Les jours se passaient, Louise tenait inexorablement son serment.
Max était au désespoir.
Les plus belles fleurs du parterre se fanaient, abandonnées sur la
fenêtre, ou tombaient repoussées au pied de la muraille...
La voir était impossible. Un grand rideau masquait maintenant la
fenêtre.
Nous devons dire pour être franc, que Louise souffrait autant que Max.
Un matin, Louise reçut une lettre dont elle crut reconnaître l’écriture.
--Je ne devrais pas la lire, pensait-elle.
Mais elle voulait bien savoir ce que pouvait contenir cette lettre:
ensuite, qui le saura? se dit-elle.
La lettre n’était pas de Max, elle était de l’ancien voisin de Louise,
Clodomir.
«Mademoiselle,
«Hier encore j’étais trop pauvre pour faire la démarche que je fais
aujourd’hui; je vous aime, voulez-vous accepter ma main?...
«Ma demande n’ayant rien que d’honorable, permettez-moi de venir
demain chercher la réponse.»
Cette lettre jeta Louise dans une profonde surprise. Que faire?
accepter; d’un mot, désormais, elle déjouait les tentatives de séduction
de Max, si telles étaient ses intentions, et de plus sa solitude
cessait, elle n’aurait plus cette crainte horrible de la vieillesse, de
la maladie, de la misère...
Louise était la fille d’un entrepreneur nommé Blain.
Cet homme actif, laborieux, intelligent, avait acquis une certaine
aisance, qui lui avait permis de donner quelque éducation à sa fille.
Un jour la faillite frauduleuse d’un fripon lui enleva tout.
Le chagrin le prit, il mourut, laissant à sa veuve le soin de Louise,
alors âgée de quinze ans, et les débris de son aisance passée.
Sa veuve ne lui survécut que trois ans.
A dix-huit ans, Louise resta donc seule; les frais de la maladie de sa
mère une fois payés, elle ne possédait plus rien qu’un petit mobilier
dont elle vendit une partie... Pour vivre elle avait son travail,
quarante sous par jour en prenant sur ses nuits.
Et, pour avenir, elle avait la misère, ou l’hospice.
Toute la journée Louise ne put travailler, la nuit se passa en
incertitudes.
Oh! si Max lui avait écrit cette lettre... mais non, l’amour de Max ce
serait le luxe, une existence dorée, mais la honte! la honte! puis il ne
l’aimerait pas toujours, pas longtemps peut-être, et alors la solitude
reviendrait, plus affreuse encore avec le remords.
X
Enfin le lendemain arriva, l’indécision de Louise durait toujours.
On frappa à sa porte.
--Mademoiselle, dit Clodomir, je viens connaître ma destinée.
Le bohême était pâle et ému.
Louise fit un effort pour parler.
--Croyez, monsieur, à la grandeur de ma reconnaissance pour l’offre
inespérée que vous avez daigné me faire. Mais, je ne dois, je ne puis...
et des larmes arrivèrent à ses yeux.
--C’est-à-dire, mademoiselle, que vous refusez.
--Monsieur, de grâce, croyez...
--Ah! s’écria Clodomir, orgueil stupide, fausse honte petite et
misérable! pourquoi ai-je tardé? Je le sens, aujourd’hui vous en aimez
un autre. Et comme Louise se taisait: Oui, j’en étais sûr, et moi,
pourtant, depuis longtemps je vous aime. Mon offre est celle d’un
honnête homme qui vous offre de partager ses heureux et ses mauvais
jours, et l’autre!...
--Oh! monsieur, épargnez-moi!...
--Peut-être, mademoiselle, ai-je été trop brusque, trop pressant,
peut-être voudriez-vous réfléchir?
--Non, monsieur, non, c’est désormais impossible, lui dit Louise, plus
froide et plus pâle qu’un marbre, c’est impossible, reprit-elle plus
bas, adieu...
--J’obéis, mademoiselle, mais avant, et pardonnez ce que je vais vous
dire... peut-être un cœur, un bras dévoué vous seront nécessaires...
alors souvenez-vous de moi.
Et laissant une carte sur le bord du métier de Louise, il s’enfuit; les
larmes le suffoquaient.
--Oh! s’écriait-il, cette femme que j’aimais, dont je voulais faire ma
femme.... elle est la maîtresse de Max, il en a fait son jouet dans un
jour de caprice. Ah! je me vengerai.
Max, durant ce temps, assis sur un des bancs du jardin, avait aperçu
Clodomir. Lui aussi, il crut deviner.
--Niais, cent fois niais, se dit-il, elle se joue de moi et je l’aime,
je l’aime!... alors ses poings se crispaient de colère, elle aime
Clodomir, le vertueux défenseur de la vertu outragée.
Ils doivent bien rire de moi.
A cette idée, le vicomte furieux, courut chez Clodomir. Il entra dans
l’appartement comme un fou. Le bohême venait de rentrer. Tous deux se
continrent. Car à tous les deux la même idée leur vint de se précipiter
sur l’autre.
--Clodomir, dit le vicomte, Louise est ta maîtresse, elle t’aime, tu
l’as nié jadis, aujourd’hui je sais tout, et son geste était menaçant.
--Tiens, dit le bohême en jetant sur la table sa lettre que Louise lui
avait rendue, lis, et vois lequel de nous deux...
--Je te le jure, sur la mémoire de ma mère, dit Max, elle n’est pas
maîtresse.
--Alors, écoute bien ceci: de cette jeune fille j’ai voulu faire ma
femme, une fausse honte m’empêcha de l’avouer; depuis longtemps je
l’aime, désormais elle ne peut être à toi qu’à la condition de
l’épouser; elle ne sera jamais ta maîtresse, moi vivant.
Maintenant, adieu, en te trouvant sur ma route, tu as brisé le rêve le
plus cher de ma vie.
Fais Louise heureuse et honorée, alors je puis être encore ton ami.
Max regagna l’hôtel tout pensif.