Positivement Sir Thomas regrette d’arriver; la vue de la rivière le
laisse insensible, mais il écoute avec plaisir les exclamations
admiratives d’Edith. Quelle belle soirée! Quelle délicieuse promenade!
Oh! Sir Thomas, je vous remercie! Et elle lève vers lui des yeux
très-doux, très-doux.
Cependant il faut descendre; l’échelle est placée. Edith y met son joli
pied bien chaussé d’un soulier verni à bout très-pointu, et d’un bas
noir fin comme une toile d’araignée, et saute à terre.
Les dames montent dans des chambres pour réparer le désordre de leur
toilette; les petites boîtes de poudre de riz sortent des poches, les
mouchoirs fins tamponnent les yeux, les frisettes sont rajustées. Lady
Charlotte échange quelques paroles aimables avec Edith.
Après un moment de flânerie sur les pelouses magnifiques, après la vue
rafraîchissante de la rivière sur laquelle les petites embarcations
passent tranquillement, envoyant de temps en temps dans l’air le bruit
d’une chanson, on rentre, car d’avis unanime, il faut dîner.
C’est une société fort gaie qui prend place autour de la table
magnifiquement servie et chargée de fleurs jusqu’à l’excès; tous les
plats, toutes les assiettes sont encadrés de plates-bandes fleuries;
leur parfum se mêle à celui des fruits et forme une atmosphère
passablement capiteuse. Au dehors, joue la musique, dont les flonflons
entrent par les fenêtres ouvertes et accompagnent le bruit des
assiettes, le choc des cristaux et celui des voix.
Au début, on parle encore un peu bas selon la mode anglaise; peu à peu
le diapason s’élève, et à mesure que circulent le champagne et le
claret-cup, on parle plus haut. Le menu, minutieusement élaboré en
français, est d’ailleurs des plus réconfortants. Sous son heureuse
influence, Sir Thomas, déjà plus vaillant au milieu de tout ce monde que
seul sur son drag, se met positivement à faire la cour à Edith qui est à
sa gauche, et cela en dépit de Lady Charlotte qui est à sa droite, et
qui s’efforce en vain d’attirer son attention. On ne parle que drags,
chevaux, courses, et là elle se sait dans son élément. Mais si Sir
Thomas boit et mange vaillamment pour se donner du courage, ce n’est pas
pour causer avec Lady Charlotte qu’il en a besoin; il regarde de temps
en temps les jolis cheveux «auburn» d’Edith, sur lesquels la lumière
pose des reflets d’or; il regarde sa petite oreille à ourlet rose, et
son charmant petit nez, et la fossette qu’elle a au menton; il se soucie
fort peu de Lord Moldo, fort peu de Wicleff qui fait du bruit comme
quatre et veut prouver à tout le monde, «my dear fellow», qu’il n’y a
que lui qui sache ce que c’est que quatre chevaux bien appareillés.
Edith le sait aussi et bien mieux, car elle trouve des mots charmants
pour louer Vesta, Tancred et leurs deux camarades. Aussi Sir Thomas lui
raconte avec effusion les mérites d’un de ses hunters, l’incomparable
_King of Trumps_ qu’il ne céderait pas pour mille guinées! Edith
comprend cela tout de suite, elle est tout oreilles et semble ne faire
nulle attention aux flirtations qui vont cependant bon train à mesure
qu’on devient plus libre, et que les rires se font plus fréquents; elle
remarque seulement, et le fait doucement remarquer à Sir Thomas, que
Lady Charlotte commence à avoir le bout du nez rouge.
Elle est de bien mauvaise humeur, Lady Charlotte; Moldo se conduit d’une
façon absurde avec la belle Mrs Bernard Foster, et Sir Thomas se donne
tout simplement en spectacle; elle ne peut en croire ses yeux... Elle,
si convaincue qu’il arriverait fatigué, excédé d’Edith, avide de trouver
quelqu’un à qui parler enfin, elle était là prête à se dévouer, et il ne
la regardait seulement pas!... Non-seulement Sir Thomas ne la regardait
pas, mais il se demandait comment il ne s’était pas décidé plus tôt à
poser certaine question à Edith, et se disait que tout à l’heure, dans
le jardin, quelque part bien près de l’eau, il trouverait un cadre
charmant pour sa déclaration...
Et quand enfin après ce long dîner, ils se lèvent de table, respirant
avec bonheur la fraîcheur du soir, et qu’Edith, serrée de très-près par
Sir Thomas, fait une remarque sentimentale sur les étoiles, elle trouve
immédiatement un écho!... Cinq minutes après, ayant découvert le site
selon son cœur, Sir Thomas offre à Edith de devenir Lady Redver-Morris,
et la propriétaire de Vesta et de Tancred qu’elle a su si bien
apprécier.
Lady Charlotte ignorera toujours la part qu’elle a eue au triomphe de sa
rivale; elle a heureusement découvert qu’on peut captiver Lord Moldo en
lui parlant de sa cave, et elle cultive maintenant l’historique des
grands crus.