Un matin, huit jours à peine avant le concert des _Bouvreuils_, se
répandit la stupéfiante nouvelle que la merveilleuse cantatrice russe,
qui devait faire aller la foule chez Lady Blanche, n’y chanterait pas!
Quelques-uns la disaient malade, d’autres déclaraient qu’elle était
partie avec le ténor à la mode; chacun avait son histoire, mais ce qui
était indubitable et certain, c’est que Lady Blanche avait reçu une
lettre d’excuse, et que, pour une raison bonne ou mauvaise, la prima
donna annoncée ferait défaut!
Ce fut une consternation chez les Bouvreuils. Comment la remplacer en si
peu de temps? quelle attraction mettre à la place de celle-là? Lady
Blanche Beaudisert était anéantie, car elle jugeait, avec une compétence
toute désintéressée, les talents divers des Bouvreuils, elle cherchait
fiévreusement, parcourant un chapitre de noms, quand tout à coup le
vieux Ciréa, impresario de la troupe, s’écria:
--Ah! si Milady Massey, aujourd’hui madame Hopwaring, était encore des
nôtres!... Elle chantait autrement mieux que mademoiselle Utzvès. Le
malheur est qu’elle n’est plus de la société!
Qui avait dit qu’elle était hors de la société? Lady Blanche fut
instantanément sous les armes; Ciréa avait là une idée lumineuse; on
avait grand tort de négliger une femme aussi agréable, il n’y avait pas
déjà tant de gens de talent dans le monde! Elle, Lady Blanche
Beaudisert, demanderait à madame Hopwaring de remplacer cette
impertinente cantatrice, oui, ce serait un grand coup, un succès
certain! Cette idée émise spontanément et avec décision par Lady Blanche
causa une certaine stupéfaction aux Bouvreuils réunis; mais comme
personne ne voulait avoir l’air plus prude que sa voisine, on s’attendit
mutuellement pour parler, et Lady Blanche ne parut pas douter un instant
de leur extrême approbation. Le concert de Midas House serait éclipsé!
Elle irait le jour même chez cette bonne Barbara!--elle redevint à
l’instant Barbara tout court.--Madame Hopwaring chanterait chez Lady
Blanche Beaudisert (Son Altesse Royale présente)! Cette étonnante
nouvelle se répandit dans Londres avec la rapidité de l’éclair, et la
voiture de Lady Blanche s’arrêtait à peine à la porte de madame
Hopwaring, que déjà le potin avait fait le tour de la ville.
Madame Hopwaring était «at home»; Lady Blanche avec le plus beau
sang-froid monta l’escalier précédée du correct maître d’hôtel, et entra
chez son ancienne amie comme si elles s’étaient vues peu de jours
auparavant; elle ne laissa pas le temps à madame Hopwaring de s’étonner,
lui donna une cordiale poignée de main, s’assit, et de l’air le plus
naturel entama l’entretien.
--Je viens vous remercier des billets que vous m’avez pris; c’est bien
aimable de votre part; mais ce qui serait bien mieux encore... Pourquoi
ne chantez-vous donc pas pour nous?... Oui, pourquoi?
Lady Blanche Beaudisert faisait cette question avec la simplicité d’une
colombe.
Barbara Hopwaring était une personne qu’on trouvait toujours à la
hauteur des circonstances; elle n’avait pas vu Lady Blanche depuis trois
ans, et elle ne s’attendait guère à cette requête; mais elle comprit
tout de suite qu’une complication était survenue, et répondit comme si
elles eussent déjà discuté la question la veille:
--Oh! vous n’avez pas besoin de moi, Lady Blanche!
--Tout au contraire, je ne vous cacherai pas que vous nous seriez de la
plus grande utilité; nous sommes dans un grand embarras, et comme vous
êtes si obligeante en ces occasions, j’ai pensé que comme ancienne amie,
je pouvais vous demander cela.
--Si vraiment je vous rends service, Lady Blanche, ce sera avec plaisir
que je chanterai.
--Thank you, dear, mille et mille fois; venez donc goûter demain, si
vous n’êtes pas engagée. Je vous montrerai le programme; votre ancien
professeur Ciréa est notre impresario; il ne parle que de votre talent.
Et tout de suite Lady Blanche mit l’entretien sur les sujets
indifférents, la politique, les expositions, resta une demi-heure et en
disant adieu laissa tomber que la princesse serait présente!
