Le lendemain matin, à six heures, quand la toilette du pont réveilla
May, elle eut un singulier sentiment, en se disant qu’il était là et
qu’ils allaient vivre ensemble du matin au soir. Elle se résolut de
n’avoir pas du tout peur de lui, et d’occuper si bien sa vie, qu’il n’y
trouvât aucune place. Elle voulait apprendre l’espagnol, elle
l’apprendrait; elle lirait, elle écrirait... Non, sûrement, ils seraient
beaucoup moins réunis qu’elle ne le craignait. En attendant, elle
agirait comme à son habitude, et pour se conformer à cette première
résolution, une demi-heure après, elle était sur le pont et y trouvait
Ralph auprès de son mari; elle le salua sans embarras, regarda le
compas, s’informa du chemin qu’on avait parcouru pendant la nuit.
Le jour naissant, doux et gris, promettait une journée magnifique; à
huit heures on déjeuna. May profita de la circonstance pour annoncer ses
intentions laborieuses. Ralph Elliott y répondit en déclarant des
intentions analogues; lui qui n’avait jamais le temps de lire,--il
allait lire,--il dessinerait, puis il s’amuserait à apprendre à parler à
«Proud», le perroquet de madame Tower. Il paraissait du reste décidé à
être bien avec tout le monde à bord, car il fit des avances aux trois
pugs, caressa la tête du magnifique kitten persan qui paraissait déjà
acclimaté, puis sans insister s’en alla tranquillement de son côté,
laissant madame Tower à sa liberté habituelle.
Ces commencements étaient corrects et des plus rassurants, et, pendant
deux ou trois jours, le programme fut exactement suivi... Mais, peu à
peu, on en vint à vivre un peu moins séparés. Le temps s’était gâté, il
pleuvait, le vent sautait d’un côté à l’autre, et Alfred Tower était
constamment sur le pont, occupé à donner des ordres, montrant une
énergie froide dont il ne faisait nul usage dans la vie ordinaire. Avec
cela, on ne prend pas quatre repas ensemble tous les jours, on ne joue
pas aux cartes tous les soirs de compagnie, sans qu’une intimité
involontaire s’établisse. Madame Tower avait beau se défendre et
s’attacher à rester cérémonieuse quand elle y pensait, il était clair
qu’elle en revenait par une pente très-douce aux jours évanouis. Tout y
conspirait. Les rêveries sur le pont, le spectacle émouvant de la mer,
le mystère des nuits, alors qu’elle entendait le clapotement de l’eau et
le frémissement du vent; puis l’escalier où elle se croisait souvent
avec Ralph était bien étroit, et, plus d’une fois, le mouvement du
roulis les avait jetés dangereusement l’un près de l’autre, et alors,
dans son trouble, elle sentait le regard des yeux de Ralph et n’osait
plus lever les siens. Alfred, lui, était toujours ravi. Elliott montrait
le plus intelligent et le plus consciencieux intérêt au baromètre, au
compas, à toutes les manœuvres. Comme marin, le capitaine du _White
Feather_ se sentait apprécié. May, selon son habitude, tenait un livre
de bord des plus intéressants, et notait le vol d’un oiseau,
l’apparition d’une épave, le volume et la couleur des vagues...