IV

Il s’agit de s’habiller pour dîner. Lady Charles ne s’est jamais sentie

plus désireuse de plaire; elle s’inonde d’eau froide, elle brosse ses

cheveux légers, elle se parfume, elle se poudre d’une poudre qui embaume

la violette, et même elle se met un peu de rouge, afin de ne pas être

écrasée par la nuance de son corsage de velours, échancré carré, sans

réticence et garni, selon la bonne tradition, d’une dentelle de Honiton.

Ce corsage, elle le met sur une jupe de mousseline couverte de grosses

cerises, et elle justifiera parfaitement l’exclamation de _cherry ripe!_

qui l’accueillera tout à l’heure. Un éventail de bois de santal, des bas

roses à jour, des souliers assortis au corsage, et la voilà prête. On

frappe, c’est Lady Gwendoline qui envoie des gardénias à Mylady, et

Mylady s’empresse d’en garnir son corsage. Quand elle descend, elle

trouve Lord Arthur qui a été habillé le premier; il est superbe dans sa

tenue irréprochable, avec sa fleur au revers, son mouchoir saturé de

«jockey-club», et sa belle mine de fils de duc.

Peu à peu on arrive, Lady Gwendoline la dernière, indolente, la bouche

entr’ouverte, jolie, languissante, mise comme un conte de fée. Le salon

éclairé est plein de bonnes senteurs du jardin; on parle avec entrain,

Lady Charles s’est appuyée à une barre de fenêtre, elle sent que Lord

Arthur la regarde... enfin le «_dinner is on the table_» rompt le

charme.

La salle à manger est encore plus brillante et plus embaumée; la table

est éclatante, la nappe est traversée d’une large bande de velours

rouge, sur laquelle sont posées des corbeilles basses garnies uniquement

de fleurs blanches et de fine verdure; des candélabres d’argent sont

placés entre ces corbeilles et garnis de bougies roses coiffées d’un

petit abat-jour rose. Devant chaque dame, il y a un élégant arrangement

de fleurs; pas de dessert sur la table; le dressoir est couvert

d’argenterie, comme si les Vancouver étaient là à demeure. On sert la

soupe dans des assiettes d’argent, et le bataillon des domestiques est

en bon ordre; le _butler_, le _groom of the chamber_, le valet de M.

Vancouver, en noir, et les trois valets de pied poudrés, dans une livrée

ventre de biche. C’est un dîner exquis, des vins parfaits; on est entre

soi, dans le laisser-aller de la campagne, après une journée passée

ensemble, et la conversation se fait capiteuse comme le champagne. Lord

Arthur, qui est d’un côté de Lady Charles, lui débite toutes les fadeurs

amoureuses de son répertoire, et l’officier qui est à sa gauche lui fait

valoir tous les agréments d’une telle journée.

--Je ne connais rien de mieux qu’un bon dîner, après une journée comme

celle-ci.

--Je ne sais pas pour le dîner, dit Lady Charles, mais j’adore les

courses.

--Ce qu’il y a de meilleur au monde; un _house-party_ comme celui-ci est

la chose la plus parfaite. Vancouver fait tout admirablement!

--Oh oui! c’est charmant.

Le jeune homme dévisage son vin et le boit avec une satisfaction

visible.

Lord Arthur a soin que le verre de champagne de sa voisine ne soit

jamais vide.

On rit; on est joyeux. A les entendre tous parler uniquement de

plaisirs, de réunions, d’amusements, on croirait volontiers qu’il n’y a

pas autre chose sous le ciel; eux-mêmes le croient, pour le moment, et

c’est avec un sentiment de satisfaction intime, que ses hôtes partagent,

que Lady Gwendoline se lève et donne aux dames le signal du départ. M.

Vancouver, la serviette à la main, leur ouvre correctement la porte:

tous les hommes sont debout, et elles disparaissent avec un bruissement

de soie et une envolée de parfum. Un mouchoir est tombé à terre, Lord

Arthur le relève sans rien dire et le met dans sa poche d’habit.

La «prima sera» est un peu longue; mais, en insulaires intrépides, elles

vont dans le jardin se baigner dans l’air humide. Les héliotropes

embaument à cette heure où l’on ressent peu à peu le charme mystérieux

que vient troubler l’arrivée des hommes, le cigare à la bouche, repus de

bonne chère, et dans la disposition d’esprit qui suit, et qui, contraste

frappant, est ce qu’ils qualifient de poétique... Dans ce jardin étroit,

sous cette vérandah close, Lady Charles éprouve des sensations

nouvelles; Lord Arthur lui parle à voix basse; ils sont seuls; les

autres sont ici et là: il y a une liberté complète, et le parfum des

jasmins achève de la griser...

V

Le lendemain est aussi bon que la veille. Lady Gwendoline commençait à

remarquer la flirtation de son oncle et de Lady Charles; mais elle la

regardait avec un certain dédain, se promettant cependant, une autre

fois, de laisser Lady Charles à ses regrets, et, pour l’amour de l’art,

ébauchant à son mécréant de parent une petite exhortation, mais, au

fond, étant flattée d’avoir un oncle aussi séduisant. Ce sont des dons

de famille!

