Harry Rosing arriva à l’heure dite; jamais il n’avait été plus élégant,
plus poétique d’aspect; ses cheveux avaient un faux air d’auréole, et
tous ses mouvements étaient si doux, si câlins, que c’était un plaisir
de le regarder. Il tenait par le collier un splendide chien du mont
Saint-Bernard, dont les yeux humains étaient fixés, avec une
interrogation muette, sur madame Meryton. Tout de suite, pour témoigner
qu’il comprenait sa présentation, le saint-bernard remua la queue de la
façon la plus bienveillante.
--Tibère a parfaitement compris, dit son maître; Tibère sait qu’il doit
vous garder.
Et, pour mieux faire entendre au fidèle Tibère l’étendue de ses devoirs,
Harry Rosing baisa bien tendrement la main de madame Meryton, ce que le
saint-bernard parut approuver du regard.
--Dear thing! dit madame Meryton, et elle posa ses lèvres sur le beau
front de Tibère. Dear noble thing! et elle enlaça le cou du chien de son
bras blanc. Tibère comprit et Tibère lui fut dévoué!
Pendant le dîner, la présence des gens interdit toute espèce d’intimité;
mais le café servi, Rosing comprit que l’heure des épanchements était
venue.
--Dearest madame Meryton, dit-il d’une voix émue, j’ai pensé à vous
toute la journée, et puisque, hélas! je ne puis me mettre en faction
toute la nuit ici, comme je le voudrais, comme ce sera le bonheur de
Tibère, j’ai trouvé le gardien qu’il vous faut.
Madame Meryton, baissant les yeux, demanda nécessairement lequel, et
apprit que Harry Rosing, sachant qu’un peintre de ses camarades avait
souvent d’anciens soldats pour modèles, avait été à la recherche d’un de
ces modèles, le plus brave homme du monde, qui, pour la somme de cinq
shillings, serait absolument charmé de faire, cette nuit-là, sentinelle
dans le jardin de Raphaël house, de dix heures du soir à six heures du
matin, «et avec lui et Tibère, vous pourrez dormir tout à fait
tranquille».
Une pareille sollicitude, un plan si intelligent provoqua une
reconnaissance appropriée, mais cependant un peu plus mesurée que ne
l’eût désirée Harry.
--Vous savez que je ne vous quitterai que lorsque vous serez tout à fait
tranquille?... lui disait-il.
--Oh! mais je serai tranquille, je vous assure, répondit-elle.
La conversation se continua ainsi, simplement affectueuse jusqu’à dix
heures, moment auquel l’ex-soldat et ex-modèle se présenta, et Harry
Rosing sortit lui parler dans le hall et lui expliquer ce qu’il avait à
faire.
--Personne ne doit approcher de la maison, vous comprenez, mon homme?
Personne, nous n’attendons personne! Donc, si l’on sonne à la porte,
gardez-vous d’ouvrir! Si l’on veut forcer la serrure, sifflez comme
ceci, et j’accours. Vous avez une lanterne? Oui, c’est bien. Voici le
chien; ici, Tibère! Évitez le bruit; il y a une Lady qu’il ne faut pas
alarmer. J’irai voir si la faction se fait bien. Personne ne doit sortir
non plus...
--All right! Sir!
Le vieux soldat se tenait très-droit, ravi de ce retour momentané à la
discipline. Malgré ses nombreux cache-nez, chose d’ordinaire suspecte à
Tibère, le chien l’accepta comme un honnête homme, et, sur un signe de
son maître, sortit avec la sentinelle improvisée.
--Maintenant, se dit Harry Rosing, M. Meryton peut revenir, au moins
serons-nous prévenus.
Une seule chose l’inquiétait encore. Comment faire consentir madame
Meryton à ne pas le renvoyer, comme l’exigeaient toutes les
convenances?... Fallait-il brusquer les choses?... Tout devoir a son
éloquence?... Ou tout attendre de la peur?...
Sur ces pensées, Harry Rosing rentra au salon.
--Vous êtes dans un fort. Il est impossible d’approcher. Tibère et Joe
font bonne garde.
--Et comment vous remercier? dit doucement madame Meryton.
Harry Rosing ne la laissa pas longtemps dans l’incertitude sur la façon
dont il rêvait d’être remercié. Il s’agissait tout simplement de
l’aimer, lui qui l’adorait; un homme peut-il demander moins? et, je
regrette de le dire, mais Griselda s’y sentait disposée. Se voir seule
dans une maison isolée et bien défendue avec Rosing, ne lui était pas
désagréable. Il avait une façon de se rapprocher d’elle et de lui
caresser les mains qui bannissait toute idée de crainte ou qui, du
moins, faisait trouver bien agréable d’avoir peur. Il y avait des pauses
pendant lesquelles elle éprouvait un tremblement délicieux. De temps en
temps, Tibère donnait un court aboiement, puis tout retombait dans le
silence.
Vers minuit, car Harry Rosing avait décidé qu’il ne partirait pas avant
minuit, l’heure de tous les crimes, comme on sait, madame Meryton
l’engagea d’une voix faible à s’en retourner chez lui.
--Êtes-vous sûre que vous n’aurez pas peur? répéta-t-il pour la centième
fois.
--Oh! oui.
Mais au même moment un aboiement furieux de Tibère retentit dans la
nuit.
--Chut! dit Harry, écoutons, et en même temps, pour mieux entendre, il
passa un de ses bras autour de la taille de madame Meryton. Elle ne fit
aucune espèce de résistance.
--On marche, dit-elle en se serrant contre lui.
Oui, on marchait; des pas s’entendaient dans le jardin. Tibère aboyait
de plus en plus, c’était un appel immédiat et pressant.
--J’y vais! dit Rosing.