III

Lord Tyars continuait à venir voir fréquemment madame Vesey. Un jour,

comme il entrait, il la surprit se renversant devant la glace dans une

pose des plus charmantes. Il devint très-rouge et se hâta de la supplier

de recommencer...

--Mais non, Harry, laissez donc!...

Comme elle l’avait connu en veste, elle en profitait pour l’appeler par

son prénom, et il était fort sensible à cette preuve d’intimité.

--Est-ce que vous voulez vous faire photographier ainsi? Pourquoi

prenez-vous une aussi jolie attitude, quand vous êtes seule, et ne

voulez-vous pas recommencer, quand je brûle de vous regarder?

--Parce que c’est un secret.

--Un secret, quel secret?

Elle finit par le lui confier, tout doucement, petit à petit; il prit

d’abord un visage souriant et charmant, puis tout à coup se

rembrunissant:

--Tout cela, c’est pour Cinq-Ports.

A son tour, madame Vesey eut l’air offensé.

--Comme vous voudrez, mon cher.

--Alors, si ce n’est pas pour lui, si c’est seulement un tout petit peu

pour moi, pour votre pauvre Harry, dansez pour moi seul.

--Non.

--Je vous en prie!

--Non, ne me le demandez pas.

Il voulut se lever, partir; elle le retint doucement, le força à

s’asseoir, à l’écouter, à la regarder, à observer le regard tendre et

mystérieux de ses yeux, et à lui dire un peu bas:

--Vous êtes une «darling»!...

Holophern Rush ne refuse jamais rien à sa femme; on s’en aperçut le jour

de la soirée. Leurs trois salons avaient été transformés; des arcades

orientales, des palmiers à profusion, des vases indiens, tout avait été

prodigué. Le tapis écarlate, de rigueur pour tout hôte royal, couvrait

le trottoir et menait à une entrée qui semblait celle du palais des

fées; une quantité infinie de lanternes de couleur jetaient une lueur à

fois éclatante et douce; les draperies aux nuances les plus pâles, les

plus délicates, s’enroulaient autour de la rampe de l’escalier, et, sur

le palier supérieur, madame Rush, plus éthérée que jamais, drapée dans

une gaze d’argent, du rouge aux pommettes, les yeux alanguis, couverte

de bijoux, était superbe à voir. Elle ne dormait pas depuis trois nuits;

elle n’avait pas mangé de la journée; mais elle venait de boire un verre

de champagne et se sentait de force à rester vingt heures sur ses pieds.

Les voitures arrivaient; la haie pressée de pauvres se tenait des deux

côtés du tapis, guettant avec un intérêt passionné le passage de chaque

femme sous la marquise improvisée; les «_linkmen_», leur lanterne à la

main, s’empressaient aux marchepieds des «hansoms» qui amenaient des

hommes; les valets de pied, superbes et orgueilleux, se tenaient à la

porte, et les femmes de chambre, les cheveux plats sentant le musc et la

pommade, enlevaient les manteaux, présentaient des épingles et

rajustaient les jupes. Holophern Rush, sa barbe peignée en éventail,

était en bas, attendant Son Altesse Royale. A minuit précis, elle

arriva, le visage coloré, la mine bonasse, la main ouverte. On dansait

déjà, mais dans tous les groupes courut un petit mouvement. Madame

Vesey, en robe écarlate, assise un peu à l’écart, eut l’honneur du

premier regard, et bientôt celui d’une valse. Le prince ne l’eut pas

quittée qu’elle fut assaillie; elle accepta, moitié figue moitié raisin,

un quadrille avec un jeune gandin sans conséquence, et puis on la vit

disparaître...

Madame Rush, qui voltigeait dans l’éther, aperçut un léger nuage

d’inquiétude qui couvrit aussitôt le visage de Son Altesse Royale, et

alla lui dire en souriant d’une façon exquise deux mots qui, évidemment,

le rassurèrent. Lord Tyars, qui, bien entendu, avait dîné chez les Rush

et s’était trouvé à côté de madame Vesey à table, était assez amoureux

et assez gris pour regarder sans la moindre gêne un futur souverain d’un

très-mauvais œil.

