II

Ces convenances étaient aussi les solides espérances de madame Vesey.

C’était une femme trop sensée et trop raisonnable, elle savait trop bien

ce qu’elle se devait à elle-même pour s’amuser sans raison à une chose

aussi sotte que le sentiment. Son projet n’était rien moins que de faire

le bonheur définitif de Tyars, et elle se sentait tout ce qu’il fallait

pour cela; puisqu’il était assez aveugle pour ne pas s’apercevoir de ce

qu’elle valait, elle lui faisait ouvrir les yeux par le prince.

Elle assurait avec une parfaite bonne foi à sa chère Altesse Royale

qu’elle n’avait d’autre ambition que d’être aimée, le moindre présent

gâterait son bonheur; aussi cette perspective d’amour désintéressé

promettait-elle à Cinq-Ports de longs jours de bonheur. Jamais, depuis

une passion oubliée pour une Gretchen devenue une «Frau» quelconque, il

n’avait été à ce point aimé pour lui-même.

Mais la parfaite félicité de Son Altesse Royale ne suffisait pas à celle

de madame Vesey; lord Tyars était jaloux; c’était un charmant

commencement à une solution sérieuse; mais toute l’habileté de madame

Vesey ne parvenait pas à faire sortir le marquis des déclarations

spéculatives; elle le rassurait, c’était bien; elle ne décourageait pas

ses illégitimes espérances, ce qui était indispensable; mais la parole

décisive ne venait pas, et du train où les choses marchaient, elle

pouvait se faire attendre.

Le marquis de Tyars ne cachait pas, d’ailleurs, sa préférence pour

madame Vesey, femme à la mode, mais madame Vesey n’était peut-être pas

encore assez haut pour que le séduisant marquis eût la pensée de la

confisquer à son profit et de l’enlever à l’univers entier. Il fallait

un triomphe, un triomphe public; il fallait qu’elle fût enviée en un

seul moment par cent femmes, et désirée par tous les hommes!... Un

instant comme celui-là, et Tyars était à elle!

Elle y pensait jour et nuit. Que faire? Que combiner? Quand on n’a ni

voiture ni loge, les succès extérieurs sont difficiles. On ne donne pas

de fête réussie dans une boîte d’allumettes comme son appartement!...

Chez une autre? mais chez qui? Elle eut enfin une inspiration! Elle

pensa à son amie madame Rush, et un jour, vers cinq heures, sans

préméditation d’aucune part, le hasard fit que madame Rush, prenant le

thé chez madame Vesey, eut le plaisir de se rencontrer avec Son Altesse

Royale le prince de Cinq-Ports, et que, tous trois, ils passèrent une

heure charmante.

Madame Rush est la précieuse, élégante et intelligente compagne de

Holophern Rush, garçon d’esprit, fondateur du «_Electric Journal_»

radical, et dont les tendances font horriblement souffrir sa femme, qui

est d’une vieille famille conservatrice et aristocrate jusqu’au bout des

ongles. Elle a épousé Holophern pour plusieurs raisons, dont la

principale est que personne d’autre n’a sollicité sa main, et comme elle

est très-fine et qu’il n’est pas bête, ils se sont entendus à demi-mot

pour accentuer leur dissidence politique et s’en servir. Du reste,

madame Rush déteste la politique, elle n’aime que l’_Art_ sous toutes

les formes: les cantatrices dînent chez elle, les actrices des

différentes nationalités y lunchent; on y récite, on y joue la comédie,

on y fait de la musique de chambre, on y encense les peintres à la mode

et les sculpteurs distingués; enfin l’_Art_, l’_Art_ toujours!

Madame Rush veut être à la mode; elle sait que ce n’est ni la naissance

ni la distinction qui assurent le triomphe. Elle s’est dit, le jour où,

jolie provinciale inconnue, elle a épousé un homme ambitieux qui ne se

cache pas d’être parti de très-bas et de vouloir arriver à tout, qu’il y

arriverait, et elle a commencé sa laborieuse campagne; ses peines, ses

labeurs, ses affronts, ses consolations, ses triomphes font sa vie;

chaque année, elle ajoute à sa «_visiting list_»; chaque année, ses

dîners comptent des noms de plus en plus relevés. Elle a commencé par

les attachés et les secrétaires d’ambassade, qui s’ennuient et sont

contents d’une invitation quand le dîner est excellent et l’hôtesse

jolie; elle a passé par les gens d’esprit et les célébrités, mais

maintenant elle est arrivée aux simples imbéciles titrés et aux femmes

les plus ennuyeuses et les plus recherchées. Cependant, comme elle

reçoit encore souvent des refus qui la désolent, comme surtout elle n’a

jamais envoyé de cartes avec la mention tant désirée: «_Pour rencontrer

Son Altesse Royale le prince de..._», elle brûle d’avoir cet honneur,

qui l’établirait tout à fait femme fashionable.

On comprend maintenant à quel point cette chère madame Vesey lui est

devenue doublement chère, depuis qu’elle lui a fait connaître le prince

de Cinq-Ports! Avoir chez elle Son Altesse Royale est le rêve de madame

Rush, l’y avoir officiellement et sentir que les passants diront, en

voyant le tapis écarlate de la porte, qu’elle a de la «Royalty» dans son

salon!!!... Holophern Rush, tout radical qu’il est, en rêve lui aussi.

Comblée de mille prévenances par ses bons amis les Rush, madame Vesey a

bien voulu promettre de s’entremettre au sujet de l’Altesse; elle l’a

fait, elle a obtenu le consentement royal, en ajoutant que le prince

trouvait Holophern Rush un très-bon garçon, mais qu’il était bien

fatigué de l’Art sous toutes ses incarnations.

Madame Rush fut d’abord anéantie! Chez elle, hors l’Art, rien!... Si Son

Altesse Royale était fatiguée de voir des comédies de salon et

d’entendre chanter, on pourrait avoir peut-être quelque faiseur de tours

japonais.

--Non, dear, pas de Japonais... Puisqu’il faut absolument quelque chose

de nouveau, je sais une danse, moi, bien étonnante que j’ai apprise aux

Indes... C’est toute une histoire. Personne ne la connaît ici et...

ne...

Madame Rush ne la laissa pas finir, elle était enthousiasmée, ravie;

«chère Vesey», elle savait donc tout, même une danse indienne, et

qu’est-ce qu’il faudrait? voulait-elle un encadrement, une pagode, un

pavillon, n’importe quoi?

--Non, ma chère, rien du tout; tâchez seulement de décorer votre salon

un peu à l’orientale, puisque ma petite idée vous amuse... N’en parlez

pas...

--Jamais, dearest... et je vous donnerai un souper comme on n’en a

jamais vu. Il y aura une table à part pour vous, et vous y ferez les

invitations que vous voudrez... Tout Londres en parlera!...

Le lendemain, les invitations étaient lancées, et les trois semaines à

parcourir avant cette heureuse soirée parurent bien longues aux Rush. De

tous côtés on leur demandait quelle était la surprise qu’ils réservaient

à leurs invités, et d’un air innocent ils répondaient:

--Aucune, nous serons entre amis, simplement...

Mylord et Mylady · 第 14 / 63 题