VI

Positivement Sir Thomas regrette d’arriver; la vue de la rivière le

laisse insensible, mais il écoute avec plaisir les exclamations

admiratives d’Edith. Quelle belle soirée! Quelle délicieuse promenade!

Oh! Sir Thomas, je vous remercie! Et elle lève vers lui des yeux

très-doux, très-doux.

Cependant il faut descendre; l’échelle est placée. Edith y met son joli

pied bien chaussé d’un soulier verni à bout très-pointu, et d’un bas

noir fin comme une toile d’araignée, et saute à terre.

Les dames montent dans des chambres pour réparer le désordre de leur

toilette; les petites boîtes de poudre de riz sortent des poches, les

mouchoirs fins tamponnent les yeux, les frisettes sont rajustées. Lady

Charlotte échange quelques paroles aimables avec Edith.

Après un moment de flânerie sur les pelouses magnifiques, après la vue

rafraîchissante de la rivière sur laquelle les petites embarcations

passent tranquillement, envoyant de temps en temps dans l’air le bruit

d’une chanson, on rentre, car d’avis unanime, il faut dîner.

C’est une société fort gaie qui prend place autour de la table

magnifiquement servie et chargée de fleurs jusqu’à l’excès; tous les

plats, toutes les assiettes sont encadrés de plates-bandes fleuries;

leur parfum se mêle à celui des fruits et forme une atmosphère

passablement capiteuse. Au dehors, joue la musique, dont les flonflons

entrent par les fenêtres ouvertes et accompagnent le bruit des

assiettes, le choc des cristaux et celui des voix.

Au début, on parle encore un peu bas selon la mode anglaise; peu à peu

le diapason s’élève, et à mesure que circulent le champagne et le

claret-cup, on parle plus haut. Le menu, minutieusement élaboré en

français, est d’ailleurs des plus réconfortants. Sous son heureuse

influence, Sir Thomas, déjà plus vaillant au milieu de tout ce monde que

seul sur son drag, se met positivement à faire la cour à Edith qui est à

sa gauche, et cela en dépit de Lady Charlotte qui est à sa droite, et

qui s’efforce en vain d’attirer son attention. On ne parle que drags,

chevaux, courses, et là elle se sait dans son élément. Mais si Sir

Thomas boit et mange vaillamment pour se donner du courage, ce n’est pas

pour causer avec Lady Charlotte qu’il en a besoin; il regarde de temps

en temps les jolis cheveux «auburn» d’Edith, sur lesquels la lumière

pose des reflets d’or; il regarde sa petite oreille à ourlet rose, et

son charmant petit nez, et la fossette qu’elle a au menton; il se soucie

fort peu de Lord Moldo, fort peu de Wicleff qui fait du bruit comme

quatre et veut prouver à tout le monde, «my dear fellow», qu’il n’y a

que lui qui sache ce que c’est que quatre chevaux bien appareillés.

Edith le sait aussi et bien mieux, car elle trouve des mots charmants

pour louer Vesta, Tancred et leurs deux camarades. Aussi Sir Thomas lui

raconte avec effusion les mérites d’un de ses hunters, l’incomparable

_King of Trumps_ qu’il ne céderait pas pour mille guinées! Edith

comprend cela tout de suite, elle est tout oreilles et semble ne faire

nulle attention aux flirtations qui vont cependant bon train à mesure

qu’on devient plus libre, et que les rires se font plus fréquents; elle

remarque seulement, et le fait doucement remarquer à Sir Thomas, que

Lady Charlotte commence à avoir le bout du nez rouge.

Elle est de bien mauvaise humeur, Lady Charlotte; Moldo se conduit d’une

façon absurde avec la belle Mrs Bernard Foster, et Sir Thomas se donne

tout simplement en spectacle; elle ne peut en croire ses yeux... Elle,

si convaincue qu’il arriverait fatigué, excédé d’Edith, avide de trouver

quelqu’un à qui parler enfin, elle était là prête à se dévouer, et il ne

la regardait seulement pas!... Non-seulement Sir Thomas ne la regardait

pas, mais il se demandait comment il ne s’était pas décidé plus tôt à

poser certaine question à Edith, et se disait que tout à l’heure, dans

le jardin, quelque part bien près de l’eau, il trouverait un cadre

charmant pour sa déclaration...

Et quand enfin après ce long dîner, ils se lèvent de table, respirant

avec bonheur la fraîcheur du soir, et qu’Edith, serrée de très-près par

Sir Thomas, fait une remarque sentimentale sur les étoiles, elle trouve

immédiatement un écho!... Cinq minutes après, ayant découvert le site

selon son cœur, Sir Thomas offre à Edith de devenir Lady Redver-Morris,

et la propriétaire de Vesta et de Tancred qu’elle a su si bien

apprécier.

Lady Charlotte ignorera toujours la part qu’elle a eue au triomphe de sa

rivale; elle a heureusement découvert qu’on peut captiver Lord Moldo en

lui parlant de sa cave, et elle cultive maintenant l’historique des

grands crus.

Mylord et Mylady · 第 58 / 63 题