Le vœu de Lebrac fut exaucé, mais la chance qui le favorisa

faillit bien, par contre-coup, être fatale à son cher Camus, et sans

l'intervention aussi habile que discrète de La Crique, qui jouait des

lèvres et des mains comme le plus pathétique des mimes, ça y était

bien, Camus était bouclé pour le soir.

Le pauvre garçon, qui, on s'en souvient, avait déjà failli écoper les

jours d'avant à propos du «citoyen», ignorait encore et totalement les

conditions requises pour être électeur.

Il sut tout de même, grâce à la mimique de La Crique brandissant sa

dextre en fourchette, les quatre doigts en l'air et le pouce caché,

qu'il y en avait quatre.

Pour les déterminer, ce fut beaucoup plus dur.

Camus, simulant une amnésie momentanée et partielle, le front plissé,

les doigts énervés, semblait profondément réfléchir et ne perdait pas

de vue La Crique, le sauveur, qui s'ingéniait.

D'un coup d'œil expressif il désigna à son camarade la carte de

France par Vidal-Lablache appendue au mur; mais Camus, peu au courant,

se méprit à ce geste équivoque et au lieu de dire qu'il faut être

Français, il répondit à l'ahurissement général qu'il fallait savoir «sa

giografie».

Le père Simon lui demanda s'il devenait fou ou s'il se fichait du

monde, tandis que La Crique, navré d'être si mal compris, haussait

imperceptiblement les épaules en tournant la tête.

Camus se ressaisit. Une lueur brilla en lui et il dit:

--Il faut être du pays!

--Quel pays? hargna le maître, furieux d'une réponse aussi imprécise,

de la Prusse ou de la Chine?

--De la France! reprit l'interpellé: être Français!

--Ah! tout de même! nous y sommes! Et après?

--Après? et ses yeux imploraient La Crique.

Celui-ci saisit dans sa poche son couteau, l'ouvrit, fit semblant

d'égorger Boulot son voisin et de le dévaliser, puis il tourna la tête

de droite à gauche et de gauche à droite.

Camus saisit qu'il ne fallait pas avoir tué ni volé; il le proclama

incontinent et les autres, par l'organe autorisé de La Crique, auquel

ils mêlèrent leurs voix, généralisèrent la réponse en disant qu'il

fallait jouir de ses droits civils.

Cela n'allait fichtre pas si mal et Camus respirait. Pour la troisième

condition La Crique fut très expressif: il porta la main à son menton

pour y caresser une absente barbiche, effila d'invisibles et longues

moustaches, porta même ailleurs ses mains pour indiquer aussi la

présence en cet endroit discret d'un système pileux particulier, puis

tel Panurge faisant quinaud l'Angloys qui arguoit par signe, il leva

simultanément en l'air et deux fois de suite ses deux mains, tous

doigts écartés, puis le seul pouce de la dextre, ce qui évidemment

signifiait vingt et un. Puis il toussa en faisant han! et Camus,

victorieux, sortit la troisième condition:

--Avoir vingt et un ans.

--A la quatrième! maintenant, fit le père Simon, tel un patron de jeu

de tourniquet, le soir de la fête patronale.

Les yeux de Camus fixèrent La Crique, puis le plafond, puis le tableau,

puis de nouveau La Crique; ses sourcils se froncèrent comme si sa

volonté impuissante brassait les eaux de sa mémoire.

La Crique, un cahier à la main, traçait de son index d'invisibles

lettres sur la couverture.

Qu'est-ce que ça pouvait bien vouloir dire? Non, ça ne disait rien à

Camus; alors le souffleur fronça le nez, ouvrit la bouche en serrant

les dents, la langue sur les lèvres et une syllabe parvint aux oreilles

du naufragé.

--Iste!

Il ne pigeait pas davantage et tendait de plus en plus le cou du côté

de La Crique, tant et tant que le père Simon, intrigué de cet air idiot

que prenait l'interrogé, fixant obstinément le même point de la salle,

eut l'idée saugrenue, bizarre et stupide de se retourner brusquement.

Ce fut un demi-malheur, car il surprit la grimace de La Crique et

l'interpréta fort mal, en déduisant que le garnement se livrait

derrière son dos à une mimique simiesque dont le but était de faire

rire les camarades aux dépens de leur maître.

Aussi lui bombarda-t-il aussitôt cette phrase vengeresse:

--La Crique, vous me ferez pour demain matin le verbe «faire le singe»

et vous aurez soin au futur et au conditionnel de mettre «je ne ferai

plus» et «je ne ferais plus le singe» au lieu de «je ferai», c'est

compris?

