III

Un matin, huit jours à peine avant le concert des _Bouvreuils_, se

répandit la stupéfiante nouvelle que la merveilleuse cantatrice russe,

qui devait faire aller la foule chez Lady Blanche, n’y chanterait pas!

Quelques-uns la disaient malade, d’autres déclaraient qu’elle était

partie avec le ténor à la mode; chacun avait son histoire, mais ce qui

était indubitable et certain, c’est que Lady Blanche avait reçu une

lettre d’excuse, et que, pour une raison bonne ou mauvaise, la prima

donna annoncée ferait défaut!

Ce fut une consternation chez les Bouvreuils. Comment la remplacer en si

peu de temps? quelle attraction mettre à la place de celle-là? Lady

Blanche Beaudisert était anéantie, car elle jugeait, avec une compétence

toute désintéressée, les talents divers des Bouvreuils, elle cherchait

fiévreusement, parcourant un chapitre de noms, quand tout à coup le

vieux Ciréa, impresario de la troupe, s’écria:

--Ah! si Milady Massey, aujourd’hui madame Hopwaring, était encore des

nôtres!... Elle chantait autrement mieux que mademoiselle Utzvès. Le

malheur est qu’elle n’est plus de la société!

Qui avait dit qu’elle était hors de la société? Lady Blanche fut

instantanément sous les armes; Ciréa avait là une idée lumineuse; on

avait grand tort de négliger une femme aussi agréable, il n’y avait pas

déjà tant de gens de talent dans le monde! Elle, Lady Blanche

Beaudisert, demanderait à madame Hopwaring de remplacer cette

impertinente cantatrice, oui, ce serait un grand coup, un succès

certain! Cette idée émise spontanément et avec décision par Lady Blanche

causa une certaine stupéfaction aux Bouvreuils réunis; mais comme

personne ne voulait avoir l’air plus prude que sa voisine, on s’attendit

mutuellement pour parler, et Lady Blanche ne parut pas douter un instant

de leur extrême approbation. Le concert de Midas House serait éclipsé!

Elle irait le jour même chez cette bonne Barbara!--elle redevint à

l’instant Barbara tout court.--Madame Hopwaring chanterait chez Lady

Blanche Beaudisert (Son Altesse Royale présente)! Cette étonnante

nouvelle se répandit dans Londres avec la rapidité de l’éclair, et la

voiture de Lady Blanche s’arrêtait à peine à la porte de madame

Hopwaring, que déjà le potin avait fait le tour de la ville.

Madame Hopwaring était «at home»; Lady Blanche avec le plus beau

sang-froid monta l’escalier précédée du correct maître d’hôtel, et entra

chez son ancienne amie comme si elles s’étaient vues peu de jours

auparavant; elle ne laissa pas le temps à madame Hopwaring de s’étonner,

lui donna une cordiale poignée de main, s’assit, et de l’air le plus

naturel entama l’entretien.

--Je viens vous remercier des billets que vous m’avez pris; c’est bien

aimable de votre part; mais ce qui serait bien mieux encore... Pourquoi

ne chantez-vous donc pas pour nous?... Oui, pourquoi?

Lady Blanche Beaudisert faisait cette question avec la simplicité d’une

colombe.

Barbara Hopwaring était une personne qu’on trouvait toujours à la

hauteur des circonstances; elle n’avait pas vu Lady Blanche depuis trois

ans, et elle ne s’attendait guère à cette requête; mais elle comprit

tout de suite qu’une complication était survenue, et répondit comme si

elles eussent déjà discuté la question la veille:

--Oh! vous n’avez pas besoin de moi, Lady Blanche!

--Tout au contraire, je ne vous cacherai pas que vous nous seriez de la

plus grande utilité; nous sommes dans un grand embarras, et comme vous

êtes si obligeante en ces occasions, j’ai pensé que comme ancienne amie,

je pouvais vous demander cela.

--Si vraiment je vous rends service, Lady Blanche, ce sera avec plaisir

que je chanterai.

--Thank you, dear, mille et mille fois; venez donc goûter demain, si

vous n’êtes pas engagée. Je vous montrerai le programme; votre ancien

professeur Ciréa est notre impresario; il ne parle que de votre talent.

Et tout de suite Lady Blanche mit l’entretien sur les sujets

indifférents, la politique, les expositions, resta une demi-heure et en

disant adieu laissa tomber que la princesse serait présente!

