Le matin du jour fixé pour l’expédition, elle composa une petite
histoire à déjeuner, fut écoutée et crue sans la moindre défiance. M.
Boyd était tout aux affaires de la Chambre et, pour changer, annonça
qu’il irait de bonne heure. Enfin, après avoir défendu sa porte, même
pour Sir Charles Swamp, qui se présenta vers midi, Lady Mary monta en
cab vers quatre heures et se fit conduire à la gare, prit bien
franchement son billet, et se rencontra comme par hasard, sur la
plate-forme du palais, avec Hay.
Il contint l’expression de sa satisfaction, mais en laissa voir assez
pour que Lady Mary fût touchée. A vrai dire pourtant, il regrettait un
peu que ce rendez-vous si vivement sollicité eût lieu ce jour-là; des
bruits couraient dans l’air depuis le matin; contre toute attente, la
séance, disait-on, ne se passerait pas sans incident.
Lady Mary, elle, n’était pas sans une arrière-préoccupation du même
genre; tout en écoutant Hay, elle se demandait si, par hasard, la visite
matinale de Sir Charles Swamp n’avait pas une signification
particulière, et elle regrettait presque la consigne qui l’en avait
privée.
En attendant, elle s’essayait à éprouver le délire d’une bonne fortune;
mais tout en parcourant les cours égyptiennes et romaines, et y
jouissant d’une solitude idéale, elle sentait qu’elle était rebelle à ce
genre de félicité. Hay, tout enflammé par la vue de sa conquête, prenait
courage et s’enhardissait. Il ébauchait des tableaux où elle et lui
tenaient absolument la première place; il lui répétait à satiété
qu’inspiré par une femme comme elle, il saurait atteindre à tout. Mais
le mirage était éloigné, et Lady Mary, tout en soupirant des réponses
encourageantes, se disait tout bas, tout bas au fond du cœur, que M.
Boyd aurait encore plus tôt fait d’être ministre!...
Ils erraient dans ce grand palais, qui a déjà vu tant de rencontres du
même genre. Hay parlait d’aller dîner, espérant que le champagne
rendrait à Lady Mary un peu d’entrain. Elle hésitait, tenant infiniment
à se dire que Hay lui était soumis, mais se demandant aussi ce qui se
passait à Londres.
Enfin, il obtint d’elle la permission d’aller commander leur dîner à
l’hôtel, et la laissant seule un instant, saisit l’occasion pour acheter
un journal du soir, que des gamins criaient avec grand fracas, se
réservant d’y jeter plus tard un coup d’œil. Quand il eut le dos bien
tourné, le premier soin de Lady Mary fut d’en faire autant. Elle n’eut
que le temps de lire à la volée: _Importante séance_, et de cacher le
journal. Hay revenait la bouche en cœur, l’œil triomphant et vainqueur.
Oh! elle l’écoutait bien: «Je vous aime! que vous êtes bonne!
m’aimez-vous un peu? êtes-vous un peu heureuse? Quelle journée! C’est le
commencement d’une vie nouvelle, etc., etc.»
Et à part lui: «Qu’est-ce que ces gamins peuvent crier si fort?
Qu’est-il arrivé?»
Et elle répondait: «Si vous m’étiez indifférent, est-ce que je serais
là? Mais vous savez nos conventions, jamais, etc., etc.»
Et lui:
«Oui, mon ange, ce que vous voudrez toujours, etc.»
--Diable de journal! je donnerais vingt louis pour savoir ce qu’il
contient.
Puis, se rapprochant d’une des grandes fenêtres, il regardait avec
attendrissement le jardin.
--Nous irons y prendre l’air après dîner, dit Hay amoureusement. Il
avait dressé un petit itinéraire, et qui sait?... Si elle le voulait, on
pouvait, de de ce jardin, prendre le chemin du bonheur... et de
Jersey!...
Pendant qu’il faisait cet audacieux projet, Lady Mary laissait tomber
son mouchoir comme par mégarde, puis enfin permettait à Hay de la
conduire vers le restaurant. Arrivée à la porte, elle mit sa main à la
poche, et d’une voix tranquille: «Mon mouchoir? Je l’avais en regardant
le jardin.» Il ne fit qu’un bond: «Je retourne le chercher.» Un regard
ardent: «Merci!»
Il n’a pas disparu, qu’elle déploie le journal et lit:
«Séance importante, démission du cabinet. Sir Charles Swamp appelé à en
former un nouveau!!!...»
Elle a lu, c’est un vertige!... son mari, ministre peut-être?... En un
instant toute sa personne est transformée, et comme Hay reparaît,--avec,
lui aussi, une figure extraordinaire,--elle lui dit d’un ton hautain:
--Je reprends le train pour Londres.
--Mais pourquoi?
--Pourquoi? parce que je le désire. Oh! ne prenez pas la peine de
m’accompagner...
Et, sans autre explication, elle le laisse là.
Il a lu la nouvelle, lui aussi, et il a compris!
En garçon d’esprit, Hay s’est décidé à rester au moins des amis de Lady
Mary; mais il est à craindre qu’il n’y réussisse pas. Lady Mary, en
rentrant chez elle, a trouvé un petit mot de Sir Charles Swamp, daté de
quatre heures, lui annonçant son avénement au pouvoir, et à sa suite,
l’entrée de M. Boyd dans le nouveau cabinet. Le jeune Hay est donc
désormais tout à fait inutile à l’ambitieuse Lady Mary.