II

Du reste, le monde faisait peu d’attention aux efforts et aux déboires

de madame Hopwaring. La société s’amusait à autre chose, et se

passionnait présentement pour la rivalité de deux sociétés musicales

composées de ce qu’il y a de mieux en fait de sang bleu. Les

_Rossignols_ et les _Bouvreuils_, ainsi surnommés, accaparaient

l’attention par leurs luttes. D’un côté, les _Rossignols_ devaient

chanter pour l’œuvre éminemment intéressante des _Petits borgnes du cap

de Bonne-Espérance_. La richissime Lady Midas qui, depuis plusieurs

années, prenait chaque année la majorité des billets, avait enfin obtenu

la faveur insigne de faire tous les frais, d’ouvrir ses salons et

d’avoir chez elle les _Rossignols_. La maison de Lady Midas faisait face

à celle de madame Hopwaring, et celle-ci se rappelait à merveille le

temps où Lady Midas, fille d’un petit avoué de campagne, voleur

par-dessus le marché, et femme du Sir Giorgus Midas, dont tout ce qu’on

savait sûrement était qu’il avait une énorme fortune, était trop

heureuse d’être patronnée par elle; mais depuis, l’étoile de Lady Midas

avait pris un essor extraordinaire. Sir Giorgus mettait tant de bonne

volonté à dépenser son argent pour des lords et des ladies, bals,

dîners, concerts, patronages de toutes les œuvres, bazars, foires, il ne

se lassait jamais, qu’à la fin il avait eu sa récompense; des duchesses

venaient familièrement dîner chez lui, et Lady Midas se croyait une

grande dame, et parfaitement l’égale de Lady Blanche Beaudisert,

présidente de la Société des _Bouvreuils_. Les _Bouvreuils_, eux, se

regardent comme infiniment plus recherchés que les _Rossignols_,

auxquels se mêlent parfois quelques professionals payés, tandis que chez

Lady Blanche, mademoiselle Utzvès, l’admirable cantatrice russe qui est

la rage de l’année, va se faire entendre à titre gracieux, trop heureuse

de chanter en pareille compagnie.

Chez Lady Blanche, on chante au profit des _Petits Maoris_. Entre les

deux sociétés, c’est une course au clocher à qui aura la plus belle

recette, la chambrée la plus élégante. Les deux concerts sont fixés au

même jour, Lady Midas et Lady Blanche Beaudisert ne se connaissent pas.

Madame Hopwaring se préoccupait fort peu des _Bouvreuils_, mais les

_Rossignols_ avaient le don de la passionner. Elle ne sortait plus, pour

regarder de sa fenêtre dérouler le tapis à la porte de Lady Midas, et

journellement voir arriver des voitures qu’elle connaissait bien,

chevaux avec pompons au frontail, housses galonnées, valets de pied à

grandes cannes, et les plus avérées grandes dames en descendre pour

aller répéter. Depuis que ces répétitions étaient en train, Barbara ne

dormait plus. Elle avait, deux ou trois fois, croisé la voiture de Lady

Midas dans le square, et celle-ci, qui autrefois donnait des concerts

exprès pour qu’elle s’y fît entendre, ne l’avait pas reconnue. A

l’occasion, Lady Midas avait l’excuse que son ancienne amie était brune.

Cette insolence de parvenue, qu’elle avait connue dans le néant de sa

roture, exaspérait madame Hopwaring au delà de tout le reste, et elle

apprenait avec désespoir le succès certain du concert de Midas House;

les billets se refusaient à la douzaine; tout le monde voulait entendre

la belle madame Bernard Holt jouer du violoncelle; cela valait une

guinée et plus! Deux ducs royaux avaient promis leur présence! De leur

côté, les _Bouvreuils_ ne se tenaient pas pour battus; ils n’avaient pas

de ducs royaux dans le programme, mais on assurait confidentiellement

qu’une très-illustre princesse avait annoncé sa présence. Entendre tout

cela, comme madame Hopwaring l’entendait tous les jours, et se dire que

c’était en vain qu’elle avait la plus belle voix de Londres! Dans de

pareils moments, le pauvre Sir James était vengé et regretté!

Mylord et Mylady · 第 60 / 63 题