C’est le premier jour des courses, et la journée s’annonce absolument
délicieuse, une de ces journées d’été du Nord qui laissent loin derrière
elles les arides et dures beautés du Midi. Toute la nature est en fête,
et, du haut du drag de M. Vancouver, attelé de quatre chevaux gris
pommelé, on domine un océan de verdure se déroulant sous un ciel doux
comme l’œil bleu d’une femme qui, quelquefois, se voile de larmes. De
Windsor et de Sunningdale, de Bracknell et de Virginia-Water, on arrive
de tous côtés, en côtoyant les jolis jardins tout pleins de roses, de
rhododendrons, de seringa, de tilleuls, de lilas encore en fleur. C’est
sous ce ciel mou comme un baiser du printemps et de l’été qui fait
donner à la belle terre noire et moite toute sa moisson de fleurs.
Là-bas, sur la pelouse, nette comme celle d’un jardin bien tenu, tout
brille, et l’œil au loin se repose sur des genêts en fleur qui poudrent
d’or les tapis verdoyants. Tout s’éteint à côté des richesses de ton du
paysage, et, dans cette atmosphère caressante, l’être se dilate sans se
sentir étouffé ni écrasé.
Lady Charles Berner jouit de tout cela: ce n’est point la nature qui la
ravit, c’est tout; c’est cette succession d’équipages, ce bruit, ce
mouvement, ces arrivées, ce but vers lequel on court. Elle est
admirablement bien sur le drag, derrière M. Vancouver, qui, ayant à côté
de lui sa femme, belle comme une jeune déesse, et devant ses yeux quatre
bêtes admirables, savoure une félicité sans mélange. On roule avec ce
bruit charmant que font les chevaux sur une bonne route; on rit, on
cause, on vit, et il semble à Lady Charles qu’elle n’a jamais si bien
senti la vie courir dans ses veines: comme toutes les Anglaises, elle
est plus sensible aux plaisirs pris en plein air qu’à tous les autres.
On arrive.
Le Royal enclos est rempli de la crème, et les loges particulières et
les stalles ne le sont pas moins; c’est un assaut d’élégance, et les
couleurs claires dominant, c’est une clarté dans la clarté; les drags
sont rangés à leur place, et bientôt on voit arriver l’équipage
royal--ce qu’on appelle le semi-Ascot state.--Il arrive en bon ordre,
précédé de Lord Cork; les livrées rouge et or éclatent au soleil, et ce
luxe à la fois royal et familier est comme la touche définitive qui rend
la scène complète; puis l’acclamation loyale qui s’élève de toutes
parts, et puis tout de suite--les «Trial Stakes»--les vestes de soie des
jockeys se bouffent au vent; ils passent contre l’horizon, emportés
comme dans un vol vertigineux...
Nul n’est indifférent: chacun sent, chacun palpite, chacun acclame, et
les femmes autant, sinon plus que les hommes. Quant à Lady Charles, Lord
Arthur Deburn n’a jamais eu plus de plaisir à expliquer tout ce qu’il
connaît si bien à une débutante (car elle est une débutante à Ascot), et
il la promène à son bras avec un air courtois et conquérant qui fait
qu’on la regarde et qu’elle est charmée d’être regardée. Quant à Lord
Arthur, il sent la poudre, et, comme les bons chevaux de bataille, il
lève la tête!...
Le retour est encore plus agréable que l’arrivée; il s’y ajoute comme
une pointe de griserie. Tout le jour sous le soleil ardent, les bouchons
de champagne ont sauté avec un bruit de feux d’artifice; on a lunché sur
le drag de Vancouver plus qu’il n’était nécessaire; les femmes ont un
peu le sang à la tête, les hommes sont surexcités juste assez pour être
très-gais; la fraîcheur du soir, la rosée abondante qui tombe de bonne
heure dans cette campagne humide est un rafraîchissement délicieux.
--Allons! Lady Charles, nous partons, dit M. Vancouver, et, prenant
d’une main un peu moins ferme les rênes, de l’autre il fait décrire à
son fouet une élégante spirale, et en route pour Syringa Cottage!
Mais, à mesure qu’on avance, les voix baissent un peu; la nuit vient,
quelques mains se rapprochent, et à l’arrivée tout le monde est
silencieux...