Il se trouva dans la salle un imbécile pour rire de la punition:

Bacaillé, le boiteux, et cet acte stupide de mauvaise camaraderie eut

pour conséquence immédiate de mettre en colère le maître d'école,

lequel s'en prit violemment à Camus, qui risquait fort la retenue:

--Enfin vous! allez-vous me dire la quatrième condition?

La quatrième condition ne venait pas! La Crique seul la connaissait.

--Foutu pour foutu, pensa-t-il; il fallait au moins en sauver un, aussi

avec un air plein de bonne volonté et fort innocent, comme s'il eût

voulu faire oublier sa mauvaise action d'auparavant, répondit-il en

lieu et place de son féal et très vite pour que l'instituteur ne pût

lui imposer silence.

--Etre inscrit sur la liste électorale de sa commune!

--Mais qui est-ce qui vous demande quelque chose? Est-ce que je vous

interroge, vous, enfin, tonna le père Simon de plus en plus monté,

tandis que son meilleur écolier prenait un petit air contrit et idiot

qui jurait avec son ressentiment intérieur.

Ainsi s'acheva la leçon sans autre anicroche; mais Tintin glissa dans

l'oreille de Lebrac:

--T'as-t-y vu, ce sale bancal! tu sais, je crois qu'il faut faire

attention! y a pas de fiance à avoir en lui, il doit cafarder!

--Tu crois, sursauta Lebrac! ah! par exemple!

--J'ai pas de preuves, reprit Tintin, mais ça m'épaterait pas, il est

en «dessour», c'est un «surnois» et j'aime pas ces types-là, moi!

Les plumes grincèrent sur le papier pour la date qu'on mettait.

Lundi..... 189.....

Ephémérides: commencement de la guerre avec les Prussiens. Bataille de

Forbach!

--Dis, Tintin, demanda Guignard, je vois pas bien, est-ce que c'est

Forbach ou Morbach?

--C'est Forbach! Des Morbachs, c'est l'artilleur de chez Camus qui en

parlait aux Chantelots l'autre dimanche qu'il était en permission.

Forbach! ça doit être un pays!

Le devoir se fit en silence, puis un marmottement sourd, croissant peu

à peu en volume et en intensité, indiqua qu'il était fini et que les

écoliers profitaient du répit qu'ils avaient entre les deux exercices

pour repasser la leçon suivante ou échanger des vues personnelles sur

les situations respectives des deux armées belligérantes.

Lebrac triompha en système métrique. Les mesures de poids c'est comme

les mesures de longueur, il y a même deux multiples en plus; et il

jonglait intellectuellement avec les myriagrammes et les quintaux

métriques ni plus ni moins qu'un athlète forain avec des haltères de

vingt kilos; il ébahit même le père Simon en lui débitant du plus

gros au plus petit tous les poids usuels, sans rien omettre de leur

description particulière.

--Si vous saviez toujours vos leçons comme celle-ci, affirma le

maître, je vous mènerais au Certificat l'année prochaine.

Le certificat d'études, Lebrac n'y tenait pas: s'appuyer des dictées,

des calculs, des compositions françaises, sans compter la «giographie»

et l'histoire, ah! mais non, pas de ça! Aussi les compliments ni les

promesses ne l'émurent, et s'il eut le sourire, ce fut tout simplement

parce qu'il se sentait sûr maintenant, même s'il flanchait un peu en

histoire et en grammaire, d'être lâché quand même le soir à cause de la

bonne impression qu'il avait produite le matin.

Quand quatre heures sonnèrent, qu'ils eurent filé à la maison prendre

le chanteau de pain habituel et qu'ils se trouvèrent de nouveau

rassemblés à la Carrière à Pepiot, Camus, certain d'être en avance,

partit avec Grangibus et Gambette pour surveiller la lisière, pendant

que le reste de l'armée filait en toute hâte se mettre en tenue de

bataille.

Camus, arrivé, monta sur son arbre et regarda. Rien encore

n'apparaissait; il en profita pour resserrer les ficelles qui

rattachaient les élastiques à la fourche et au cuir de sa fronde et

pour trier ses cailloux: les meilleurs dans les poches de gauche, les

autres dans celles de droite.