Il avait suffi de cette demi-heure pour faire reprendre absolument pied

à Barbara; elle se persuada que cette démarche était la plus naturelle

du monde, et parla à Tudor, quand il rentra, d’aller goûter chez Lady

Blanche Beaudisert, comme d’un incident tout prévu. Le mari, avec le

tact de son sexe, témoigna une joie bête, et se promit un triomphe

délicieux à entendre sa Barbara chanter devant la princesse, et tout de

suite autorisa tous les frais de toilette du monde.

Le goûter chez Lady Blanche fut parfaitement cordial et agréable; le

vieux Ciréa, qui avait beaucoup de peine à ne plus appeler son ancienne

élève «mylady», organisa la partie technique du programme, et Barbara

s’aperçut qu’elle allait avoir la part du lion; elle ne recula pas,

très-résolue de rendre à Lady Blanche sa politesse. Les Bouvreuils mâles

qu’on réunit le même soir autour d’elle manifestèrent leur enthousiasme,

et il aurait semblé à un observateur que madame Hopwaring n’avait jamais

quitté Londres que pour un voyage d’agrément. Ce fut une ovation

admirable d’ensemble; les Bouvreuils triomphants parlèrent de leur

concert comme d’une solennité hors ligne, se moquant sans ménagements

des grands préparatifs de Midas House, pour écouter les Misses Blaine

jouer du violon!

Madame Hopwaring, avant même de s’être fait entendre, remontait,

remontait. Deux ou trois opportunistes, de ces personnages qui sont les

baromètres de l’opinion, lui adressèrent immédiatement des invitations à

des bals qui ne devaient avoir lieu qu’à un mois de la date, courant la

chance qu’elle fût encore à la mode à cette échéance. Elle, jouissait

avec délices de ce changement d’atmosphère, se dilatait, embellissait,

retrouvait sa voix des jours amoureux, et ravissait le vieux Ciréa!

Le grand jour vint, et à la même heure, on roula le tapis rouge devant

la porte de Midas House, et devant la maison beaucoup plus modeste de

Lady Blanche. Mais la curiosité portait là tout le beau monde; revoir

Barbara Hopwaring n’était pas un mince attrait; on trouvait que Lady

Blanche avait bien fait, et plus d’une intelligente maîtresse de maison

enviait son initiative.

Les ducs royaux, car deux qui avaient de légères obligations à Sir

Giorgus Midas firent acte de présence, furent étonnés de se trouver au

milieu d’une assistance aussi ordinaire. La crème, duchesses en tête,

était allée entendre Mrs Tudor Hopwaring! Lady Blanche avait accompli

des miracles pour multiplier les places; une vérandah couverte avait été

érigée sur le balcon, les marches de l’escalier conduisant au second

étage mises à profit, et le flot montait toujours.

La Princesse n’était pas là, mais son fauteuil, défendu avec un soin

jaloux, attirait tous les regards respectueux. Les regards et les

oreilles eurent bientôt de quoi s’occuper. Le vieux Ciréa, admirablement

cravaté et constellé de bijoux, prit sa place d’accompagnateur, et

bientôt les musiciens parurent.

La sonate en B fut médiocrement écoutée, quoique violoncelle et violon

fussent tenus par des mains féminines et distinguées! Toute l’attention

était réservée pour le troisième morceau du programme!

Madame Tudor Hopwaring parut enfin, s’avança près du piano, non en

coupable amnistiée, mais en triomphatrice. Elle jeta ses premières notes

avec un éclat joyeux. Était-ce absence, fruit défendu, scandale, on ne

put le savoir; mais elle excita un véritable délire! Les duchesses

ci-dessus mentionnées tournèrent vers Tudor Hopwaring leurs

aristocratiques sourires; une ovation suivit une autre, et quand le

concert terminé et Lady Blanche à l’apogée du contentement, madame

Hopwaring put recevoir les compliments, la foule d’amis et d’amies

s’empressa autour d’elle, lui tenant la main, la complimentant. On ne

pouvait vraiment demander à une personne d’un tempérament aussi

artistique les idées d’une petite bourgeoise de Clapham! Tout fut

oublié, ou plutôt non! madame Hopwaring divorcée et remariée commença

une carrière de succès et de triomphes que n’aurait jamais connue Lady

Massey.

Et voilà comment ce que tant d’efforts, d’argent et de temps dépensés

n’avaient pu faire, une cavatine bien chantée l’accomplit en une heure.

Mylord et Mylady · 第 61 / 63 题