IV

Cinq heures et demie; les trente-deux drags sont à la file, formant un

des plus agréables spectacles qui se puissent voir; puis soudain, il y a

comme un énorme remous, le drag qui est en tête s’ébranle, les autres

suivent tenant bien leur distance, allant tous d’un trot égal et

cadencé. La masse serrée des cavaliers et des voitures se met en

mouvement au même instant; on fait tourner la tête aux chevaux, car il

s’agit de voir encore une fois tous les drags qui vont faire le tour de

Hyde Park avant de partir pour Twickenham.

Sir Thomas vient quatrième; sur le drag suivant, Lord Moldo, qui regarde

assez tendrement Lady Charlotte, trouve de concert avec elle une

quantité de défauts à l’attelage de Sir Thomas, jugé si correct par son

propriétaire.

--Et cette jument de droite, sa Vesta qui a une chaussette blanche!

--Et l’ombrelle d’Edith Howe! Cette ombrelle est absurde! Il faudrait au

moins être fiancée pour oser de pareilles choses.

Malgré la chaussette blanche de Vesta et malgré la malencontreuse

ombrelle, Sir Thomas et Edith sont très-satisfaits, celle-ci pense qu’il

serait charmant d’être toujours là où elle est en ce moment, avec toute

la saveur qu’ajoute le sentiment de la propriété. Sir Thomas est heureux

de sentir à ses côtés une si jolie et si élégante créature, qui semble

si bien comprendre son bonheur. Mais, malgré ses tendres velléités, il

se possède encore assez pour se demander si une femme si bien mise n’est

pas un objet de luxe horriblement dispendieux.

V

On a passé Cromwell-Road, on roule hors de Londres.

Il y a un charme tout particulier à traverser la campagne anglaise; les

habitations ont quelque chose de si vivant et de si avenant! On a vite

laissé derrière soi les petites maisonnettes d’employés, et à mesure

qu’on avance dans la vraie campagne, les habitations se font de plus en

plus confortables; cinq ou six apparaissent parfois l’une auprès de

l’autre, avec leurs briques rouges, leurs fenêtres en «bow», et leurs

pelouses incomparables, éclairées de massifs aux vives couleurs. Puis ce

sont les grandes villas avec leurs «meadows» et leurs «paddocks» où

s’ébattent librement les chevaux; nulle part de murs; rien que des

barrières de bois, auxquelles accourent pour l’occasion tous les enfants

et toutes les maids d’une maison. Puis les rues de village avec

l’artisan sur le pas de son cottage, la pipe à la bouche et l’inévitable

baby à moitié nu sur le bras. Au seuil des «inns», à la grande enseigne

ballante, aux fenêtres à petits carreaux avec leurs pots de fleurs

fleuris, tout un monde d’hommes d’écurie regardant les drags avec un air

connaisseur. Puis les «turnpikes» qui s’ouvrent au bruit de la

trompette; les montées pendant lesquelles il est plus facile de causer;

les descentes avec le sabot qui broie la pierre, le grand harnais lâché

et flottant, et les petits chocs inévitables.

Tout est à l’apaisement, et le repos du soir se fait partout sentir; la

vue de tant de nids où tout le monde paraît heureux, car il n’y a pas à

dire, la vue superficielle des choses indique plutôt le contentement et

la joie, émeut Sir Thomas, habituellement plus maître de lui-même. Il ne

peut s’empêcher de faire à Edith la remarque qu’on pourrait être

très-heureux dans un de ces petits cottages, dont les habitants, la

fulgurante housemaid à bonnet de tulle y compris, se dérangent de leur

thé ou de leur dîner pour les admirer. Ces visions de bonheur économique

chassent les autres, et Sir Thomas réfléchit qu’Edith a été parfaitement

élevée et qu’elle s’entendrait sans doute admirablement à tenir sa

maison, et il la regarde avec d’autant plus de douce bienveillance

qu’elle paraît décidément familiarisée avec les trois bais et l’alezan,

à qui elle adresse par leur nom et à voix basse (ce qui arrive

parfaitement à Sir Thomas) les adjurations les plus câlines; c’est:

«Well done, Vesta!... go, you noble Tancred!...» Et ce sont des

commentaires sur leur allure, leur courage...

Le visage de Sir Thomas respire la plus évidente bonne humeur; il a

observé qu’un des leaders de Saint-Médard n’est pas irréprochable, et

Edith se rappelant un détail de la conversation de Lady Charlotte, lui a

fait remarquer que les noirs du duc de Turf tiraient beaucoup, et qu’ils

avaient un filet sur le nez. Oui, Edith elle-même a fait ces découvertes

pertinentes; elle a fait attention à la taille parfaite des chevaux, et

à l’apparence générale de solidité et de «business» qui caractérise le

drag de Sir Thomas, et il lui explique avec volupté que c’est la

première qualité de ce genre d’attelage, destiné avant tout à faire son

service sur la route.

Sir Thomas est transporté, Edith lui paraît délicieuse; comme il se

trompait en la croyant indifférente et ignorante! Ferme maintien des

chevaux de volée aux descentes, maître coup de fouet également partagé

aux montées, difficultés vaincues aux tournants, à chaque occasion,

Edith laisse échapper un mot qui révèle une parfaite connaissance des

choses chevalines. Charlotte ne parlerait pas mieux!

Sir Thomas est ravi; jamais aucun rendez-vous du «Four in hand Club» ne

lui a paru si agréable; quant à Edith, elle jette de temps en temps un

coup d’œil au drag de Lord Moldo qui les précède, et trouve que la

poussière du chemin a un goût délicieux.

Mylord et Mylady · 第 57 / 63 题