillez-vous, ne restez
pas en bande, on pourrait peut-être se douter de «quéque chose» et il
ne faut pas de ça.
Quand la bande fut réduite à Lebrac, Camus, Tintin, La Crique, Boulot,
les deux Gibus et Gambette, le chef exposa son plan.
Ils allaient tous, en silence, leurs cordes de _véllie_ à la main
traînant derrière eux, descendre la grande rue du village et les hommes
désignés à cet effet se placeraient aux endroits voulus, entre deux
fumiers se faisant face.
Deux groupes de deux gars suffiraient pour tendre, en travers de
la route, au passage du garde, les rets traîtres qui le feraient
trébucher, rouler à terre et passer pour plus saoul encore qu'il ne
serait. Il y aurait quatre endroits où l'on tendrait les embuscades.
On descendit: au fumier de chez Jean-Baptiste on laissa un lien et un
autre à celui de chez Groscoulas: Boulot et Tigibus devaient revenir
au dernier, La Crique et Grangibus à l'avant-dernier. En attendant ils
continuèrent tous à avancer et Boulot, chef d'embuscade, s'arrêta avec
son camarade au fumier de chez Botot, tandis que La Crique, et son
copain venaient se poster à celui de chez Doni.
Les autres allèrent relever de leur faction Chanchet et Pirouli qu'ils
renvoyèrent d'abord et immédiatement dans leurs foyers. Ensuite de
quoi, ils s'en furent, à travers les carreaux, reluquer ce que faisait
le vieux.
Il en était à sa troisième absinthe et pérorait comme un député sur
ses campagnes réelles ou imaginaires, imaginaires plutôt, car on
l'entendait dire: «Oui, un jour que je m'en devais venir en permission
depuis Alger à Marseille, j'arrive juste n.. d. D... que le bateau
venait de partir.
«Qu'est-ce que je fais?--Y avait justement une bonne femme du pays qui
lavait la buée[46] au bord de la mer. Je ne fais ni une ni deusse, j'y
fous le nez dans un baquet, je renverse son cuveau, je saute dedans et
avec ma crosse de fusil je rame dans le «suillage» du bateau et je suis
arrivé quasiment avant lui à Marseille.»
[46] Lavait la lessive.
On avait le temps! Gambette fut laissé en embuscade derrière un tas de
fagots. Il devait, le moment venu, prévenir les deux groupes ainsi que
Lebrac et ses acolytes de la sortie de Zéphirin.
En attendant, il put entendre le récit de la dernière entrevue de
Bédouin avec son vieux copain «l'emperreur» Napoléon III.
--Oui, comme je passais à Paris, près des Tuileries, je m' demandais si
j'entrerais lui donner le bonjour, quand j' sens quelqu'un qui me tape
sur l'épaule. Je me retourne...
C'était lui!--Oh! ce sacré Zéphirin, qu'il a fait, comme ça se trouve!
Entrons, on va boire la goutte!
--Génie[47], cria-t-il à l'impératrice, c'est Zéphirin; on va trinquer,
rince deux verres!
[47] Génie, abréviation d'Eugénie.
Les trois gaillards, pendant ce temps, remontaient le village et
arrivaient à la maison du garde.
Par une lucarne de la remise, Lebrac se glissa à l'intérieur, ouvrit
à ses camarades une petite porte dérobée et tous trois, de couloir en
couloir, pénétrèrent dans l'appartement de Bédouin où, un quart d'heure
durant, ils se livrèrent à un mystérieux travail parmi les arrosoirs,
les marmites, les lampes, le bidon de pétrole, les buffets, le lit et
le poêle.
Ensuite de quoi, le tirouit de Gambette annonçant le retour de leur
victime, ils se retirèrent aussi discrètement qu'ils étaient entrés.
Vivement ils accoururent au deuxième poste de Boulot où ils arrivèrent
bien avant la venue de ce dernier.
Le père Zéphirin, après avoir en effet une dernière fois encore raconté
à Fricot des histoires sur les «Arbis» et les «chacails» et parlé des
«raquins» qui _infectaient_ la rade d'Alger, même qu'une de ces sales
bêtes avait, un jour qu'ils se baignaient, coupé le «zobi» à un de
ses camarades et que la mer s'était toute teinte de sang, partit en
titubant et en traînant les semelles sous les regards amusés du bistro
et de sa femme.
Quand il arriva vers chez Doni, pouf! il prit une première bûche en
jurant des «tonnerre de Dieu!» contre ce sale chemin que le père Bréda,
le cantonnier (un feignant qui n'avait fait que sept ans et la campagne
d'Italie, quelle foutaise!) entretenait salement mal. Puis, après y
avoir mis le temps, il se redressa et repartit.