Il avait suffi de cette demi-heure pour faire reprendre absolument pied
à Barbara; elle se persuada que cette démarche était la plus naturelle
du monde, et parla à Tudor, quand il rentra, d’aller goûter chez Lady
Blanche Beaudisert, comme d’un incident tout prévu. Le mari, avec le
tact de son sexe, témoigna une joie bête, et se promit un triomphe
délicieux à entendre sa Barbara chanter devant la princesse, et tout de
suite autorisa tous les frais de toilette du monde.
Le goûter chez Lady Blanche fut parfaitement cordial et agréable; le
vieux Ciréa, qui avait beaucoup de peine à ne plus appeler son ancienne
élève «mylady», organisa la partie technique du programme, et Barbara
s’aperçut qu’elle allait avoir la part du lion; elle ne recula pas,
très-résolue de rendre à Lady Blanche sa politesse. Les Bouvreuils mâles
qu’on réunit le même soir autour d’elle manifestèrent leur enthousiasme,
et il aurait semblé à un observateur que madame Hopwaring n’avait jamais
quitté Londres que pour un voyage d’agrément. Ce fut une ovation
admirable d’ensemble; les Bouvreuils triomphants parlèrent de leur
concert comme d’une solennité hors ligne, se moquant sans ménagements
des grands préparatifs de Midas House, pour écouter les Misses Blaine
jouer du violon!
Madame Hopwaring, avant même de s’être fait entendre, remontait,
remontait. Deux ou trois opportunistes, de ces personnages qui sont les
baromètres de l’opinion, lui adressèrent immédiatement des invitations à
des bals qui ne devaient avoir lieu qu’à un mois de la date, courant la
chance qu’elle fût encore à la mode à cette échéance. Elle, jouissait
avec délices de ce changement d’atmosphère, se dilatait, embellissait,
retrouvait sa voix des jours amoureux, et ravissait le vieux Ciréa!
Le grand jour vint, et à la même heure, on roula le tapis rouge devant
la porte de Midas House, et devant la maison beaucoup plus modeste de
Lady Blanche. Mais la curiosité portait là tout le beau monde; revoir
Barbara Hopwaring n’était pas un mince attrait; on trouvait que Lady
Blanche avait bien fait, et plus d’une intelligente maîtresse de maison
enviait son initiative.
Les ducs royaux, car deux qui avaient de légères obligations à Sir
Giorgus Midas firent acte de présence, furent étonnés de se trouver au
milieu d’une assistance aussi ordinaire. La crème, duchesses en tête,
était allée entendre Mrs Tudor Hopwaring! Lady Blanche avait accompli
des miracles pour multiplier les places; une vérandah couverte avait été
érigée sur le balcon, les marches de l’escalier conduisant au second
étage mises à profit, et le flot montait toujours.
La Princesse n’était pas là, mais son fauteuil, défendu avec un soin
jaloux, attirait tous les regards respectueux. Les regards et les
oreilles eurent bientôt de quoi s’occuper. Le vieux Ciréa, admirablement
cravaté et constellé de bijoux, prit sa place d’accompagnateur, et
bientôt les musiciens parurent.
La sonate en B fut médiocrement écoutée, quoique violoncelle et violon
fussent tenus par des mains féminines et distinguées! Toute l’attention
était réservée pour le troisième morceau du programme!
Madame Tudor Hopwaring parut enfin, s’avança près du piano, non en
coupable amnistiée, mais en triomphatrice. Elle jeta ses premières notes
avec un éclat joyeux. Était-ce absence, fruit défendu, scandale, on ne
put le savoir; mais elle excita un véritable délire! Les duchesses
ci-dessus mentionnées tournèrent vers Tudor Hopwaring leurs
aristocratiques sourires; une ovation suivit une autre, et quand le
concert terminé et Lady Blanche à l’apogée du contentement, madame
Hopwaring put recevoir les compliments, la foule d’amis et d’amies
s’empressa autour d’elle, lui tenant la main, la complimentant. On ne
pouvait vraiment demander à une personne d’un tempérament aussi
artistique les idées d’une petite bourgeoise de Clapham! Tout fut
oublié, ou plutôt non! madame Hopwaring divorcée et remariée commença
une carrière de succès et de triomphes que n’aurait jamais connue Lady
Massey.
Et voilà comment ce que tant d’efforts, d’argent et de temps dépensés
n’avaient pu faire, une cavatine bien chantée l’accomplit en une heure.