Tout d’abord c’est un brouillard,
puis une ombre confuse.
LOPE DE VEGA.
Louise, nous devons le dire, s’était très-bien aperçue de l’amour de son
voisin le vicomte. Tout d’abord, en refusant ses offres brillantes, elle
avait agi sans arrière-pensées: il m’oubliera demain, pensait-elle;
maintenant, la persistance étrange et la timidité du vicomte la
surprenaient au possible.
Max, sans s’en douter le moins du monde, agissait avec la plus grande
habileté; il était loin d’être un grand grec en amour; notre génération
entend assez peu le sentiment que l’on a, depuis quelques années, réduit
à la simplicité d’une affaire d’argent: Max, en offrant de l’or à
pleines mains et des cachemires, avait cru prendre la grande route du
cœur, il se trompait.
Son indécision le sauva. En restant dans l’inaction, se contentant d’une
admiration passive mais obstinée, il était rentré dans le vrai.
Louise, surprise d’abord, s’était bientôt indignée des démarches du
vicomte. Peu à peu elle éprouva un charme secret, une douce habitude,
que son inexpérience ne lui permettait pas de définir exactement, mais
maintes fois, son cœur avait battu.
Qui eût résisté?
Elle voyait ce jeune homme riche, noble, puissant à ses yeux, d’une
hardiesse qui avait été jusqu’à l’insolence, passer maintenant des
journées entières à épier le moment où il pourrait seulement
l’entrevoir. Souvent elle quittait son métier pour venir le contempler
en se dissimulant derrière le petit rideau de sa fenêtre. Elle lui
trouvait un air de distinction et de douceur. Peu à peu elle cessa de se
cacher et son sourire répondait à la muette extase de Max.
Un jour le vicomte se frappa le front, il venait de lui surgir une
pensée.
Se défiant des domestiques, lui-même fut son ouvrier.
Il lia ensemble quatre ou cinq longues gaules, destinées à faire des
tuteurs aux arbustes du jardin, et muni de cet instrument, par une belle
nuit d’été, après des peines inouies et maint essai infructueux, il
parvint à déposer un gros bouquet de roses sur la fenêtre de Louise.
O bonheur! le lendemain, le bouquet de roses gracieusement disposé,
s’épanouissait dans un grand vase de faïence bleue attaché à l’étroit
rebord de la fenêtre.
Max était au comble de la joie.
Louise le remercia d’un gracieux sourire.
Désormais, chaque matin, sur sa fenêtre, elle trouvait un bouquet
semblable. Puis un matin, en changeant les fleurs, elle laissa tomber
celles du vase, Max les ramassa avec empressement et s’enfuit, plus
joyeux qu’un fiancé de village avec un gros baiser.
Désormais Louise aimait le vicomte, toutes ses craintes avaient disparu,
elle se laissait aller sur cette douce pente, trouvant la vie plus
facile, sans se demander jamais où la conduirait cet amour.
Un jour enfin, Max osa lui écrire.
Avec cette lettre, bien respectueuse cependant, toutes les craintes de
la jeune fille reparurent. Une idée, terrible pour elle, surgissait sans
cesse dans son esprit: serait-elle jamais la maîtresse de Max?
Alors, elle se faisait une hideuse peinture de ce que la débauche offre
de plus répugnant. Les pauvres filles qui n’ont ni père ni mère, ni
parents ni amis pour les protéger et les défendre, sont obligées de
connaître le danger pour pouvoir le combattre; pour elles, l’on n’a pas
écarté tout ce qui pourrait ternir la virginité de leurs pensées, le
vice grouille autour d’elles; effronté, cynique, ne respectant rien, ni
jeunesse ni beauté, elles le coudoient tous les jours et savent au juste
quel est le sort qui les attend un jour si elles succombent; les
exemples sont là, sous leurs yeux.
Voilà pourquoi Louise était si fort épouvantée et pourquoi la lettre de
Max lui ouvrit son propre cœur qu’elle n’avait osé jusque-là
interroger.
Elle voulait fuir, quitter l’hôtel de Tressang...
Elle resta pourtant, mais se jurant bien de combattre cet amour,
d’éviter Max, de fuir jusqu’à son regard, et certes, en se faisant cette
promesse, elle était de bonne foi.