--Je crois qu'il a sa malle, jugea Fricot en refermant sa porte.
Un peu plus loin, la liane de Boulot, traîtreusement tendue devant ses
pas, le fit rouler dans le ruisseau de purin, tandis que filaient en
silence, emportant leur lien, les deux ténébreux machinateurs.
Au fumier de chez Groscoulas, il ne manqua pas non plus de reprendre la
bûche, en sacrant de tous ses poumons contre ce salaud de pays où l'on
n'y voyait pas plus clair que dans le c.. d'une négresse.
Cependant les gens, attirés par son vacarme, sortaient sur le pas de
leurs portes et disaient:
--Eh bien, je crois qu'il a sa paille, le vieux briscard, ce soir:
pour une belle cuite, c'est une belle cuite!
Et quinze ou vingt paires d'yeux purent constater que, vingt pas plus
loin, le vieux, méconnaissant encore les lois de l'équilibre, reprenait
une de ces bûches qui comptent dans la vie d'un poivrot.
--J' suis pourtant pas saoul! nom de Dieu! bégayait-il en portant la
main à son front bossué et à son nez meurtri. J'ai presque rien bu.
C'est la colère qui m'a monté à la tête! ah les salauds!
Il n'avait plus de genoux à son pantalon et il mit bien cinq minutes à
trouver sa clef, ensevelie au fond de sa poche sous son ample mouchoir
à carreaux, parmi son couteau, sa bourse, sa tabatière, sa pipe, sa
blague et sa boîte d'allumettes.
Enfin il entra.
Les curieux qui le suivirent, au nombre desquels les huit moutards,
constatèrent dès ses premiers pas un vacarme d'arrosoirs renversés.
C'était prévu, ils les avaient disposés pour cela. Enfin, le vieux,
s'étant frayé tout de même un passage, arriva au réduit creusé dans le
mur où il logeait ses allumettes.
Il en frotta une sur son pantalon, sur la boîte, sur le tuyau du poêle,
sur le mur: elle ne prit point; il en frotta une deuxième, puis une
troisième, une quatrième, une cinquième, toujours sans résultat malgré
les changements de frottoirs.
--Frotte, mon vieux! ricanait Camus qui les avait toutes trempées dans
l'eau. Frotte! ça t'amusera.
Las de frotter en vain, Zéphirin en chercha une dans sa poche, la
frotta, l'enflamma et voulut allumer sa lampe à pétrole; mais la mèche
fut récalcitrante elle aussi et ne voulut jamais prendre.
Zéphirin par contre s'échauffait:
--Sacré nom de Dieu de nom de Dieu de saloperie de putasserie de vache!
ah! nom de Dieu! tu ne veux pas prendre! ah! tu ne veux pas prendre,
vraiment! ah oui, c'est comme ça, eh bien! tiens! nom de Dieu! prends
celle-là, saleté, fit-il en la lançant de toutes ses forces contre son
poêle, où elle se brisa avec fracas.
--Mais, il va foutre le feu à sa boîte, fit quelqu'un!
--Pas de danger, pensait Lebrac, qui avait remplacé le pétrole par un
reste de vin blanc traînant au fond d'une bouteille.
Après cet exploit, le vieux, ambulant dans l'obscurité, heurta son
poêle, renversa des chaises, donna du pied dans les arrosoirs, tituba
parmi les marmites, beugla, jura, injuria tout le monde, tomba, se
releva, sortit, rentra et finalement, fatigué et meurtri, se coucha
tout habillé sur son lit où un voisin, le lendemain matin, alla le
trouver, ronflant comme un tuyau d'orgue au milieu d'un magnifique
désordre qui n'était pas pour autant un effet de l'art.
Peu de temps après, on entendait dire par le village, et Lebrac et les
copains en riaient sous cape, que le père Bédouin était «si tellement»
saoul la veille au soir, qu'il était tombé huit fois en sortant de chez
Fricot, qu'il avait tout renversé en rentrant chez lui, cassé sa lampe,
pissé au lit et ch.. dans sa marmite.
_LIVRE II_
DE L'ARGENT!
CHAPITRE PREMIER
LE TRÉSOR DE GUERRE
L'argent est le nerf de la guerre.
BISMARCK.
Les camarades, le lendemain, en se rendant à l'école, apprirent lambeau
par lambeau l'histoire du père Zéphirin. Le village, tout entier en
rumeur, commentait joyeusement les diverses phases de cette bachique
équipée: seul le héros principal, ronflant d'un sommeil d'ivrogne,
ignorait encore les dégâts commis dans son ménage et les coups de mine
dont sa conduite de la veille avait sapé sa réputation.
