II

Le jeune Blunt Hay, tout en s’en allant à son lodging solitaire, sentait

qu’il s’était fait de puissants ennemis, mais il jugeait des ennemis

très-nécessaires au succès, et le succès, il le voulait vite et

brillant. Certes, il avait toujours trouvé Lady Mary à son gré; mais

quand il l’avait vue ainsi défendue et gardée, il s’était senti une

folle envie de la leur enlever à eux tous, de les étonner par son

audace, et de les faire compter avec lui. Il savait que le monde est

devenu beaucoup plus indulgent, et que si jamais il parvenait à avoir

Lady Mary pour femme, sa carrière, peut-être interrompue un moment, n’en

serait que plus brillante. Tout ce qu’il avait voulu avec suite, il

l’avait atteint. Cadet sans fortune, il avait un siége à la Chambre, il

était un des législateurs de son pays! Inconnu la veille à Londres, il

en était une des personnalités! Que Lady Mary fût amoureuse de lui, son

extrême fatuité ne lui permettait pas d’en douter!

Mais Lady Mary se persuadait de bonne foi qu’elle ne songeait qu’à

l’intérêt du parti.

Il ne fallait pas que Sir Charles Swamp se fît des ennemis, et elle

trouvait qu’il avait été un peu hautain vis-à-vis du jeune orateur déjà

si bien posé.

Cela fit que deux jours après, sa calèche déjà à la porte, le tapis

déroulé sur le trottoir, et elle-même prête à descendre l’escalier,

comme on lui apportait la carte de Hay, elle donna l’ordre de le faire

monter, et, le visage souriant, rentra dans son petit salon pour l’y

recevoir. C’était une pièce aussi close et aimable que sa galerie était

froide et sévère. Une tenture d’un bleu gris couvrait les murs, au

plafond se jouaient de jeunes amours, les fenêtres avaient des vitraux

peints, et une profusion de fleurs coupées distribuées dans des vases de

toute forme répandaient une odeur capiteuse presque trop forte. Lady

Mary, accoudée contre une petite table couverte d’objets de vermeil,

tendit une main cordiale à Hay, et lui indiqua une chaise auprès d’elle.

--Eh bien, qu’est-ce qu’il y a?

Il la regarda bien en face et tout de suite:

--Je vous ai offensée?...

--Moi! quand?...

--Dimanche! j’ai été trop hardi, n’est-ce pas? j’ai choqué Sir Charles

Swamp.

--Quelle idée! Sir Charles vous trouve très-éloquent, moi aussi; nous

espérons que vous avez bien travaillé la question qui va se débattre, et

que vous parlerez le jour de la bataille, de façon à faire frémir les

très-honorables messieurs assis de l’autre côté de la Chambre.

--Je ne sais pas, je n’ai rien étudié.

Le joli visage de Lady Mary se contracta.

--Alors vous abandonnez la cause. C’est malheureux.

--Je n’abandonne rien, mais je suis jaloux.

--Jaloux de qui, de quoi?

--De tous ceux qui étaient là dimanche, et pour qui je ne suis rien ni

personne, je l’ai bien vu.

--Quel enfantillage!...

--Ne dites pas enfantillage, Lady Mary; je suis amoureux, et vous le

savez parfaitement du reste.

--Jamais de la vie! Mais si vraiment vous désirez me plaire,--et cela,

je l’apprendrai avec plaisir, car je fais grand cas de vous,--il faut

servir nos amis avec zèle, avec courage, car vous savez que je regarde

leur succès comme le mien.

Il prit l’air pénitent, et d’une voix douce qui chatouilla

délicieusement l’orgueil de Lady Mary:

--Vous ne pouvez douter que je ferai tout ce que vous m’ordonnerez.

--Bien vrai?

--Essayez...

--Même si je vous demande d’être aimable pour Sir Charles Swamp?

--Même cela si vous le désirez.

--Eh bien, monsieur Hay, je vous remercie. Je ne m’étais pas trompée sur

vous.

--Seulement, si je vous obéis, vous aurez bien quelque indulgence pour

moi?

--Oh! oh!

--Je vous demande si peu...

Lady Mary aimait assez ces petites escarmouches, qui se terminaient

généralement par un vote enlevé ou un article de journal venu à propos.

Mais les récompenses honnêtes qu’elle offrait alors, et qui étaient

toutes platoniques, elle se demandait comment Hay les prendrait, et ce

que son «si peu» voulait dire. Elle ne pouvait se défendre de le trouver

extrêmement séduisant; il avait de si beaux yeux et il était évidemment

très-supérieur; du moins, le bruit en courait sans qu’on eût pensé à se

demander qui l’avait mis en circulation. Elle ne pouvait se croire

amoureuse, n’admettant pas cette éventualité dans sa vie, mais elle

était évidemment «intéressée».

--Si peu? mais quoi enfin?

--La permission de ne rien faire que vous n’ayez approuvé; que je sente

que vous dirigez, que vous inspirez toutes mes actions, et je serai

satisfait.

Ce rôle de Nymphe Égérie était tellement dans les cordes de Lady Mary

qu’elle ne put s’y dérober.

Sur cette entente, ils se quittèrent.

Le soir même, à un grand dîner, Lady Mary eut le plaisir d’annoncer à

Sir Charles Swamp qu’on pouvait tout à fait compter sur le jeune Hay;

elle vanta ses talents, ses connaissances des langues étrangères, et fit

comprendre à Sir Charles que ce jeune homme n’était pas destiné par la

nature à un rôle insignifiant; Sir Charles écouta Lady Mary avec l’air

de respectueuse confiance qui lui était habituel, discuta avec elle

longuement, lui laissa la victoire, et se promit que s’il ne dépendait

que de lui, son protégé ne serait jamais rien.