Pendant ce temps, Lord Charles Berner, à Londres, occupait ses heures de

loisir à écrire à Mylady pour lui rappeler qu’aussitôt Ascot on partait,

on retournait chez soi faire des «économies», surveiller les génisses,

les lapins et les abeilles, et surtout faire des «économies» et rester

tranquille. Il s’étendait complaisamment sur ces riants tableaux.

Cette lettre tomba sur Lady Charles comme une étincelle sur la poudre;

elle la reçut après le «Cup-day», et pendant qu’il était question d’un

pique-nique à Virginia-Water! Le mirage de sa petite maison, dans un

pays pas joli du tout, de sa vie éteinte, étroite, endormie, lui fit

horreur; elle s’anima, s’excita et finalement lut la lettre à Lord

Arthur, lui demandant son avis!...

Le résultat de la consultation ne s’est pas fait attendre! Grâce à Lord

Arthur, Lady Charles Berner a goûté de l’indépendance, de la vie libre

et de l’amour. Quelques jours après, sans regarder derrière elle, elle

débarquait à Boulogne en compagnie de Lord Arthur, qui, pour la septième

fois, dans sa vie accidentée, arrachait une femme à ses devoirs (terme

consacré).

Lady Charles avait débarqué à Boulogne, après un fort mal de mer, sans

une malle, et dut immédiatement consacrer vingt livres sur les quarante

qui étaient son fonds de bourse, à des achats de première nécessité.

Lord Arthur, on ne sait comment, avait sa malle; il connaissait Boulogne

(il y vient quand ses créanciers le pressent et y amène ses conquêtes),

il connaissait les hôtels, le bon marché et le reste, et les voilà

installés--car la triste raison les empêchait d’aller momentanément plus

loin. Lord Arthur a bien gagné soixante livres à Ascot, mais il ne les a

pas encore touchées! Pendant vingt-quatre heures Lady Charles vécut en

plein roman; elle fut une héroïne, elle avait été enlevée, rien ne lui

avait résisté. Mais, au bout de ce laps de temps, sa femme de chambre

lui manquait horriblement, et Lord Arthur se plaignait, du matin au

soir, de la cuisine et des vins. Le fait est qu’après la cuisine et le

vin de M. Vancouver, c’était plus que médiocre. Au bout de trois jours

de cette vie libre et indépendante, de promenades sur la jetée et

d’invocations à la lune, Lady Charles en avait assez, et Lord Arthur

éprouvait un léger sentiment de goutte--très-peu de chose, mais enfin

c’était la goutte! Le soir du troisième jour, ils étaient assis dans le

salon mal meublé de l’hôtel, Lady Charles étendue sur une chaise longue

de cuir noir et lisant un roman, édition de Tauchnitz, quand la porte

s’ouvrit avec fracas, et M. Vancouver fit son entrée... A l’instant,

Lord Arthur retrouvait son agilité et sautait sur ses pieds; Lady

Charles, qui ne savait quelle contenance prendre, poussait un cri et se

persuadait qu’elle était évanouie. Cela ne l’empêchait pas d’entendre

des choses très-malhonnêtes et des épithètes extrêmement fortes que M.

Vancouver, sans le moindre respect, adressait à son oncle. Celui-ci se

défendait mal.

--Et avec quoi payerez-vous la note, ici? termine enfin M. Vancouver.

--Le diable emporte la note!

--Le diable vous emporte vous-même! Ce que je fais, entendez-vous? c’est

pour ma femme, c’est pour Gwen, car, vous, j’aurai du plaisir à vous

voir pendre!

--Merci!

--Il n’y a pas de quoi. Allons, Lady Charles, allez vous habiller; nous

traversons à onze heures.

--Nous traversons! Elle a ouvert les yeux et poussé un nouveau cri.

--Oui, nous traversons, et vous pourrez remercier Lady Gwendoline; elle

a écrit à votre mari que vous avez les oreillons.

--Les oreillons, alors...

--Alors la femme la plus folle que je connaisse pourra oublier sa folie.

--Ah! ah!

Nouveaux cris, nouvelles convulsions.

Lord Arthur veut se précipiter avec des sels; son neveu le pousse, le

prend par les épaules, le met à la porte et la ferme à clef.

Lady Charles reprend alors ses sens; elle met son manteau, elle met son

chapeau et laisse ses achats dans le tiroir de la commode.

--Où est votre malle? demanda Vancouver d’une voix sévère.

--Je n’en ai pas...

Et elle souhaiterait, à un pareil aveu, que la terre l’engloutît.

Mais les éléments sont heureusement indifférents. Escortée de M.

Vancouver, qui ne la lâche pas, Lady Charles monte à bord du bateau, et

le lendemain se retrouve à Syringa Villa, où elle a les oreillons.

Comme la chose n’a rien de grave, dit la lettre apprenant l’accident à

Lord Charles, celui-ci en est quitte pour attendre sa femme à Londres

quelques jours de plus, dans cette placidité béate que procure un club

où tout se trouve sous la main, surtout à un homme ayant, comme lui, un

goût très-marqué pour regarder par la fenêtre deux heures de suite sans

rien dire.

Mylord et Mylady · 第 24 / 63 题