I
Après une absence de deux ans, absence des plus motivées, l’honorable
madame Tudor Hopwaring était revenue à Londres. Cet espace de temps lui
avait suffi pour quitter le domicile conjugal avec le plus grand
scandale, ayant laissé sur sa table une aimable et insolente lettre
d’adieu à son mari, pour être dûment divorcée (il n’y avait pas eu de
défense, selon la formule consacrée), et enfin après dix-huit mois de
tendresse indépendante, elle avait correctement régularisé sa situation,
s’appelant présentement madame Hopwaring, gros comme le bras, et
oubliant qu’elle eût jamais été la femme légitime de Sir James Massey.
Celui-ci, du reste, l’avait remplacée non moins régulièrement par une
charmante petite épousée, blonde de dix-sept ans, avec laquelle il
s’était installé à la campagne. Il avait banni de chez lui tous les
pianos, tous les cahiers de musique, et il avait averti la nouvelle Lady
Massey que sauf le dimanche à l’office (et encore modérément), il ne
permettrait jamais à sa femme de chanter.
C’est que la belle infidèle possédait une voix admirable et un talent de
musicienne qui l’avait rendue l’idole de la société. C’est à cette voix
trop séduisante, à l’accoutumance des duos trop passionnés que beaucoup
de personnes attribuaient la chute de la pauvre Barbara; c’était son
petit nom. Quant à elle, loin de vouloir faire oublier sa voix
harmonieuse, elle l’avait cultivée et étendue de son mieux pendant ses
séjours forcés à Paris et à Rome. L’amoureux et heureux Tudor Hopwaring,
toujours ravi, fasciné et ensorcelé par cette voix, était un auditeur
incomparable, mais jugé insuffisant cependant. Aussi était-ce avec un
véritable transport que madame Tudor Hopwaring avait remis le pied dans
sa bonne ville de Londres, ne doutant pas du tout d’y reprendre
triomphalement sa place, et de faire oublier en un rien de temps la
bagatelle du divorce.
Le ménage était très-disposé à quelques sacrifices dans ce but; madame
Hopwaring, partie brune, revenait blonde, et elle trouvait à cette
transformation une certaine délicatesse dont elle se savait gré. Elle
croyait à n’en pas douter que tous ses parents, et ils étaient nombreux,
lui feraient bonne mine, et si la sotte famille de Tudor lui tenait un
peu rigueur, elle était convaincue qu’on ne tarderait pas à se réjouir
de l’honneur de son alliance.
Elle commença par user du crédit illimité que Tudor lui donnait pour
remeubler la vieille maison patrimoniale qu’il possédait dans B square;
elle répudia tout ce qui aurait rappelé l’installation de Lady Massey,
et adopta un pur Louis XVI, des panneaux en grisaille, une sobriété
extrême de bibelots, une absence totale d’encombrement; de grands
miroirs, des cheminées monumentales, des lustres de cristal de roche, de
vieilles soies pâles aux fenêtres, des tapis de Smyrne sombres. Enfin un
cadre d’une douceur et d’une dignité extrêmes. Rien ne rappelait le
passé, si ce n’est un splendide piano à queue, présent de l’amoureux
Tudor, qui se délectait en pensant aux triomphes de Barbara, dont il
aurait maintenant officiellement le droit de se montrer glorieux.
Le retour du ménage dans ses foyers fut annoncé correctement dans les
journaux qui s’occupent des mouvements du grand monde; les intéressés et
les indifférents apprirent en même temps que M. et madame Hopwaring
étaient arrivés dans B square pour la saison.
Cette nouvelle fut immédiatement discutée et commentée; pour les âmes
innocentes que Barbara comptait parmi ses anciennes relations, elle
avait la fascination du crime; pour les jalouses elle semblait une
insolence, pour beaucoup elle fut surtout un embarras.
Madame Hopwaring, qui voulait faire une rentrée triomphale, commença par
agir hardiment, et exactement comme s’il ne se fût rien passé; mais
plusieurs portes qui restèrent résolûment closes devant elle, des saluts
non rendus, des billets laissés sans réponse, lui arrachèrent bien vite
l’illusion qu’on ne lui tiendrait pas rigueur. On y semblait au
contraire cruellement disposé; d’autres venues plus tôt, et ayant
traversé les mêmes caps orageux, avaient su se remettre en grâce. Un
vent d’indulgence outrée avait soufflé, un vent contraire semblait se
lever, et madame Tudor Hopwaring devait être le bouc émissaire de cette
réaction. On remémorait toutes ses offenses passées, on se rappelait ses
grands airs, son attitude de défi, ses nombreuses flirtations, et par un
mot d’ordre tacite, on était résolu à lui faire payer tout cela, même,
peut-être surtout, ce talent qui l’avait rendue si glorieuse, et dont
elle n’allait plus avoir une occasion qui vaille la peine de se parer.
