VIII

Tout d’abord c’est un brouillard,

puis une ombre confuse.

LOPE DE VEGA.

Louise, nous devons le dire, s’était très-bien aperçue de l’amour de son

voisin le vicomte. Tout d’abord, en refusant ses offres brillantes, elle

avait agi sans arrière-pensées: il m’oubliera demain, pensait-elle;

maintenant, la persistance étrange et la timidité du vicomte la

surprenaient au possible.

Max, sans s’en douter le moins du monde, agissait avec la plus grande

habileté; il était loin d’être un grand grec en amour; notre génération

entend assez peu le sentiment que l’on a, depuis quelques années, réduit

à la simplicité d’une affaire d’argent: Max, en offrant de l’or à

pleines mains et des cachemires, avait cru prendre la grande route du

cœur, il se trompait.

Son indécision le sauva. En restant dans l’inaction, se contentant d’une

admiration passive mais obstinée, il était rentré dans le vrai.

Louise, surprise d’abord, s’était bientôt indignée des démarches du

vicomte. Peu à peu elle éprouva un charme secret, une douce habitude,

que son inexpérience ne lui permettait pas de définir exactement, mais

maintes fois, son cœur avait battu.

Qui eût résisté?

Elle voyait ce jeune homme riche, noble, puissant à ses yeux, d’une

hardiesse qui avait été jusqu’à l’insolence, passer maintenant des

journées entières à épier le moment où il pourrait seulement

l’entrevoir. Souvent elle quittait son métier pour venir le contempler

en se dissimulant derrière le petit rideau de sa fenêtre. Elle lui

trouvait un air de distinction et de douceur. Peu à peu elle cessa de se

cacher et son sourire répondait à la muette extase de Max.

Un jour le vicomte se frappa le front, il venait de lui surgir une

pensée.

Se défiant des domestiques, lui-même fut son ouvrier.

Il lia ensemble quatre ou cinq longues gaules, destinées à faire des

tuteurs aux arbustes du jardin, et muni de cet instrument, par une belle

nuit d’été, après des peines inouies et maint essai infructueux, il

parvint à déposer un gros bouquet de roses sur la fenêtre de Louise.

O bonheur! le lendemain, le bouquet de roses gracieusement disposé,

s’épanouissait dans un grand vase de faïence bleue attaché à l’étroit

rebord de la fenêtre.

Max était au comble de la joie.

Louise le remercia d’un gracieux sourire.

Désormais, chaque matin, sur sa fenêtre, elle trouvait un bouquet

semblable. Puis un matin, en changeant les fleurs, elle laissa tomber

celles du vase, Max les ramassa avec empressement et s’enfuit, plus

joyeux qu’un fiancé de village avec un gros baiser.

Désormais Louise aimait le vicomte, toutes ses craintes avaient disparu,

elle se laissait aller sur cette douce pente, trouvant la vie plus

facile, sans se demander jamais où la conduirait cet amour.

Un jour enfin, Max osa lui écrire.

Avec cette lettre, bien respectueuse cependant, toutes les craintes de

la jeune fille reparurent. Une idée, terrible pour elle, surgissait sans

cesse dans son esprit: serait-elle jamais la maîtresse de Max?

Alors, elle se faisait une hideuse peinture de ce que la débauche offre

de plus répugnant. Les pauvres filles qui n’ont ni père ni mère, ni

parents ni amis pour les protéger et les défendre, sont obligées de

connaître le danger pour pouvoir le combattre; pour elles, l’on n’a pas

écarté tout ce qui pourrait ternir la virginité de leurs pensées, le

vice grouille autour d’elles; effronté, cynique, ne respectant rien, ni

jeunesse ni beauté, elles le coudoient tous les jours et savent au juste

quel est le sort qui les attend un jour si elles succombent; les

exemples sont là, sous leurs yeux.

Voilà pourquoi Louise était si fort épouvantée et pourquoi la lettre de

Max lui ouvrit son propre cœur qu’elle n’avait osé jusque-là

interroger.

Elle voulait fuir, quitter l’hôtel de Tressang...

Elle resta pourtant, mais se jurant bien de combattre cet amour,

d’éviter Max, de fuir jusqu’à son regard, et certes, en se faisant cette

promesse, elle était de bonne foi.

Le petit vieux des Batignolles · 第 65 / 120 题