Pendant ce temps, sous la garde de Boulot, qui désignait à chacun sa

place et alignait de grosses pierres pour y poser les habits afin

qu'ils ne se salissent point, les soldats de Lebrac et le chef se

déshabillaient.

--Prends mon fiautot[42], fit Tintin à Boulot, et grimpe sur le chêne

que voilà. Si, des fois, tu voyais le noir ou le fouette-cul ou

quelqu'un que tu ne connaisses pas, tu sifflerais deux coups pour qu'on

puisse se sauver.

[42] Fiautot, sifflet.

A ce moment, Lebrac, qui était en tenue, poussa une exclamation de

colère en se frappant le front:

--Nom de Dieu de nom de Dieu! Comment que j'y ai pas songé? on n'a

point de poche pour mettre les cailloux.

--Merde! c'est vrai! constata Tintin.

--Ce qu'on est bête, confessa La Crique. Il n'y a que les triques,

c'est pas assez! Et il réfléchit une seconde...

--Prenons nos mouchoirs et mettons les cailloux dedans.

Quand il n'y aura pus rien à lancer, chacun roulera le sien autour de

son poignet.

Bien que les mouchoirs ne fussent souvent que des morceaux hors

d'usage de vieilles chemises de toile ou des débris de torchons, il se

trouva une bonne demi-douzaine de combattants qui n'en étaient point

pourvus, et ce, pour la simple raison que, leurs manches de blouses les

remplaçant avantageusement à leur gré, ils ne tenaient point du tout,

en sages qu'ils étaient, à s'encombrer de ces meubles inutiles.

Prévenant l'objection de ces jeunes philosophes, Lebrac leur désigna

comme «musette à godons» leur casquette ou celle de leur voisin, et

tout fut ainsi réglé au mieux des intérêts de la troupe.

--On y est? demanda-t-il ensuite... En avant, alorsse!

Et, lui en tête, Tintin le suivant, puis La Crique, puis les autres,

au petit bonheur, tous, le bâton à la main droite, le mouchoir lié aux

quatre coins et plein de cailloux à l'autre, ils avancèrent lentement,

leurs formes fluettes ou rondouillardes, légèrement frissonnantes, se

découpant en blanc sur la couleur sombre du défilé. En cinq minutes,

ils furent au Gros Buisson.

Camus, juste à ce moment, engageait les hostilités et «ciblait» Migue

La Lune à qui il voulait absolument, disait-il, casser la gueule.

Il était temps cependant que le gros des forces de Longeverne arrivât.

Les Velrans prévenus par Touegueule, émule et rival de Camus, de la

seule présence de quelques ennemis, et enfiévrés encore au souvenir

de leur victoire de l'avant-veille, se préparaient à ne faire qu'une

bouchée de ceux qui se trouvaient devant eux. Mais au moment précis où

ils débouchaient de la forêt pour se former en colonne d'assaut, une

gerbe écrasante de projectiles leur dégringola sur les épaules qui les

fit tout de même réfléchir et émoussa leur enthousiasme.

Touegueule, qui était descendu pour prendre part à la curée, regrimpa

sur son foyard pour voir si, d'aventure, des renforts n'étaient pas

arrivés au Gros Buisson; mais il s'aperçut tout simplement que Camus

était redescendu de son arbre et, la fronde bandée, se tenait près de

Grangibus et de Gambette, ces derniers aussi sur la défensive. Rien de

nouveau par conséquent. C'est que les guerriers de Longeverne, tout

transis et grelottants, s'étaient coulés silencieusement derrière les

fûts des arbres et sous les fourrés épais et ne bougeaient «ni pieds ni

pattes».

--Ils vont recommencer l'assaut, prédit Lebrac à mi-voix; on a eu tort

peut-être de lancer trop de cailloux tout à l'heure; pourvu qu'ils ne

se doutent pas qu'on les attend.

--Attention! prenez vos godons, laissez-les venir tout près, alors je

commanderai le feu et aussitôt la charge!

L'Aztec des Gués, rassuré par l'exploration de Touegueule, pensa que

si les ennemis ne se montraient pas et faisaient ainsi que le samedi

d'avant, c'était qu'ils se trouvaient, de même que ce jour-là, sans

chef et en état d'infériorité numérique notoire. Il décida donc,

immédiatement approuvé par les grands conseillers, enthousiastes encore

au souvenir de la prise de Lebrac, qu'il serait bon aussi de piger

Camus qui justement remontait sur son chêne.

Celui-là sûrement n'aurait pas le temps de fuir, il n'y couperait pas

cette fois, il serait «chauffé» et y passerait tout comme Lebrac.

