Le jour du Drawing-Room était proche, en effet. C’était, pour une
élégante, l’occasion par excellence de déployer toutes ses
magnificences. D’ailleurs, il y avait, de proche en proche, une sorte
d’émulation à qui l’emporterait pour l’inédit et la splendeur, et Lady
Howber voulait l’emporter. Ce que sa toilette lui coûta de méditation,
de combinaisons, de courses, de nuits blanches délicieuses, elle seule
l’aurait pu dire!
Enfin le grand jour arriva! Le matin, Lady Howber monta à cheval de
meilleure heure; le temps était doux et beau, le parc tout parfumé, le
Rotten-Row plus aristocratique et plus ombragé que jamais. Elle
rencontra Johnnie, comme cela lui arrivait souvent:
--Allez-vous au «tea» de Lady Towerbay après le drawing-room?
demanda-t-elle avec malice.
--Oui, Lady Howber, j’y vais, et j’espère avoir le plaisir de vous y
voir.
--Vous croyez? C’est possible.
--Est-ce que vous avez décidé la couleur de vos gants?
--Non.
Ils se regardèrent, se comprirent et firent prendre un temps de galop à
leurs chevaux.
A une heure, la magnifique voiture de gala de Lady Howber venait se
ranger devant la porte. La housse en drap bordeaux relevé d’or; le
cocher dans une livrée de même couleur, en tricorne, perruque frisée,
bas roses, souliers à boucles; les chevaux bais magnifiquement
harnachés, et les deux grands valets de pied, habit de drap bordeaux,
culottés de peluche noire, bas roses, souliers vernis, cordelière d’or
au chapeau, énormes bouquets au revers et grande canne à la main,
attendaient dans le hall; la maison était silencieuse et tranquille. Le
«hall porter» avait ouvert la porte; un des valets de pied qui ne
sortaient pas avait déployé le tapis; Mylady pouvait descendre. Elle
passa comme un éblouissement, une simple dentelle jetée sur ses épaules
nues, et monta l’air indifférent et le cœur ravi.
De tous les côtés arrivaient devant le vieux Saint-James, à façade terne
et triste, les carrosses magnifiques, les livrées éblouissantes. Les
salles se remplissaient, et toutes les couleurs du prisme, toutes les
pierreries de Golconde semblaient s’être donné rendez-vous là. Dans le
jour assombri des grandes salles, les couleurs éclataient quand même,
tant leur intensité brillante défiait même cette lumière fade d’une
journée voilée.
Lady Howber était étincelante. Sa jupe de soie brochée, du vert le plus
pâle, était entièrement couverte de vieille dentelle de Bruges; sur
cette dentelle, à la hauteur de chaque volant, une grosse plume crevette
formant l’attache d’une branche de corail rose qui servait de soutien à
de magnifiques roses jaunes naturelles. Le corsage, décolleté bien bas,
selon la vieille tradition, avait une berthe de dentelle couverte de
roses, au milieu desquelles étincelaient les diamants; le manteau de
cour, également vert pâle, partait des épaules comme un manteau de
reine. Chaque fleur brochée sur l’étoffe était rebrodée à la main en or
fin; la doublure de satin crevette était également brodée d’or; sur
l’épaule tombante s’attachait une touffe de plumes, et de ces plumes
partait une guirlande de roses naturelles, allant d’un côté jusqu’au bas
de la traîne.
Sur sa tête, coiffée serrée, un oiseau de pierreries ouvrait ses ailes
au-dessus des frisons du front; les plumes blanches d’étiquette
s’écrasaient du côté droit, et un voile de gaze d’or retombait sur les
épaules; autour du cou, une sorte de ruche, dentelle et velours,
soutenait les diamants, et, entre les mains gantées de suède couleur
chair brodé, jusqu’à la saignée, de roses, elle tenait un bouquet
immense également de roses choisies.
Les souliers de peau de Suède, de même nuance que les gants et également
brodés, se décolletaient sur un bas de soie vert pâle à petites étoiles
d’or. Lady Howber sentait que personne ne l’écrasait! On l’enviait, et
l’on se rappelait à temps que Sir Julian était bien vieux pour elle.
Une à une, toutes les femmes, les vieilles, les jeunes, celles qui en
étaient à leur trentième drawing-room, les débutantes qui en étaient à
leur premier, passaient en la Présence, baisaient la main, faisaient
leur révérence aisée, gauche ou guindée, et se retiraient.