Madame Hopwaring fut d’abord étonnée, puis résolûment se mit en tête de
faire face à l’orage, et de l’emporter de haute main. Elle commença par
mettre à ses côtés une vieille cousine, personne irréprochable,
orgueilleuse et désagréable, auprès de qui elle s’humilia et qui se fit
partout garante du repentir de sa parente, désormais décidée à être un
modèle de toutes les vertus. Madame Austor, comblée par le ménage
Hopwaring, fit consciencieusement son devoir, mais sans résultat
apparent.
Cependant, madame Hopwaring avait repris son ancien «visiting book», et
fit annoncer, toujours par la bienfaisante influence de la presse, une
série de lunchs, et lança ses invitations, ne s’adressant qu’aux plus
huppées, sachant que celles-là auront parfois l’audace qui manquerait à
d’autres. Ces lunchs, pour lesquels on mettait couramment cent livres de
fleurs sur la table, furent un échec. Quelques femmes acceptèrent,
curieuses de revoir Barbara et son installation, mais décidées à ne
jamais lui rendre la moindre invitation. Sans se laisser abattre, sans
témoigner qu’elle avait le moindre sentiment de son insuccès, madame
Hopwaring fit annoncer un bal, et puis carrément s’en alla chez la
vieille comtesse douairière de Smallbank. Cette vieille comtesse avait
été une des meilleures amies de Barbara pendant la première phase de son
existence; la bonne vieille âme, pauvre et toujours endettée, acceptait
les invitations avec délices, et presque chaque année patronnait quelque
nouvelle maîtresse de maison avide de se faire une «liste», et pour le
compte de laquelle elle lançait les invitations:
--Madame une telle chez elle.--De la part de «la comtesse de Smallbank».
Eh bien, Barbara subirait cette humiliation de parvenue; et elle venait
conjurer sa chère comtesse de faire les invitations pour son bal; le
petit service que Tudor pourrait lui rendre en échange était
sous-entendu.
Lady Smallbank hésita un instant, mais, il faut le dire à son éloge, un
seul petit instant; elle était pratique, elle ne trouvait pas que madame
Hopwaring méritait le traitement qu’on lui infligeait; de plus, elle
était fort gênée dans ses affaires, et la chose fut conclue.
Les cartes de madame Hopwaring furent lancées; toutes portaient au coin:
«De la part de la comtesse de Smallbank.»
Hélas! ce bal devait être le plus cruel déboire de madame Hopwaring. La
crème s’abstint, et il ne vint qu’une légion d’amis inconnus de la
vieille comtesse, dont, il faut le dire, les relations étaient un peu
mélangées; quelques femmes ignorèrent entièrement madame Hopwaring et ne
saluèrent que la comtesse. L’incomparable souper fut un succès parmi la
partie masculine, qui donna au grand complet, mais les fleurs
merveilleuses (il y en avait pour deux mille livres!) ne furent admirées
que par des gens tout à fait indignes d’un pareil régal. Madame
Hopwaring, au désespoir, fut admirable d’entrain et de hardiesse. Elle
lut, le lendemain, les commentaires entortillés sur sa fête, dont on
expliquait l’insuccès apparent; mais, avec un tact de bon stratégiste,
elle ne fit pas le plus insensible mouvement de recul, remercia la
vieille comtesse avec une générosité reconnaissante, se montra plus que
jamais partout, triomphante et aimée, en compagnie de celui qui était
indubitablement aujourd’hui le mari et le devoir. A l’Opéra, au Lycéum,
au Parc, à Hurlingham, aux courses, partout où l’on se fait voir, on
était sûr de rencontrer madame Hopwaring. Ses amies déploraient son
manque de tact, qui les mettait si souvent dans l’embarras; mais la
galerie se laissait prendre à sa mine assurée; rien ne paraissait au
dehors; même Tudor pouvait croire sa femme contente, et, bien
assurément, il le croyait; mais Barbara, elle, sentait sa position
perdue, et son dépit était affreux.