Depuis longtemps déjà ses cailloux et ses billes faisaient trop de

blessés dans leurs rangs, il était urgent vraiment de lui donner une

bonne leçon et de lui rafler sa fronde.

Ils le laissèrent commodément s'installer.

Les dispositions de combat n'étaient pas longues à prendre pour ces

escarmouches où la valeur personnelle et l'élan général décidaient le

plus souvent de la victoire ou de la défaite; aussi, l'instant d'après,

les bâtons follement tournoyant, poussant des ah! ahr! gutturaux et

féroces, les Velrans, confiants en leur force, fondirent impétueusement

sur le camp ennemi.

On aurait entendu voler une mouche au Gros Buisson de Longeverne: seule

la fronde de Camus claquait, lançant ses projectiles...

Les gars nus, tapis, à genoux ou accroupis, frissonnant de froid sans

oser se l'avouer, tenaient tous le caillou dans la main droite et la

trique en la gauche.

Lebrac au centre, au pied du chêne de Camus, debout, le corps

entièrement dissimulé par le fût du gros arbre, tendait en avant sa

tête farouche, dardant sous ses sourcils froncés ses yeux fixes et

flamboyants, le poing gauche nerveusement serrant son sabre de chef à

garde de ficelle de fouet.

Il suivait le mouvement ennemi, les lèvres frémissantes, prêt à donner

le signal.

Et tout d'un coup, se détendant comme un diable qui sort d'une boîte,

tout son corps contracté bondit sur place, en même temps que sa gorge

hurlait comme dans un accès de démence le commandement impétueux.

--Feu!

Un frondonnement courut comme un frisson.

La rafale de cailloux de l'armée de Longeverne frappa la troupe des

Velrans en plein centre, cassant son élan, en même temps que la voix de

Lebrac, beuglant rageusement et de tous ses poumons, reprenait:

--En avant! en avant! en avant, nom de Dieu!

Et telle une légion infernale et fantastique de gnomes subitement

surgis de terre, tous les soldats de Lebrac, brandissant leurs épieux

et leurs sabres et hurlant épouvantablement, tous, nus comme des vers,

bondirent de leur repaire mystérieux et s'élancèrent d'un irrésistible

élan sur la troupe des Velrans.

La surprise, l'effarement, la frousse, la panique passèrent

successivement sur la bande de l'Aztec des Gués qui s'arrêta paralysée,

puis, devant le danger imminent et qui grandissait de seconde en

seconde, tourna bride d'un seul coup et plus vite encore qu'elle

n'était venue, à enjambées doubles, affolée littéralement, fila vers sa

lisière protectrice sans qu'un seul parmi les fuyards osât seulement

tourner la tête.

Lebrac, en avant toujours, brandissait son sabre; ses grands bras nus

gesticulaient; ses jambes nerveuses faisaient des bonds de deux mètres,

et toute son armée, libre de toute entrave, heureuse de se réchauffer,

accourant d'une folle allure, tâtait déjà de la pointe de ses épieux et

de ses lances les côtes des ennemis qui arrivaient enfin à la grande

tranchée. On allait en chauffer.

Mais la fuite des Velrans ne s'arrêta point pour si peu. Le mur

d'enceinte était là avec le taillis derrière, clairsemé à la lisière

pour s'épaissir après par degrés. La troupe en déroute de l'Aztec des

Gués ne perdit pas son temps à chercher à passer à la queue leu leu

dans la grande tranchée. Les premiers la prirent, mais les derniers

n'hésitèrent point à bondir en plein taillis et à se frayer, des pieds

et des mains et coûte que coûte, un chemin de retraite.

La tenue simplifiée des Longevernes ne leur permettait malheureusement

pas de continuer la poursuite dans les ronces et les épines et, du mur

de la forêt, ils virent leurs ennemis fuyant, lâchant leurs bâtons,

perdant leurs casquettes, semant leurs cailloux, qui s'enfonçaient

meurtris, fouettés, égratignés, déchirés parmi les épines et les

fourrés de ronces comme des sangliers forcés ou des cerfs aux abois.

Lebrac, lui, avait enfilé la Grande Tranchée avec Tintin et Grangibus.

Il allait poser la griffe sur l'épaule frémissante de peur de Migue la

Lune, dont il venait déjà de tanner les reins avec son sabre, quand

deux stridents coups de sifflet venant de son camp, en achevant la

déroute ennemie, les arrêtèrent net eux aussi, lui et ses soldats.