Tout à coup un bruit courut, et parmi celles dont le tour n’était pas
encore venu, il y eut un vif émoi: Sa Majesté avait remarqué et
vertement blâmé les gants de couleur au dernier drawing-room, et un
chambellan prenait, en ce moment-là, les noms de celles qui en
portaient!...
Des joues se colorèrent, d’autres pâlirent. Passer en la Présence en
méritant une censure, être remarquée pour une infraction à l’étiquette,
quelle humiliation! En une seconde, de bouche en bouche coururent les
supplications aux heureuses qui, correctement gantées de hauts gants
blancs, avaient déjà salué leur souveraine. De belles mains se
dégantèrent à la hâte. Lady Howber, consciente que ses gants à elle
devaient attirer particulièrement l’attention, sachant, de plus, son
bouquet de la taille exagérée qui, disait-on, déplaisait aussi à la
Reine, arracha ses gants brodés de roses, les roula, les jeta dans un
coin, enfila les gants blancs qu’on lui prêtait, et qui étaient trop
grands, mais cela importait peu; son cœur battait encore quand les pages
déployèrent sa traîne... Elle s’inclina avec un profond respect, et il
lui sembla précisément que Sa Majesté regardait ses mains!!!
V
Le Drawing-Room est fini; il avait été interminable par suite du nombre
de présentations;--l’agitation que cette petite émeute avait causée se
manifesta tout haut: les mal notées sont au désespoir; les autres s’en
vont louant la sévérité royale qui allait enfin faire respecter
l’étiquette. Dans tous les «teas» où les belles ladies se dispersent
pour faire admirer leurs toilettes, il n’est question que de cela.
Lady Howber, toute frémissante encore de compliments, arrivait chez sa
grand’mère. Lady Towerbay, entourée d’une élite élégante, nageait dans
une douce satisfaction. Comme elle faisait toujours bien les choses,
elle s’était procuré deux de ses arrière-petits-fils (les plus jolis).
Vêtus de pourpoints satin gris à crevés loutre, ils étaient là pour
faire le service de pages et étaler les traînes. Quand Lady Howber
entra, ce ne furent qu’exclamations; tous les intimes qui étaient
présents tournaient autour d’elle, l’admiraient, la contemplaient.
Elle avait aperçu Johnnie près de la vieille douairière et lui sourit;
mais, au moment où elle se retournait pour lui dire un mot, il avait
disparu... Elle le crut en bas, où se servaient les rafraîchissements,
et, comme elle n’aimait point se gêner ni attendre, le demanda:
--Où est donc Johnnie Vere?
On le chercha inutilement.
--Mais il était là à l’instant, «dear», répondit tout de suite Lady
Towerbay, qui se tenait debout, charmée, et jamais blasée sur ce
spectacle délicieux d’une de ses filles ou petites-filles toute couverte
de diamants, et continuant de lorgner Lady Howber avec soin et de
l’admirer en détail:
--Tout est admirable, disait la vieille lady; ce corail, «dear», est
tout ce que j’ai vu de plus nouveau...
Puis, s’arrêtant dans ses approbations:
--Mais comme vos gants vont mal, Winifred!
Ses gants! Elle les avait oubliés pendant une minute. Et Johnnie, ce
fou, qui était parti!
--Mes gants! Mais ce ne sont pas mes gants!
Et elle les ôtait avec colère.
Au même moment, deux autres figurantes du Drawing-Room faisaient leur
apparition. L’histoire des gants fut contée, confirmée, commentée,
pendant que les blondins à pourpoint étalaient les traînes. Lady
Towerbay, absolument dans son élément, rayonnait. C’étaient là les
bonnes heures de sa vie; elle ne pouvait se lasser d’admirer,
ruisselante de diamants, la triomphante Lady Howber!
Mais la triomphante Lady Howber, rejetant son manteau, s’était assise,
et, la mine boudeuse, acceptait l’assiette qu’on lui présentait.
--Vous êtes fatiguée, «dear»? demanda Lady Towerbay.
--Non!... oui!... je crois que je suis fatiguée!...
Comme d’autres traînes venaient se faire admirer, Lady Howber dit
qu’elle s’en allait. Elle dînait en ville d’abord.
--Merci, ma «dearest», d’être venue, disait Lady Towerbay; dites à ce
cher Julian que je vous ai trouvée splendide. Je pense que je vous
reverrai ce soir chez Lady Charlotte.
Et, dûment escortée, Lady Howber remonta dans sa voiture. Les deux
valets de pied s’élancèrent d’un bond simultané, et l’équipage roula,
suivi des yeux avec attendrissement par l’excellente douairière.