Du reste, le monde faisait peu d’attention aux efforts et aux déboires
de madame Hopwaring. La société s’amusait à autre chose, et se
passionnait présentement pour la rivalité de deux sociétés musicales
composées de ce qu’il y a de mieux en fait de sang bleu. Les
_Rossignols_ et les _Bouvreuils_, ainsi surnommés, accaparaient
l’attention par leurs luttes. D’un côté, les _Rossignols_ devaient
chanter pour l’œuvre éminemment intéressante des _Petits borgnes du cap
de Bonne-Espérance_. La richissime Lady Midas qui, depuis plusieurs
années, prenait chaque année la majorité des billets, avait enfin obtenu
la faveur insigne de faire tous les frais, d’ouvrir ses salons et
d’avoir chez elle les _Rossignols_. La maison de Lady Midas faisait face
à celle de madame Hopwaring, et celle-ci se rappelait à merveille le
temps où Lady Midas, fille d’un petit avoué de campagne, voleur
par-dessus le marché, et femme du Sir Giorgus Midas, dont tout ce qu’on
savait sûrement était qu’il avait une énorme fortune, était trop
heureuse d’être patronnée par elle; mais depuis, l’étoile de Lady Midas
avait pris un essor extraordinaire. Sir Giorgus mettait tant de bonne
volonté à dépenser son argent pour des lords et des ladies, bals,
dîners, concerts, patronages de toutes les œuvres, bazars, foires, il ne
se lassait jamais, qu’à la fin il avait eu sa récompense; des duchesses
venaient familièrement dîner chez lui, et Lady Midas se croyait une
grande dame, et parfaitement l’égale de Lady Blanche Beaudisert,
présidente de la Société des _Bouvreuils_. Les _Bouvreuils_, eux, se
regardent comme infiniment plus recherchés que les _Rossignols_,
auxquels se mêlent parfois quelques professionals payés, tandis que chez
Lady Blanche, mademoiselle Utzvès, l’admirable cantatrice russe qui est
la rage de l’année, va se faire entendre à titre gracieux, trop heureuse
de chanter en pareille compagnie.
Chez Lady Blanche, on chante au profit des _Petits Maoris_. Entre les
deux sociétés, c’est une course au clocher à qui aura la plus belle
recette, la chambrée la plus élégante. Les deux concerts sont fixés au
même jour, Lady Midas et Lady Blanche Beaudisert ne se connaissent pas.
Madame Hopwaring se préoccupait fort peu des _Bouvreuils_, mais les
_Rossignols_ avaient le don de la passionner. Elle ne sortait plus, pour
regarder de sa fenêtre dérouler le tapis à la porte de Lady Midas, et
journellement voir arriver des voitures qu’elle connaissait bien,
chevaux avec pompons au frontail, housses galonnées, valets de pied à
grandes cannes, et les plus avérées grandes dames en descendre pour
aller répéter. Depuis que ces répétitions étaient en train, Barbara ne
dormait plus. Elle avait, deux ou trois fois, croisé la voiture de Lady
Midas dans le square, et celle-ci, qui autrefois donnait des concerts
exprès pour qu’elle s’y fît entendre, ne l’avait pas reconnue. A
l’occasion, Lady Midas avait l’excuse que son ancienne amie était brune.
Cette insolence de parvenue, qu’elle avait connue dans le néant de sa
roture, exaspérait madame Hopwaring au delà de tout le reste, et elle
apprenait avec désespoir le succès certain du concert de Midas House;
les billets se refusaient à la douzaine; tout le monde voulait entendre
la belle madame Bernard Holt jouer du violoncelle; cela valait une
guinée et plus! Deux ducs royaux avaient promis leur présence! De leur
côté, les _Bouvreuils_ ne se tenaient pas pour battus; ils n’avaient pas
de ducs royaux dans le programme, mais on assurait confidentiellement
qu’une très-illustre princesse avait annoncé sa présence. Entendre tout
cela, comme madame Hopwaring l’entendait tous les jours, et se dire que
c’était en vain qu’elle avait la plus belle voix de Londres! Dans de
pareils moments, le pauvre Sir James était vengé et regretté!