L’AMBITIEUSE

I

Ce fut avec une certaine surprise que la galerie se vit forcée de

constater que le jeune Blunt Hay, membre du Parlement pour Berleyho,

paraissait extrêmement «dévoué» à Lady Mary Boyd et qu’elle semblait

s’en apercevoir sans déplaisir. Ce n’est pas que Lady Mary fût jugée

au-dessus des coquetteries, mais les siennes s’adressaient généralement

à des gens très-différents, et ne s’exerçaient guère qu’avec les

ministres d’État présents ou à venir. Les petits billets que Lady Mary

échangeait volontiers avec eux traitaient des graves affaires du

Gouvernement et de celles de son parti--Lady Mary en était une des

étoiles et un des plus fermes soutiens; elle avait toujours aimé la

chose publique au-dessus de tout--et le grand mérite de M. Boyd, son

mari, avait été, non pas d’être bien de sa personne, parfaitement né, et

fort riche, mais de passer pour un des membres du Parlement les plus

sérieux, et destiné sans nul doute à atteindre tous les honneurs

politiques. Le voir ministre était le but de la vie de sa femme; pour

cela il fallait actuellement deux choses: que le ministère existant fût

renversé, et que Sir Charles Swamp, le leader écouté de l’opposition,

fût appelé à former le nouveau cabinet. Lady Mary est la compagne idéale

d’un homme politique; elle trouve parfait que les séances de la Chambre

retiennent son mari jusqu’à trois heures du matin; n’envahit jamais le

study, où, à peine levé, il pioche les livres bleus, jaunes et verts, et

de tout son pouvoir aide à son prestige. M. Boyd, travailleur silencieux

et acharné, sait que le côté mondain n’est pas son fort, mais il s’en

remet à sa femme qui a fait de leur maison une des plus agréables de

Londres, et qui use de tous les moyens, dîners, bals, comédies inédites,

pour en rehausser l’éclat. Tous les jeunes hommes du parti trouvent chez

elle un bon accueil; elle a un tact particulier pour réveiller en eux le

goût de la vie politique, et quand une question quelconque passionne ou

occupe M. Boyd, elle fait son affaire d’y convertir le plus de monde

possible. Elle a déjà formé d’excellentes recrues, et le jour où Victor

Boyd arrivera au pouvoir, il aura beaucoup d’amis derrière lui... Or,

Lady Mary veut que ce soit dans le plus bref délai possible; c’est pour

cela que le jour où son très-fidèle ami, Sir Charles Swamp, lui a parlé

de la nécessité de tenir bien en main une personnalité indépendante,

comme ce jeune Blunt Hay qui pouvait au dernier moment déplacer une

majorité, elle s’est appliquée à en faire son serviteur et son allié.

Elle craint seulement, d’y avoir un peu trop bien réussi; d’habitude les

jeunes du parti se contentent de l’adorer comme une divinité

très-imposante; mais le fougueux Blunt Hay, dont l’ambition est extrême,

et qui a compris tout de suite tous les avantages que peut lui donner

une préférence de Lady Mary, veut rendre cette préférence sérieuse.

C’est un garçon décidé à tout oser pour arriver; aussi avide de pouvoir

que Mylady elle-même, il se demande si une femme comme elle ne serait

pas le levier qu’il lui faudrait, et tout en valsant avec Lady Mary, il

calcule les possibilités d’un enlèvement suivi de divorce et de mariage

réparateur! Ces projets contre le repos de M. Boyd ne l’empêchent pas

d’écouter d’un air touché les assurances de Lady Mary, qui, sachant Hay

ambitieux, lui promet que M. Boyd au pouvoir n’oubliera pas ses amis.

Cependant, si utile, si nécessaire même qu’il soit d’amener le jeune Hay

au sentiment de la discipline, et d’en faire un allié solide, Lady Mary

trouve qu’à mesure qu’il le devient, il a un peu trop la mine d’oublier

leurs positions respectives; elle se résout de l’y ramener, et pour cela

se décide d’user d’un moyen qui lui a déjà réussi; elle invite Hay à un

de ses célèbres dimanches, entre trois et six.

Ces réceptions étaient absolument fermées, et il fallait y être

nominativement prié; le jeune homme, au lieu de paraître comblé comme

elle s’y attendait, répondit en badinant qu’une promenade à Richmond

seul à seul avec elle serait plus son fait! Lady Mary en stratégiste

sérieux le laissa dire sans se fâcher, mais compta que lorsqu’il

l’aurait vue dans sa gloire, il comprendrait la nécessité de prendre un

autre ton.

