La couleur des vagues ne disait précisément rien de bon quand ils
entrèrent dans le golfe de Gascogne. Tout annonçait un changement peu
favorable. La partie de cartes après dîner s’effectua dans des
conditions difficiles; les jetons tombaient à terre, et, en les
ramassant, les mains de madame Tower et celles de Ralph se
rencontrèrent. On vint appeler plusieurs fois Alfred pour la manœuvre,
et restés seuls, ne trouvant rien à dire d’abord, May se crut enfin
obligée à une protestation.
--Pourquoi êtes-vous venu? dit-elle d’une voix basse.
--Vous le demandez?
--Oui. Et elle ajouta avec effort: Vous ne deviez pas venir.
--Regardez-moi, dit-il pour toute réponse.
Elle n’en fit rien, mais laissa prendre sa main; ils s’étaient compris,
et quand Alfred revint annoncer que la nuit serait mauvaise, conseillant
à sa femme d’aller se coucher tout de suite, elle obéit avec une
promptitude extraordinaire.
La nuit fut en effet extrêmement mauvaise; le vent et la mer faisaient
un bruit furieux, et le _White Feather_ tremblait de la poupe à l’éperon
(stern to stem). Mais May n’avait pas la pensée d’avoir peur; Alfred
était sur le pont, et plusieurs fois dans la nuit Ralph vint frapper à
la porte de sa cabine et lui donner des nouvelles du vent. C’était pour
elle un terrible et mystérieux plaisir que de le sentir là, si près, au
milieu des éléments déchaînés, et elle aurait voulu que le jour ne se
levât jamais. Il se leva pourtant, pâle et menaçant. Aidée par son mari,
May monta un instant sur le pont et vit les dégâts de la nuit. Quoique
le vent fût moins violent, on roulait tellement qu’il était impossible
de se tenir, même assis, sans être attaché; elle se résigna à descendre
et s’installa tant bien que mal dans la cabine. Elliott resta auprès
d’elle pour lui tenir compagnie, car s’occuper à quoi que ce soit était
impossible. La matinée se passa lentement; de temps en temps un
mouvement plus violent faisait perdre l’équilibre. Tout d’un coup, soit
effet d’un choc plus violent, soit préméditation, May se trouva dans les
bras de Ralph, sentit un baiser sur son cou, entendit une voix pressée
qui disait: «Je vous aime!» Et étourdie, éperdue, elle allait peut-être
répondre à l’étreinte, quand la porte s’ouvrit, et M. Tower, pâle,
s’arc-boutant à la cloison, parut sur le seuil.
May et Ralph s’éloignèrent précipitamment l’un de l’autre.
D’une voix parfaitement calme, M. Tower dit:
--Ne vous alarmez pas, May, c’est la fin. Le baromètre monte rapidement.
Puis, sans un mot de plus, il remonta.
Un marin à pieds nus arriva immédiatement essayer d’éponger l’eau qui
ruisselait dans la cabine, et ils ne se dirent plus un mot.
May ferma les yeux, et les ouvrant au bout de quelques minutes, se
trouva seule et put penser... Non, c’était impossible! Alfred n’avait pu
rien voir... Le mouvement, le bruit, le trouble, tout avait dû faire
passer inaperçue cette caresse dont le seul souvenir la faisait trembler
et se blottir dans des bras imaginaires...
Elle résolut d’être plus prudente, elle se promit fermement de s’en
tenir là, de s’arrêter au moins maintenant, de jouir sans remords du
bonheur de l’avoir près d’elle. Ce bonheur n’était pas son œuvre, elle
pouvait donc s’y abandonner sans arrière-pensée, mais rien de plus
désormais!
La journée s’écoula lourdement. Petit à petit comme lasse et assouvie,
la mer s’apaisait.
Prétextant la fatigue de la nuit précédente, madame Tower se retira chez
elle et s’étendit pour dormir. Elle put s’habiller pour se mettre à
table, et le dîner s’effectua dans des conditions matérielles moins
difficiles. Il fut uniquement question des alternatives de la
température, et Alfred Tower reçut avec calme les félicitations de
Ralph.
--Je n’ai pas tant de mérite que cela, dit-il. Le _White Feather_ est un
brave petit bateau, et tous mes hommes me sont dévoués; pas un qui ne me
connaisse depuis que je suis gamin. Ils ont l’obéissance parfaite, et
c’est tout ce qu’il faut à bord.
Puis, souriant, il ajouta:
--Je leur dirais de jeter un homme à la mer qu’ils le feraient sans
demander pourquoi!
--Heureusement, vous n’aurez jamais à le leur demander, répondit Ralph
en buvant un verre de champagne.
