Ces convenances étaient aussi les solides espérances de madame Vesey.
C’était une femme trop sensée et trop raisonnable, elle savait trop bien
ce qu’elle se devait à elle-même pour s’amuser sans raison à une chose
aussi sotte que le sentiment. Son projet n’était rien moins que de faire
le bonheur définitif de Tyars, et elle se sentait tout ce qu’il fallait
pour cela; puisqu’il était assez aveugle pour ne pas s’apercevoir de ce
qu’elle valait, elle lui faisait ouvrir les yeux par le prince.
Elle assurait avec une parfaite bonne foi à sa chère Altesse Royale
qu’elle n’avait d’autre ambition que d’être aimée, le moindre présent
gâterait son bonheur; aussi cette perspective d’amour désintéressé
promettait-elle à Cinq-Ports de longs jours de bonheur. Jamais, depuis
une passion oubliée pour une Gretchen devenue une «Frau» quelconque, il
n’avait été à ce point aimé pour lui-même.
Mais la parfaite félicité de Son Altesse Royale ne suffisait pas à celle
de madame Vesey; lord Tyars était jaloux; c’était un charmant
commencement à une solution sérieuse; mais toute l’habileté de madame
Vesey ne parvenait pas à faire sortir le marquis des déclarations
spéculatives; elle le rassurait, c’était bien; elle ne décourageait pas
ses illégitimes espérances, ce qui était indispensable; mais la parole
décisive ne venait pas, et du train où les choses marchaient, elle
pouvait se faire attendre.
Le marquis de Tyars ne cachait pas, d’ailleurs, sa préférence pour
madame Vesey, femme à la mode, mais madame Vesey n’était peut-être pas
encore assez haut pour que le séduisant marquis eût la pensée de la
confisquer à son profit et de l’enlever à l’univers entier. Il fallait
un triomphe, un triomphe public; il fallait qu’elle fût enviée en un
seul moment par cent femmes, et désirée par tous les hommes!... Un
instant comme celui-là, et Tyars était à elle!
Elle y pensait jour et nuit. Que faire? Que combiner? Quand on n’a ni
voiture ni loge, les succès extérieurs sont difficiles. On ne donne pas
de fête réussie dans une boîte d’allumettes comme son appartement!...
Chez une autre? mais chez qui? Elle eut enfin une inspiration! Elle
pensa à son amie madame Rush, et un jour, vers cinq heures, sans
préméditation d’aucune part, le hasard fit que madame Rush, prenant le
thé chez madame Vesey, eut le plaisir de se rencontrer avec Son Altesse
Royale le prince de Cinq-Ports, et que, tous trois, ils passèrent une
heure charmante.
Madame Rush est la précieuse, élégante et intelligente compagne de
Holophern Rush, garçon d’esprit, fondateur du «_Electric Journal_»
radical, et dont les tendances font horriblement souffrir sa femme, qui
est d’une vieille famille conservatrice et aristocrate jusqu’au bout des
ongles. Elle a épousé Holophern pour plusieurs raisons, dont la
principale est que personne d’autre n’a sollicité sa main, et comme elle
est très-fine et qu’il n’est pas bête, ils se sont entendus à demi-mot
pour accentuer leur dissidence politique et s’en servir. Du reste,
madame Rush déteste la politique, elle n’aime que l’_Art_ sous toutes
les formes: les cantatrices dînent chez elle, les actrices des
différentes nationalités y lunchent; on y récite, on y joue la comédie,
on y fait de la musique de chambre, on y encense les peintres à la mode
et les sculpteurs distingués; enfin l’_Art_, l’_Art_ toujours!
Madame Rush veut être à la mode; elle sait que ce n’est ni la naissance
ni la distinction qui assurent le triomphe. Elle s’est dit, le jour où,
jolie provinciale inconnue, elle a épousé un homme ambitieux qui ne se
cache pas d’être parti de très-bas et de vouloir arriver à tout, qu’il y
arriverait, et elle a commencé sa laborieuse campagne; ses peines, ses
labeurs, ses affronts, ses consolations, ses triomphes font sa vie;
chaque année, elle ajoute à sa «_visiting list_»; chaque année, ses
dîners comptent des noms de plus en plus relevés. Elle a commencé par
les attachés et les secrétaires d’ambassade, qui s’ennuient et sont
contents d’une invitation quand le dîner est excellent et l’hôtesse
jolie; elle a passé par les gens d’esprit et les célébrités, mais
maintenant elle est arrivée aux simples imbéciles titrés et aux femmes
les plus ennuyeuses et les plus recherchées. Cependant, comme elle
reçoit encore souvent des refus qui la désolent, comme surtout elle n’a
jamais envoyé de cartes avec la mention tant désirée: «_Pour rencontrer
Son Altesse Royale le prince de..._», elle brûle d’avoir cet honneur,
qui l’établirait tout à fait femme fashionable.
On comprend maintenant à quel point cette chère madame Vesey lui est
devenue doublement chère, depuis qu’elle lui a fait connaître le prince
de Cinq-Ports! Avoir chez elle Son Altesse Royale est le rêve de madame
Rush, l’y avoir officiellement et sentir que les passants diront, en
voyant le tapis écarlate de la porte, qu’elle a de la «Royalty» dans son
salon!!!... Holophern Rush, tout radical qu’il est, en rêve lui aussi.
Comblée de mille prévenances par ses bons amis les Rush, madame Vesey a
bien voulu promettre de s’entremettre au sujet de l’Altesse; elle l’a
fait, elle a obtenu le consentement royal, en ajoutant que le prince
trouvait Holophern Rush un très-bon garçon, mais qu’il était bien
fatigué de l’Art sous toutes ses incarnations.
Madame Rush fut d’abord anéantie! Chez elle, hors l’Art, rien!... Si Son
Altesse Royale était fatiguée de voir des comédies de salon et
d’entendre chanter, on pourrait avoir peut-être quelque faiseur de tours
japonais.
--Non, dear, pas de Japonais... Puisqu’il faut absolument quelque chose
de nouveau, je sais une danse, moi, bien étonnante que j’ai apprise aux
Indes... C’est toute une histoire. Personne ne la connaît ici et...
ne...
Madame Rush ne la laissa pas finir, elle était enthousiasmée, ravie;
«chère Vesey», elle savait donc tout, même une danse indienne, et
qu’est-ce qu’il faudrait? voulait-elle un encadrement, une pagode, un
pavillon, n’importe quoi?
--Non, ma chère, rien du tout; tâchez seulement de décorer votre salon
un peu à l’orientale, puisque ma petite idée vous amuse... N’en parlez
pas...
--Jamais, dearest... et je vous donnerai un souper comme on n’en a
jamais vu. Il y aura une table à part pour vous, et vous y ferez les
invitations que vous voudrez... Tout Londres en parlera!...
Le lendemain, les invitations étaient lancées, et les trois semaines à
parcourir avant cette heureuse soirée parurent bien longues aux Rush. De
tous côtés on leur demandait quelle était la surprise qu’ils réservaient
à leurs invités, et d’un air innocent ils répondaient:
--Aucune, nous serons entre amis, simplement...