Pendant ce temps, la maîtresse de la maison glissait à travers ses

salons et murmurait tout bas qu’on était prié de s’asseoir, qu’elle

avait réservé une petite surprise. Holophern Rush repoussait tout

doucement les groupes et formait un vide entre la baie qui séparait les

deux salons. Des domestiques poudrés, porteurs de splendides mollets à

bas roses, arrivèrent, d’un air condescendant, grouper quelques plantes,

afin de faire un fond, et, à l’étonnement général, une «ayah», tout

enroulée de draperies blanches, vint s’accroupir à terre et frapper sur

une sorte de tambourin une mélodie plaintive et douce. Le silence se

fit: Son Altesse Royale, assise au premier rang, avait l’air charmé et

attendait avec la mine d’un gourmet qui va être satisfait.

Il y eut un léger brouhaha... Un paravent fut déplié et refermé, et

madame Vesey apparut, les deux pieds rapprochés, le buste renversé, les

dents découvertes, les yeux langoureux; elle était drapée dans une gaze

rose, souple et légère, qui la moulait; ses cheveux noirs dénoués

étaient entremêlés de bijoux et de jasmin odorant; ses poignets et ses

chevilles étaient chargés de lourds bracelets, et ses petites mains

étincelaient. Ainsi vue, elle était superbe: le fard lui donnait vingt

ans, et elle y ajoutait tout ce qu’on ne sait pas à vingt ans!

Il y eut un murmure approbateur... l’ayah reprit le tambourin,

qu’accompagnait voluptueusement en sourdine l’orchestre, et madame Vesey

dansa comme on danse dans les pagodes sacrées... Ce fut du délire, des

applaudissements à tout rompre!... Ivre de son succès, elle mettait

toute sa fougue, toute son ardeur, toute son ambition dans ses yeux

voilés!...

Quand elle eut fini, ce fut un murmure spontané; le prince ne fit qu’un

saut de sa chaise, et lui prenant la main, la lui baisa en lui disant:

Merci! En une seconde, elle fut la femme la plus à la mode de Londres.

De vieilles duchesses vinrent lui faire des génuflexions; Holophern Rush

la regardait avec adoration; quant à madame Rush, elle lui aurait baisé

les pieds, tant ce succès, chez elle, la ravissait.

--Et maintenant, ma chère, vous allez venir souper; il y a un souper

servi rien que pour vous dans mon boudoir... Prenez un cavalier...

Madame Rush regardait du coin de l’œil le prince qui était tout proche.

--Et à vous deux faites vos invitations.

--Moi, choisir! répondait la douce Vesey, toute frémissante encore;

choisissez vous-même... Enfin, si vous le voulez... Puis, tournant

légèrement la tête pendant que tous les yeux étaient arrêtés sur elle,

et que ceux du prince la dévoraient en plein, élevant un peu la voix:

--Lord Tyars, voulez-vous me faire la faveur de me donner le bras?

Lord Tyars! Pas le prince!... Celui-ci devint blanc comme sa cravate;

puis, comme Lord Tyars, qui avait bousculé trois femmes, offrait le bras

à madame Vesey, Son Altesse Royale, avec son air de grand seigneur,

s’approcha:

--Puis-je m’inviter à votre table, moi aussi?...

--Trop honorée, monseigneur... fut la respectueuse, mais bien froide

réponse.

C’était une défaite, et, mal préparé, le pauvre prince n’eut pas le

courage d’être du souper. Toute réflexion faite, il se déclara

très-fatigué, et une fois dans l’escalier, au désespoir morne de madame

Rush, il demanda sa voiture. Pendant ce temps, Tyars, du champagne plein

la tête, étouffait d’orgueil de s’être vu ainsi publiquement

préféré!!!...

--C’est ma surprise! lui dit-elle, en mettant ses lèvres tout près de

son oreille, pendant qu’il se penchait pour la servir.

--J’ai la mienne aussi!... fut sa réponse.

On sut le lendemain quelle était cette surprise: madame Vesey devenait

la marquise de Tyars.

Le jour du mariage, c’est Bobbie Rush, personnage de quatre ans, qui,

vêtu en page, avec un pourpoint fraise écrasée, a porté la queue de la

mariée. Madame Rush reçoit maintenant tous les princes qu’elle veut;

elle est tout à fait à la mode. Il n’y a que le pauvre Cinq-Ports qui

cherche de nouveau un cœur et pleure encore sa chaumière!

Mylord et Mylady · 第 15 / 63 题