Migue la Lune, laissant derrière lui un sillage odorant caractéristique

qui témoignait de sa frousse intense, put s'échapper comme les autres

et disparut dans le sous-bois.

Qu'y avait-il?

Lebrac et ses guerriers s'étaient retournés, inquiets du signal de

Boulot et soucieux quand même de ne pas se laisser surprendre dans

cette tenue équivoque par un des gardiens laïque ou ecclésiastique,

naturel ou autre, de la morale publique de Longeverne ou d'ailleurs.

Jetant un regard de regret sur la silhouette de Migue la Lune,

Lebrac remonta la tranchée pour regagner la lisière où ses soldats,

écarquillant les prunelles, cherchaient, en attendant son retour, à se

rendre compte de ce qui avait bien pu motiver le signal d'alarme de

Boulot.

Camus qui, au moment de l'assaut, était redescendu de l'arbre, et

avait, on s'en souvient, gardé ses vêtements, s'avança prudemment

jusqu'au contour du chemin pour explorer les alentours.

Ah, ce ne fut pas long! Il vit qui?

Parbleu, cette vadrouille de vieille brute de père Bédouin, lequel,

ahuri lui aussi de ces deux coups de sifflet qui l'avaient fait

tressauter, bourrait ses mauvais quinquets de tous les côtés, afin

de saisir la cause mystérieuse de ce signal insolite et vaguement

sinistre.

CHAPITRE VIII

JUSTES REPRÉSAILLES

Donec ponam inimicos tuos, scabellum

pedum tuorum.

(_Vêpres du Dimanche_).

[Psalmo... nescio quo]

JANOTUS DE BRAGMARDO[43].

Le père Bédouin vit Camus en même temps que l'aperçut celui-ci, mais

si le gosse avait parfaitement reconnu le vieux du premier coup, la

réciproque n'était heureusement pas vraie.

[43] Par Dieu mon amy, magis magnos clericos non sunt magis magnos

sapientes (livre I, chap. 39, Rabelais).

Seulement, le garde champêtre sentant, avec son flair de vieux

briscard, que le galapiat qu'il avait devant lui devait être pour

quelque chose dans cette nouvelle affaire ou tout au moins pourrait lui

donner quelques renseignements ou explications, il lui fit signe de

l'attendre et marcha droit à lui.

Cela faisait bien l'affaire de Boulot qui appréhendait fort que ce

vieux sagouin ne vînt de son côté et ne découvrît le garde-meuble des

camarades de Longeverne. Boulot, pour l'empêcher de parvenir à cet

endroit, était résolu à tout employer et le meilleur moyen était encore

l'injure à courte distance, pourvu toutefois qu'on eût, comme c'était

le cas, des arbres et des buissons afin de se dissimuler et de n'être

point reconnu. De cette façon, en jouant habilement des jambes, on

pouvait entraîner le vieux très loin du terrain de combat:

Quand la perdrix

Voit ses petits

En danger, et n'ayant qu'une plume nouvelle...

Boulot avait appris la fable; cette ruse d'oiseau lui avait plu et,

comme il n'était pas plus bête qu'une perdrix dont il imitait à s'y

méprendre le «tirouit», il saurait bien, lui aussi, entraîner au loin

et semer Zéphirin.

Ce petit jeu cependant n'allait pas sans quelques risques et

complications, dont les plus graves étaient la présence ou la venue

en ces lieux d'un habitant du village ayant bon pied et bon œil

qui le dénoncerait au garde, ou même (ça s'était vu), s'il était

parent, allié ou ami, s'autoriserait de cette familiarité pour venir

attraper par l'oreille le délinquant et le conduire en cette posture au

représentant de la force publique, situation fâcheuse comme on peut

croire.

Et comme Boulot était prudent, il préférait ne pas se mettre dans le

cas d'encourir ce risque. Il n'avait, d'autre part, pas de notions

exactes sur l'issue de la bataille et la façon dont Lebrac avait dirigé

ses troupes. Les cris entendus lui avaient seulement appris qu'un

sérieux assaut avait été donné. Oui, mais où en étaient maintenant les

camarades?

Graves questions!

Camus, lui, comme bien on pense, ne perdit pas son temps à attendre le

garde champêtre. Dès qu'il eut vu que l'autre voulait le rejoindre et

se dirigeait de son côté, il fit prestement demi-tour, se baissa en

sautant dans le ravin et fila vers les camarades en leur criant, pas

trop fort du reste, de fuir par en haut, puisque le Charognard, ainsi

désignait-il le trouble-guerre, venait du côté du bas.