Il jouissait depuis longtemps de priviléges particuliers auprès de Lady

Mary, rôle délicieux! Ses rêveries involontaires allaient parfois plus

loin; en tout cas, il était jaloux, et vouait Hay de bon cœur aux dieux

infernaux. Il savait heureusement que Lady Mary avait besoin de lui; et

c’était lui et non Hay qui devait faire M. Boyd ministre.

Cependant Lady Mary encourageait son néophyte. C’étaient sans cesse de

nouvelles questions qu’il avait à lui adresser. Malgré l’indépendance

que lui donnait sa grande position et sa réputation inattaquable, elle

sentit qu’il venait un peu trop souvent, et le lui dit; c’était ce qu’il

attendait avec une vive impatience.

--Oui, je le comprends.

Le fait est que les sept domestiques mâles qui constataient chaque

visite de M. Hay faisaient leurs réflexions.

--Je vous remercie de le comprendre.

--Oui, mais je ne veux pas renoncer à vous voir, je ne le puis pas (il

avait l’air bien passionné en disant cela, et Sir Charles Swamp n’avait

jamais l’air passionné). Il nous serait si facile de nous rencontrer!...

Et comme elle voulait l’interrompre...

--Ne pourrions-nous nous rencontrer seuls, à Richmond, au Palais de

Cristal, par exemple?... quelle difficulté à cela? Ici, je suis toujours

comme écrasé; vous viendrez, n’est-ce pas? vous me ferez cette grande

joie?

--Ce n’est pas possible, je vous assure.

--Pas possible: adieu alors!... Et sans lui donner une seconde de

réflexion, il était parti.

Ne pas insister! quelle force auprès d’une femme dont le cœur est

touché! Cette soumission produisit sur Lady Mary l’effet que n’aurait

obtenu aucune supplication; elle se fit à elle-même les raisonnements

les plus spécieux. Se rencontrer au Palais de Cristal ou à un bal,

quelle différence? Une amitié particulière n’est pas une chose

criminelle, et puis quelle crainte à avoir avec un homme aussi soumis,

incapable d’abuser de sa bonté, si plein de délicatesse! Ce qui la

tourmentait maintenant, c’était de lui faire savoir qu’elle voulait

bien, ce qui avait été si impossible d’abord!

Deux jours, trois jours se passèrent, aucune nouvelle de Hay; elle ne

l’avait rencontré dans aucune maison où il aurait dû être, et elle se

décida à demander à son mari s’il l’avait vu à la Chambre.

--Oui, parfaitement, c’est un garçon qui a l’œil ouvert à son intérêt.

Lady Mary ne fit aucune attention à l’injuste accusation, elle ne

comprit qu’une chose, c’est que Blunt Hay l’évitait!

Elle fut alors bien forcée de s’avouer que cela lui était horriblement

sensible!

Au bout d’une huitaine, elle lui écrivit et le pria de venir prendre le

lunch, le jour qui lui serait agréable.

Il vint naturellement le jour même où il reçut la lettre, fut aimable,

causeur, charmant, laissa partir le dernier hôte de Lady Mary; puis, la

porte fermée sur lui, se leva immédiatement à son tour pour prendre

congé.

--Vous partez? demanda Lady Mary.

--Oui, pourquoi resterais-je auprès d’une femme qui n’a aucune confiance

en moi?

--Vous êtes dur pour vos amis, monsieur Hay.

--Oh! non, je suis juste!

--On n’est pas libre dans ce monde, vous le savez bien.

--Ce sont les timides qui disent cela, on est toujours libre quand on

ose. Puis après une longue pause:

--Si vous m’aimiez, que n’oserais-je pas, moi?

Lady Mary eut un éblouissement... Sans savoir comment cela était arrivé,

elle se sentit enlacée par un bras très-ferme, et une main la força

doucement à relever la tête...

--Dites que vous viendrez?...

Un oui mourant... Une étreinte... Et elle se trouva seule avec sa

promesse!

Elle savait qu’ils devaient se rencontrer le même soir, et dans

l’isolement d’un bal, dans cette atmosphère excitante où il est si

difficile de se ressaisir, il lui arracha ce qu’il voulait. Le

surlendemain était un vendredi, jour d’affaires courantes au Parlement;

aucun incident à prévoir. L’exact M. Boyd n’en serait pas moins à son

banc comme toujours. Mais lui, Hay, irait attendre Lady Mary au Palais

de Cristal. Ils s’y rencontreraient, y dîneraient (ou dans le voisinage)

et auraient quelques heures de franche liberté...

La politique, quelle pauvre chose cela parut en ce moment à Lady Mary!

Du reste, Hay faisait bon marché de tout, et ne lui cachait pas que si

elle le voulait, Parlement, ambition (et il avouait qu’il en avait

beaucoup), tout lui serait sacrifié!

Lady Mary se crut à ce moment-là extrêmement amoureuse.

Tout le lendemain, elle vécut comme dans un rêve! M. Boyd, qui n’était

jamais très-amusant, insista pour lui lire les plus ennuyeux articles de

journaux; il était découragé, car le Cabinet, un moment très-écrasé,

paraissait se raffermir. Elle le trouva sot. Pourquoi n’était-il pas au

pouvoir!

Mylord et Mylady · 第 48 / 63 题