I
Hightone square, comme chacun sait ou doit savoir, est une oasis des
plus distinguées, à vingt pas de Kensington road, à cent du monument
commémoratif du prince Albert, et cependant on y est tellement chez soi,
les jardins y sont si jolis, qu’on a toute liberté de se croire à la
campagne. Les habitants de Hightone square sont tous fort distingués, et
riches bien entendu; une aimable émulation règne dans l’architecture des
différentes habitations, et dans plus d’un cas s’étend à l’intérieur.
«Raphaël house» surtout, située au milieu d’un petit parc en miniature,
a un cachet absolument personnel, et le goût de madame Meryton, qui en
est la fortunée propriétaire, a non-seulement une célébrité locale, mais
une renommée assez étendue dans le grand monde. Fred Meryton, son mari,
a ses affaires dans la Cité, quoique d’une excellente famille et fort
élégant; il aurait préféré une installation moins exotique, et se serait
contenté d’une maison de l’extérieur le plus banal dans une rue chic du
West-End; mais en cela, comme en mille autres choses, il a cédé aux
désirs de Griselda--c’est le nom de madame Meryton,--et avec le temps il
est devenu, lui aussi, fou de son chez-lui. Il s’est passionné, avec
elle, pour les vieux cuirs, pour les panneaux, pour les armures qui
ornent le hall, pour le verre de Venise, la toquade spéciale de madame
Meryton. Leur salon n’est pas celui de tout le monde. Une cheminée
monumentale en occupe le fond; l’intérieur de cette cheminée est garni
de faïences artistiques blanches et bleues; les chenets datent de la
reine Élisabeth, les fauteuils sont reine Anne, les bahuts contemporains
de Thomas de Cantorbéry; le soufflet est un document, les pelles et les
pincettes des témoins! Il y a des bibelots partout depuis les plinthes
jusqu’au plafond. Des fleurs partout aussi; et madame Meryton, sachant
que rien ne fait mieux qu’une petite spécialité, a adopté uniquement les
primevères; d’immenses plantes vertes étendent leur feuillage dans
l’ombre, car il ne règne jamais là qu’une clarté indécise; la lumière du
jour est tamisée par des vitraux foncés, et le soir, quatre grandes
lanternes à verres de couleur, suspendues aux quatre coins de la pièce,
forment avec quelques bougies coiffées d’abat-jour, le seul éclairage,
rien n’étant démodé comme l’éclat bourgeois des lampes.
Entre tous Harry Rosing, le peintre à la mode, qui est leur voisin,
envie à madame Meryton son salon et son originalité. Madame Meryton
pourrait peut-être en dire plus long et avouer que toutes ses bonnes
idées lui ont été suggérées par cet aimable et désintéressé voisin, car
il est très-aimable, très-original, et a un talent immense! Ce talent
est relevé par une figure charmante, une barbe «michelangelesque», et
des manières caressantes rapportées d’Italie avec la science de la
couleur. Harry Rosing trouve de son côté sa voisine très-séduisante,
«très-désirable», comme il l’avoue en fumant sa pipe, et il lui plaît
tout à fait d’avoir établi entre Raphaël house et The Vista qu’il
habite, des relations journalières. Sous prétexte d’abord de communauté
de jardinage, ensuite de goûts--ensuite d’âme, il a pris l’habitude de
venir, à l’heure où il pose ses pinceaux, discourir chez madame Meryton
des fins immédiates de l’homme et de la femme. Griselda (madame Meryton,
comme nous l’avons dit) aime beaucoup ces discours; en général, elle
aime coqueter avec tout le monde, mais surtout avec l’artiste à la mode,
car Harry Rosing, ayant pour spécialité les portraits des jolies femmes,
est choyé et mis sous verre comme un objet précieux.
La grande habitude qu’Harry Rosing a du succès lui fait regarder sa
petite voisine comme une personne très-singulière; tout en
l’encourageant, elle ne veut absolument pas aborder ce qu’il appelle le
terrain sérieux. Comme il lui semble tout à fait incongru que M. Fred
Meryton, assez laid et sans la moindre poésie, lui soit préféré, il
s’imagine que les bonnes occasions seules lui ont manqué, et il s’est
promis de s’évertuer à les faire naître. Pratique autant que poétique,
il compte infiniment pour cela sur le voisinage, et sur les absences
obligatoires relativement assez fréquentes du mari.
De son côté, M. Fred Meryton n’est pas sans avoir remarqué l’attention
toute particulière qu’Harry Rosing accorde à sa femme. Mais jusqu’à quel
point devait-il ou non s’en formaliser, jusqu’à quel point pouvaient
être allées les choses, c’est ce qu’il ne pouvait encore trop dire
lui-même. A tout hasard, il se méfiait, et veillait.
Au commencement de cet automne, les affaires de M. Fred Meryton
l’obligèrent précisément à une nouvelle absence; un jour ou deux à
peine, disait-il à sa femme au départ. Mais le lendemain matin même,
madame Meryton recevait une longue lettre de son mari. Son retour se
trouvait reculé d’une semaine. Rien d’étonnant à cela. Mais l’inusité
était une longue et interminable série de recommandations, sur la façon
de se garder dans Raphaël house; pendant cette absence prolongée, il lui
conseillait de recourir au besoin à leur obligeant voisin, l’aimable
Harry Rosing.
Madame Meryton, enchantée, envoya immédiatement un petit mot à Harry
Rosing. Il ne se fit pas attendre. Madame Meryton lui lut la lettre de
son mari; Harry flaira un piége, mais il entrevit aussi un joint, s’il
savait profiter de la situation. A tout hasard, il surenchérit sur les
risques éventuels, ne sachant pas encore bien exactement à quel point de
vue il pourrait en tirer parti, mais trouvant qu’une situation nouvelle
ne pouvait avoir que du bon. Il rappela qu’en effet une recrudescence de
vols hardis, «burglaries», avait mis depuis quelque temps l’alarme
dans les environs de Londres. Ils parlèrent longtemps et
très-confidentiellement des risques possibles et de la situation
découverte de Raphaël villa; ils allèrent jusque dans la serre, sur
laquelle s’ouvrait une des portes-fenêtres du salon, et remarquèrent
ensemble que cette serre était horriblement exposée et prêtait le flanc
à toutes les entreprises; le jardin était très-touffu et rejoignait de
ce côté la charmille d’arbres verts de «The Vista», propriété d’Harry
Rosing très-boisée aussi. La situation bien approfondie, madame Meryton
ne put s’empêcher d’avouer qu’elle se sentait mal à l’aise. Harry
Rosing, qui la vit un instant prête à quitter Londres et à s’en aller
faire une visite à la campagne, crut bon, après avoir excité ses
craintes, de les modérer, l’assurant qu’avec sa maison bien montée comme
elle l’avait, et des précautions de fermeture, elle était complétement à
l’abri. Il osa même insinuer avec une délicatesse infinie que son
voisinage devait la rassurer un peu; elle savait son dévouement et la
sollicitude, le bonheur qu’il aurait à veiller sur elle, accompagnant le
tout de regards noyés et de légers serrements de main, sur lesquels ils
se séparèrent ce premier jour-là.