IX

Elle se leva tard le lendemain. On était au mois de décembre, il faisait

froid, il neigeait.

Paresseusement renversée sur une chaise longue, au coin de son feu, elle

s’efforçait de ressaisir quelque chose des enivrantes émotions de la

veille.

La nuit était venue. Seule, la flamme capricieuse du foyer éclairait la

chambre.

Elle éprouvait une âcre et malsaine jouissance à savourer l’amertume de

ses désillusions. Ainsi donc ses rêves ne l’avaient pas trompée! Il

existait vraiment, cet être extraordinaire paré de toutes les

perfections terrestres. Ah! que n’avait-elle eu plus de courage et de

patience! Que n’était-elle jeune fille encore et libre, pour s’élancer

vers lui, pour lui crier: Viens, me voici, je suis à toi, je

t’attendais!

Celui-là était un de ces hommes que toutes les femmes envient, qui

inspirent ces passions folles, ces dévouements idiots qui stupéfient les

autres hommes. Combien il devait être beau, sur son cheval de bataille,

entouré d’ennemis, agitant son sabre sanglant! Elle se le représentait

ainsi, et si nettement, si distinctement, qu’il lui semblait entendre le

cliquetis des armes.

Puis, tout à coup, la scène changeait, et il arrivait vers elle au grand

galop; il la saisissait par la taille, comme au bal pour la valse, il

l’enlevait, il la couchait en travers sur le cou de son cheval, et il

l’emportait à toute vitesse, loin, bien loin, vers des pays inconnus.

Elle frissonnait, mais c’était de joie, et à demi-pâmée, elle se

laissait aller sur le bras du robuste cavalier.

Si intense était la sensation, il lui semblait si bien percevoir la

pression des mains, le vent de la course sur son visage, qu’elle ouvrit

les yeux pour se prouver qu’elle ne rêvait pas.

Dubocage, entré à pas de loup, était étendu sur le tapis devant elle,

la tête sur ses genoux, un bras passé autour de sa taille.

Elle faillit jeter un cri, comme la femme prise en faute. Et bien vite

elle referma les yeux, éperdue, folle, doutant du témoignage de ses

sens; si bouleversée, que tout dans son esprit se confondait, le sommeil

et la veille, le présent et le passé, la réalité et le songe; si égarée

qu’elle n’aurait su dire avec certitude où elle se trouvait ni ce qui se

passait, si elle était là dans sa chambre, près de Me Dubocage, ou

emportée au galop du cheval de son amant...

X

Vers la fin de la semaine, une de ses amies, qui lui rendait visite, lui

apprit le départ du brillant chef d’escadron. Elle n’en éprouva ni

chagrin, ni regret.

C’est qu’elle avait réfléchi. C’est qu’ayant épelé une à une toutes les

lettres de ce mot terrible: Adultère! elle avait eu peur.

C’est qu’elle s’était dit que toujours et quand même, le rêve est

supérieur à la réalité; c’est qu’elle avait compris qu’il n’est d’idoles

éternellement adorées que les idoles de l’imagination, dont la dorure ne

reste pas aux doigts. Il pouvait partir, ce soldat à peine entrevu, elle

gardait dans son esprit son radieux souvenir.

Mais tout en se jurant de rester fidèle à Me Dubocage, la belle

Aurélie se promettait bien de l’assouplir à ses caprices, de le façonner

selon ce qui lui semblait l’idéal. Sûre de son empire absolu, elle se

dit qu’il serait pour elle quelque chose comme ces pauvres modèles que

les peintres couvrent des plus riches draperies et qui, tour à tour,

selon la fantaisie du maître, peuvent être des héros, des guerriers ou

des rois.

C’est vers ce temps, qu’à la grande stupeur de tout Saumur, le grave

Dubocage coupa ses favoris et laissa pousser ses moustaches, il se

montra au cercle avec de grandes bottes à l’écuyère, ornées de

formidables éperons.

Et à ceux que surprenait sa tournure militaire, il répondait:

--Que voulez-vous, les femmes!

Le petit vieux des Batignolles · 第 107 / 120 题