Le whist fut silencieux, et l’on se sépara de meilleure heure que de
coutume; l’accalmie se faisait de plus en plus, et Alfred avait bien
gagné son repos.
Malgré ce calme général, May eut beaucoup de peine à s’endormir; elle
était nerveuse, inquiète, et aurait voulu causer; mais Alfred était
décidé à dormir et ferma les yeux tout de suite. Enfin, vers quatre
heures, elle s’endormit aussi d’un sommeil si lourd que le bruit
accoutumé sur le pont ne la réveilla pas, et qu’il était huit heures
quand elle ouvrit les yeux. Elle s’habilla, monta sur le pont et y
trouva son mari. Il s’informa affectueusement de sa santé, puis lui
expliqua comme toujours le chemin qu’on avait parcouru.
--On voit la terre, dit-elle, en regardant l’horizon.
--Oui, je me suis mis à l’abri de la côte.
--Est-ce que ce n’est pas dangereux, Alfred?
--Non, pas ici; nous reprendrons le large tantôt.
Elle ne le questionna plus, s’installa sur des coussins, s’étonnant de
ne pas voir Elliott. Enfin, tout à fait surprise, elle demanda vers midi
à son mari:
--Est-ce que M. Elliott est malade?
--Pas que je sache...
May se demanda pourquoi il s’enfermait. Enfin elle verrait au lunch ce
qu’il en était. Mais au moment de se mettre à table, Alfred lui dit
d’une voix singulière:
--Elliott ne lunchera pas avec nous.
--Non... et pourquoi?
--Ne vous en inquiétez pas, je vous en prie.
La tête lui tourna à cette réponse, et surtout au regard froid de son
mari. Il lui fallut des efforts héroïques pour avaler ce qu’on lui
servait, et surtout pour répondre à Alfred qui plaisantait et paraissait
d’une excellente humeur.
La journée fut terrible pour elle. Plus d’une fois, elle s’approcha de
la cabine d’Elliott, il y régnait un silence de mort. Tout à coup May se
rappela ce que son mari avait dit la veille: «Ils jetteraient un homme à
la mer sans demander pourquoi.»
... Une sueur froide la parcourut tout entière... Alfred avait surpris
leur baiser... il s’était vengé... Non, ce n’était pas possible... Mais
où était Ralph?... Où avait-il disparu?... L’angoisse était si forte
qu’elle ne put la dissimuler quand elle se retrouva en face de son mari.
Il la regarda, et d’une voix calme:
--N’ayez aucune inquiétude, dit-il.
Puis, parlant en maître:
--Prenez un meilleur visage que cela, May, je vous prie. Elle prit celui
qu’elle put, cherchant, se creusant la tête; tantôt elle le voyait se
débattant contre les vagues, mais partout elle voyait Alfred fier et
décidé, et son respect pour lui augmentait sensiblement. Il n’était pas
aussi petit garçon qu’elle l’avait cru, et elle se promettait bien de le
ménager sérieusement, si jamais la vie reprenait pour elle, car ce
n’était pas vivre que d’éprouver les craintes qui la dévoraient.
V
Le lendemain, le surlendemain, quinze jours s’écoulèrent. Elle avait dû
rire, causer, recevoir à Lisbonne, à Gibraltar. De Ralph pas un mot.
Était-il mort, noyé? Cette incertitude était affreuse...
Enfin, après trois semaines de ce supplice, se trouvant à Malte, elle y
reçut une quantité de vieux journaux anglais, et les parcourant avec
l’avidité qu’on éprouve en pareille occasion, elle fut prête à
s’évanouir quand, au milieu des comptes rendus mondains, elle vit cette
mention: «M. Ralph Elliott, en Écosse.» Lui, Ralph... vivant en
Écosse!!! Comment s’était-il évanoui du pont du _White Feather_? Elle
eut alors une inspiration sublime, et qui devait beaucoup plus
convaincre son mari de son innocence que ne l’auraient fait toutes les
protestations. Elle prit le journal, et, mettant son doigt sous la
mention du nom:
--Comment est-il arrivé là? dit-elle.
Il la regarda une seconde, elle soutint son regard.
--Je l’ai fait mettre à terre.
--Où, comment, quand?
--Cette nuit-là, sitôt que je vous ai vue endormie.
Et comme le regard de sa femme, ferme et droit, interrogeait toujours:
--Oui, à terre, je lui ai offert cela, ou par-dessus bord; il a préféré
la terre.
--Mais «où?» dit May qui commençait à sourire.
--Un peu loin d’une ville, je crains; mais vous voyez, les mauvaises
monnaies courent toujours.
Après un silence, May dit à son mari:
--Vous avez bien fait, Alfred.
Depuis, May adore son mari.