Le lendemain, par un temps calme, madame Tower en yachting costume blanc
rehaussé de rouge, attendait ses invités, car elle s’était empressée
d’étendre l’invitation de son mari. Elle était sous les armes, et les
réflexions qu’elle se faisait depuis le matin, réflexions toutes
parfaitement sages cependant, donnaient à ses yeux un éclat
extraordinaire. Son cœur battait un peu vite... mais qui voit un
cœur?... Elle était charmante, voilà tout. C’est ce que lui dit
immédiatement l’aimable Lady Baltoun qui rêvait une invitation plus
permanente, et ce dont l’assura le premier regard de Ralph Elliott,
regard si éloquent qu’elle s’en voulut de le comprendre; mais elle n’y
répondit pas du tout, ce qui était le point capital; il eut l’esprit, du
reste, de s’en tenir à ce regard et de commencer instantanément
l’inspection du _White Feather_, qu’interrompit seulement l’avis que le
lunch était sur la table.
Madame Tower prit sa place de maîtresse de maison. Elle avait voulu que
rien ne prêtât à la critique, même pour quelqu’un qui s’était affiné le
goût sur le continent. Sur la nappe blanche, au milieu des verreries et
de l’argenterie étincelante, s’étendait une glace dont les bords étaient
dissimulés par une ligne de fine verdure; sur cette glace s’étalaient de
gros nénufars semblant se mirer dans une eau transparente; de distance
en distance, des soucoupes d’or travaillé étaient remplies de lycopode
serré d’où s’élevaient de fines figurines d’ivoire, vrais chefs-d’œuvre
d’art; devant chaque convive un verre allongé contenait une fleur
blanche et un feuillage léger; à côté de chaque couvert une petite
assiette d’or remplie d’amandes salées; le service de table blanc et
turquoise était semé de fleurs de mai, délicate allusion au prénom de
madame Tower; tous les verres d’une finesse extrême étaient blancs et
unis, sauf les verres de hock, d’une teinte vieil or et semblables en
forme à ceux qu’on voit dans les vieux tableaux flamands.
Le lunch fut exquis, les vins irréprochables, et les compliments
d’Elliott furent sincères; il fut assez hardi pour profiter d’un bon
moment et dire à May:
--Ah! que n’ai-je hérité plus tôt!
Elle rougit, et se hâta d’aller prendre place à côté de Lady Baltoun,
qui ne tarissait pas sur les agréments et le plaisir du Yachting. Ces
messieurs, tout en fumant, paraissaient s’entendre à ravir, et tout en
ramenant Elliott à terre, Alfred Tower se disait que ce serait là
quelqu’un qu’il vaudrait la peine d’inviter; il méditait la pensée de
lui offrir une place sur le _White Feather_ pour leur prochaine
excursion dans la Méditerranée.
Au bout de huit jours, cette pensée était prête à prendre une forme
positive. Les pourparlers au sujet du _Gleam_ avaient amené des
rapprochements fréquents, tantôt au R. Y. S. Club, tantôt à bord du
_White Feather_.
Elliott devenait indispensable à Alfred, et quant à madame Tower, le
seul point de ses sentiments sur lequel elle fût tout à fait fixée,
était un besoin de redoubler d’élégance et de paraître charmante.
Elle fut saisie de bonne foi quand, quarante-huit heures avant le moment
fixé pour lever l’ancre, son mari lui fit la proposition étonnante de
demander à Elliott de se joindre à eux.
--Il ne vous gênera pas, c’est un ancien ami.
--Oh! non, il ne me gênera pas, non, sûrement...
Mais mon mari, se disait elle, est un imbécile! Un ancien ami!... il
aurait dû savoir... mais au fait, comment l’aurait-il su, il était dans
ce temps-là un gamin en jaquette courte... et évidemment il était bien
jeune encore!
Le surlendemain au soir, profitant d’une marée favorable et d’un vent
d’arrière, le _White Feather_ levait l’ancre faisant route pour
Gibraltar et la Méditerranée, ayant à son bord, comme la presse locale
l’apprit au monde, M. et madame Alfred Tower et M. Ralph Elliott.