Dans la cour de l'école, le groupe des grands, Lebrac au centre,
se tordait de rire, chacun racontant très haut, pour que le maître
entendît, tout ce qu'il savait des histoires scabreuses qui couraient
les rues, et tous insistaient avec force sur les détails salaces
et verts: la marmite et le lit. Ceux qui ne disaient rien riaient
de toutes leurs dents et leurs yeux orgueilleux luisaient d'un feu
vainqueur, car ils songeaient qu'ils avaient tous plus ou moins coopéré
à ces équitables et dignes représailles.
Ah! il pouvait gueuler maintenant, Zéphirin! Quel respect voulez-vous
qu'on porte à un type qui se saoule «si tellement» qu'on le ramasse
plein comme une vache dans les fosses à purin de la commune et perd la
tramontane à un tel point qu'il en vient à considérer son lit comme une
pissotière et à prendre sa marmite pour un pot de chambre.
Seulement, en sourdine, les plus grands, les guerriers importants,
sollicitaient des explications et réclamaient des détails. Bientôt tous
connurent la part que chacun des huit avait eue dans l'œuvre de
vengeance.
Ils surent ainsi que le coup des arrosoirs et celui des allumettes
étaient de Camus, Tintin guettant l'arrivée et le signal de Gambette,
et que les grosses opérations étaient les fruits de l'imagination de
Lebrac.
Le vieux s'apercevrait encore plus tard que le vin restant dans sa
bouteille avait un goût de pétrole; il se demanderait quel cochon de
chat avait mis le nez dans son bol de cancoillotte[48] et pourquoi ce
reste de fricot d'oignons était si salé...
[48] Fromage mou particulier à la Comté.
Oui, et ce n'était pas tout. Qu'il recommençât seulement, pour voir,
à em... nuyer Lebrac et sa troupe! et on lui réserverait quéque chose
de mieux encore et de plus soigné. Le chef ruminait, en effet, de lui
boucher sa cheminée avec de la marne, de lui démonter sa charrette et
d'en faire disparaître les roues, de venir lui «râper la tuile»[49]
tous les soirs pendant huit jours, sans compter le pillage des fruits
de son verger et la mise à sac de son potager.
[49] Râper la tuile, farce consistant à frotter une forte tuile
contre la façade extérieure du mur d'une maison. Il se produit à
l'intérieur un vacarme mystérieux d'autant plus mystérieux qu'on le
croit intérieur et qu'on ne peut en découvrir la source.
--Ce soir, conclut-il, on sera tranquille. Il n'osera pas sortir.
D'abord il est tout «beugné» d'avoir piqué des têtes dans les rigoles
et puis il a assez de travail chez lui. Quand on a de la besogne chez
soi, on ne fourre pas le nez dans celle des autres!
--Est-ce qu'on va se remettre encore à poil? questionna Boulot.
--Mais, puisque nous ne serons pas embêtés, fit Lebrac, bien sûr!
--C'est que, hasardèrent plusieurs voix, mon vieux, tu sais, il ne
faisait guère chaud hier au soir, on en était tout «rengremesillé»
avant la charge.
--J'avais la peau comme une poule déplumée, moi, déclara Tintin, et le
zizi qui fondait «si tellement» que y en avait pus.
--Et puis les Velrans ne veulent pas venir ce soir. Hier, ils ont trop
eu le trac. Ils ne savaient pas ce qui leur arrivait dessus. Ils ont
cru qu'on tombait de la lune.
--C'était pas ce qui manquait, les lunes, remarqua La Crique.
--Sûrement que ce soir ils vont muser à ce qu'ils pourraient bien
trouver et on en serait pour se moisir là-bas, sur place!
--Si Bédouin ne vient pas ce soir, il peut venir quelqu'un d'autre (il
a dû blaguer chez Fricot) et on risque bien plus encore de se faire
piger; tout le monde n'est pas aussi décati que le garde!
--Et puis, nom de Dieu! non! je ne me bats plus à poil, articula
Guerreuillas, levant carrément l'étendard de la révolte ou tout au
moins de la protestation irréductible.
Chose grave! Il fut appuyé par de très nombreux camarades qui s'en
étaient toujours remis docilement aux décisions de Lebrac. La raison de
ce désaccord, c'est que la veille, au cours de la charge, en plus du
froid ressenti, ils s'étaient en outre qui planté une épine dans le
pied, qui écorché les orteils sur des chardons ou blessé les talons en
marchant sur des cailloux.
Bientôt toute l'armée bancalerait! Ce serait du propre! Non vraiment,
ça n'était pas un métier!
Lebrac, seul, ou presque, de son opinion, dut convenir que le moyen
qu'il avait préconisé offrait en effet de notoires inconvénients et
qu'il serait bon d'en trouver un autre.