Elle était au bal lorsque tout à coup, au milieu du salon, elle aperçut
celui que si longtemps elle avait espéré en vain, le fantastique héros
de ses insomnies. Oui, c’était bien lui, elle n’en pouvait douter à
cette voix mâle et vibrante qui remuait tout son être, à ces yeux dont
la flamme devait amollir et fondre les plus solides résolutions. Il
parlait et il semblait à Aurélie que les autres hommes, debout près de
lui, comme des courtisans autour d’un prince, l’écoutaient avec une
respectueuse déférence.
C’était un soldat, un chef d’escadron de dragons; il n’avait pas trente
ans, et son riche uniforme faisait valoir l’énergie de sa figure
martiale et accusait les magnificences de son buste.
Elle eut un éblouissement. Qui était-il? Jamais elle ne l’avait
rencontré. Comment se trouvait-il là?
Justement, près d’elle, une vieille dame disait l’histoire de l’inconnu.
Il était frère du receveur particulier et arrivait d’Algérie. On
racontait de lui des choses surprenantes, de ces traits d’héroïsme pour
lesquels le premier empire n’avait ni assez de titres ni assez de
dotations.
Tout dernièrement, pendant une expédition, il s’était trouvé séparé de
ses soldats et entouré par un groupe d’Arabes; on le croyait perdu, mais
il avait réussi à se dégager en sabrant et en tuant une douzaine
d’ennemis.
Elle écoutait de toute son âme, surprise, émue, ravie, aussi fière
intérieurement que si quelque chose eût rejailli sur elle de la gloire
de ce vaillant soldat. N’est-ce pas ainsi qu’elle l’avait voulu?
Cependant l’orchestre préludait; il s’avança vers elle,--la devinait-il
donc?--Et il lui demanda de valser avec lui.
Sans répondre, elle se leva, pâle, les dents serrées, les yeux noyés,
elle prit son bras et il l’entraîna. Mais, au deuxième tour, son émotion
fut si forte qu’elle faillit s’évanouir, et il dut la ramener à sa
place.
Me Dubocage, prévenu, accourait tout inquiet.
--Qu’as-tu, disait-il, qu’as-tu, chère amie? Tu es souffrante, viens,
partons.
Et il l’emmena, malgré ses protestations.