Zéphirin, voyant s'enfuir Camus, ne douta pas un seul instant que

ces sales morveux étaient encore en train «de lui en jouer une»; il

se souvint du coup de l'avant-veille où l'autre lui avait montré son

derrière sans voiles et, comme il se sentait d'attaque ce soir-là, il

piqua un pas de gymnastique pour rattraper le galopin.

Suant et soufflant, il arriva juste à point pour voir la nichée des

gaillards, nus comme des vers, fuir et disparaître entre les buissons

du haut de la Saute, tout en hurlant à son adresse des injures sur le

sens desquelles il n'y avait pas à se méprendre.

--Vieux salaud! putassier! vérolard! vieux bac! hé! on t'emm....!

--Petits cochons, ah! dégoûtants, polissons, mal élevés, ripostait le

vieux, reprenant sa course. Ah! que j'en attrape un seulement; je lui

coupe les oreilles, je lui coupe le nez, je lui coupe la langue, je lui

coupe...

Bédouin voulait tout couper.

Mais pour en attraper un, il aurait fallu avoir des jambes plus agiles

que ses vieilles guibolles; il battit bien les buissons de tous côtés,

mais ne trouva rien et suivit de loin, à la voix, une trace qu'il crut

bonne, mais qui devait bientôt lui faire faux bond elle aussi.

Camus, Grangibus et La Crique, tous trois vêtus, pour protéger le

retour et la mise en tenue de leurs camarades, avaient réalisé ce que

Boulot avait eu un instant l'intention de faire et attiré Zéphirin par

les pâtures de Chasalans, loin, loin, du côté de Velrans, afin aussi de

lui donner le change et lui laisser croire, sa faible vue aidant, que

c'étaient les gamins du village ennemi qui étaient les seuls coupables

de cet attentat à sa dignité de vieux défenseur de la «Pâtrie» et de

représentant de la «loâ».

Tous les signaux de méfiance et de ralliement étant convenus d'avance,

le bois ennemi étant désert, Camus et ses deux acolytes, quand ils

jugèrent le moment venu, cessèrent de crier des injures à Bédouin,

firent un brusque crochet dans les champs, longèrent en rampant le mur

de la pâture à Fricot, rentrèrent dans le bois et, par la tranchée du

haut, vinrent déboucher dans les buissons du communal, à une centaine

de mètres au-dessus du coude du chemin, c'est-à-dire du champ de

bataille.

Il était bien désert à ce moment-là, le champ de bataille, et rien

n'y rappelait la lutte épique de l'heure précédente; mais, dans les

buissons du bas, ils entendirent le tirouit des Longevernes qui,

régulièrement, les rappelait.

Grâce à leur habile diversion, en effet, la troupe surprise avait pu

regagner le camp que gardait Boulot et, à la hâte, dare-dare, remettre

chemises, culottes et blousons et souliers. Boulot, affairé, allait de

l'un à l'autre, aidant de toutes ses mains, n'ayant pas assez de ses

dix doigts pour rentrer les pans de chemises, ajuster les bretelles,

boutonner les pantalons, ramasser les casquettes, lacer des cordons de

souliers et veiller à ce que personne ne perdît ni n'oubliât rien.

En moins de cinq minutes, jurant et grognant contre cette sacrée

vieille fripouille de garde qui se trouvait toujours où on ne

le demandait pas, les soldats de l'armée ayant, avec une juste

satisfaction, réintégré leurs pelures, et demi-satisfaits d'une

demi-victoire dans laquelle on n'avait pas fait de prisonniers,

s'échelonnaient du haut en bas en quatre ou cinq groupes pour rappeler

les trois éclaireurs aux prises avec Bédouin.

--Il me le paiera celui-là! faisait Lebrac, oui, il me le paiera. C'est

pas la première fois que ça lui arrive de chercher à me faire des

misères. Ça ne peut pas se passer comme ça, ou ben y aurait pus de bon

Dieu, pus de justice, pus rien! Ah! non! nom de Dieu, non! ça ne se

passera pas comme ça!

Et le cerveau de Lebrac ruminait une vengeance compliquée et terrible,

et ses camarades, eux aussi, réfléchissaient profondément.

La Guerre des Boutons: Roman de ma douzième année · 第 4 / 17 段