Le superbe Hall Porter vit donc, rare surprise, arriver le dimanche

suivant, vers quatre heures, un jeune homme à lui inconnu! Ce blanc-bec

passa devant ce grave fonctionnaire et devant les quatre valets de pied

sans manifester le moindre embarras; il se laissa indiquer

silencieusement l’escalier par le gravissime maître d’hôtel, et en haut

de la dernière marche donna son nom avec flegme au «groom of the

chambers», qui, la nuque inclinée, paraissait attendre une sérieuse

confidence. La porte du sanctuaire s’ouvrit: c’était la grande galerie

de tableaux; Lady Mary était assise au milieu, en face d’un superbe

Corrége qui en faisait la gloire. A chaque bout de la galerie une large

fenêtre en baie, et dans le renfoncement de ces fenêtres, des marbres

antiques et des fleurs rares.

Dans le grand vide du centre, des fauteuils dorés rangés avec symétrie,

enfin un cadre absolument sévère et imposant; une douzaine de

personnages à mine grave étaient assis autour de Lady Mary parlant à

voix basse. A la vue de Hay, un léger étonnement parut sur leur visage.

Le tout-puissant Sir Charles Swamp, qui dans l’embrasure d’une fenêtre

tenait par la boutonnière de sa redingote Tom Tongue, le grand pontife

du journal _l’Avenir_, leva ses regards au-dessus de son pince-nez, pour

donner un coup d’œil surpris au nouvel arrivant--puis ce fut tout, il

n’y eut pas la moindre interruption dans l’entretien.--Lady Mary ne

détourna même pas la tête, et il fallut traverser ainsi cette grande

galerie, épreuve qui en avait troublé de très-braves.

Mais celui-là n’en parut pas seulement ému; il alla droit à Lady Mary,

se tint debout devant elle jusqu’à ce qu’elle daignât lui tendre la main

et lui sourire, s’assit avec un air de familiarité aisée, croisa ses

jambes, écouta ce qui se disait et au premier ralentissement de

l’entretien s’en empara, parlant haut, et discutant les pour et les

contre avec une décision pyramidale.

Tous ces vieux législateurs ouvraient des yeux surpris à tant

d’assurance, et d’étranges soupçons leur passaient dans l’esprit! Tous

plus ou moins étaient amoureux à leur manière de Lady Mary; elle était

leur possession collective, leur aimable divinité, et ils trouvaient

fort mauvais qu’un étranger pénétrât dans le sanctuaire. La

bienveillance qu’on avait d’abord éprouvée pour ce jeune homme d’avenir

diminuait singulièrement, et Sir Charles Swamp lui-même quitta son

embrasure de fenêtre, pour venir d’une voix pondérée et habituée à être

écoutée donner deux ou trois démentis à ce disciple trop émancipé.

Quant à Lady Mary, elle gardait une attitude de sphinx; et à vrai dire,

elle ne savait elle-même ce qu’elle éprouvait. Elle n’était pas

indifférente à ce feu et à cette hardiesse; et malgré elle les comparait

avec la gravité et le sérieux des gens qui l’entouraient

ordinairement... Peut-être de légers regrets étaient-ils au fond de son

cœur?... Si elle avait rencontré plus tôt un garçon comme celui-là?...

Mais ce n’était qu’une vision, vite chassée par tout le solide de ce qui

l’entoure. Quelque décidée qu’elle fût à ne pas intervenir, le moment

vint où, sentant l’aigreur arriver, elle s’y vit contrainte--et sur un

mot d’elle--à sa presque confusion, Blunt Hay changea son ton, prit un

air de déférence et ne sembla attendre que ses commandements.

Quand enfin ils s’en allèrent tous, elle fut soulagée. Sir Charles Swamp

lui dit en particulier quelques mots sur leur «jeune ami», et ces

quelques mots voulaient dire qu’on ferait bien de le tenir à distance.

Le jeune ami s’en alla tout seul, la tête haute, saluant en égal, et

recevant des saluts aussi secs que si l’on n’eût jamais compté sur son

éloquence.

Lady Mary est infatuée! cette douloureuse conviction s’empara de ce

petit cénacle; on causa ce soir-là et de la lutte qui allait s’engager,

et de la nécessité d’écraser l’outrecuidance de ce suffisant personnage

qui, débutant dans la vie politique, prenait l’assurance d’un vétéran!

Mylord et Mylady · 第 47 / 63 题