Elle se leva tard le lendemain. On était au mois de décembre, il faisait
froid, il neigeait.
Paresseusement renversée sur une chaise longue, au coin de son feu, elle
s’efforçait de ressaisir quelque chose des enivrantes émotions de la
veille.
La nuit était venue. Seule, la flamme capricieuse du foyer éclairait la
chambre.
Elle éprouvait une âcre et malsaine jouissance à savourer l’amertume de
ses désillusions. Ainsi donc ses rêves ne l’avaient pas trompée! Il
existait vraiment, cet être extraordinaire paré de toutes les
perfections terrestres. Ah! que n’avait-elle eu plus de courage et de
patience! Que n’était-elle jeune fille encore et libre, pour s’élancer
vers lui, pour lui crier: Viens, me voici, je suis à toi, je
t’attendais!
Celui-là était un de ces hommes que toutes les femmes envient, qui
inspirent ces passions folles, ces dévouements idiots qui stupéfient les
autres hommes. Combien il devait être beau, sur son cheval de bataille,
entouré d’ennemis, agitant son sabre sanglant! Elle se le représentait
ainsi, et si nettement, si distinctement, qu’il lui semblait entendre le
cliquetis des armes.
Puis, tout à coup, la scène changeait, et il arrivait vers elle au grand
galop; il la saisissait par la taille, comme au bal pour la valse, il
l’enlevait, il la couchait en travers sur le cou de son cheval, et il
l’emportait à toute vitesse, loin, bien loin, vers des pays inconnus.
Elle frissonnait, mais c’était de joie, et à demi-pâmée, elle se
laissait aller sur le bras du robuste cavalier.
Si intense était la sensation, il lui semblait si bien percevoir la
pression des mains, le vent de la course sur son visage, qu’elle ouvrit
les yeux pour se prouver qu’elle ne rêvait pas.
Dubocage, entré à pas de loup, était étendu sur le tapis devant elle,
la tête sur ses genoux, un bras passé autour de sa taille.
Elle faillit jeter un cri, comme la femme prise en faute. Et bien vite
elle referma les yeux, éperdue, folle, doutant du témoignage de ses
sens; si bouleversée, que tout dans son esprit se confondait, le sommeil
et la veille, le présent et le passé, la réalité et le songe; si égarée
qu’elle n’aurait su dire avec certitude où elle se trouvait ni ce qui se
passait, si elle était là dans sa chambre, près de Me Dubocage, ou
emportée au galop du cheval de son amant...
X
Vers la fin de la semaine, une de ses amies, qui lui rendait visite, lui
apprit le départ du brillant chef d’escadron. Elle n’en éprouva ni
chagrin, ni regret.
C’est qu’elle avait réfléchi. C’est qu’ayant épelé une à une toutes les
lettres de ce mot terrible: Adultère! elle avait eu peur.
C’est qu’elle s’était dit que toujours et quand même, le rêve est
supérieur à la réalité; c’est qu’elle avait compris qu’il n’est d’idoles
éternellement adorées que les idoles de l’imagination, dont la dorure ne
reste pas aux doigts. Il pouvait partir, ce soldat à peine entrevu, elle
gardait dans son esprit son radieux souvenir.
Mais tout en se jurant de rester fidèle à Me Dubocage, la belle
Aurélie se promettait bien de l’assouplir à ses caprices, de le façonner
selon ce qui lui semblait l’idéal. Sûre de son empire absolu, elle se
dit qu’il serait pour elle quelque chose comme ces pauvres modèles que
les peintres couvrent des plus riches draperies et qui, tour à tour,
selon la fantaisie du maître, peuvent être des héros, des guerriers ou
des rois.
C’est vers ce temps, qu’à la grande stupeur de tout Saumur, le grave
Dubocage coupa ses favoris et laissa pousser ses moustaches, il se
montra au cercle avec de grandes bottes à l’écuyère, ornées de
formidables éperons.
Et à ceux que surprenait sa tournure militaire, il répondait:
--Que voulez-vous, les femmes!