Il venait d’enfourcher--je connus ce détail plus tard--un dada favori
qui l’emportait toujours.
--Parbleu! poursuivit-il, tu as de singulières idées, madame ma femme.
Quoi! je suis une des sentinelles perdues de la civilisation, au prix de
mon repos et au risque de ma vie, j’assure la sécurité de la société et
j’en rougirais!... Ce serait par trop plaisant. Tu me diras qu’il
existe, contre nous autres de la police, quantité de préjugés ineptes
légués par le passé... Que m’importe! Oui, je sais qu’il y a des
messieurs susceptibles qui nous regardent de très-haut... Mais
sacrebleu! je voudrais bien voir leur mine si demain mes collègues et
moi nous nous mettions en grève, laissant le pavé libre à l’armée de
gredins que nous tenons en respect!
Accoutumée sans doute à des sorties de ce genre, madame Méchinet ne
souffla mot, et bien elle fit, car mon brave voisin ne rencontrant pas
de contradiction, se calma comme par enchantement.
--Mais en voici assez, dit-il à sa femme. Il s’agit pour l’instant d’une
chose bien autrement importante... Nous n’avons pas dîné, nous mourons
de faim, as-tu de quoi nous donner à souper?...
Ce qui arrivait ce soir devait être arrivé trop souvent pour que madame
Méchinet se laissât prendre sans vert.
--Dans cinq minutes, ces messieurs seront servis, répondit-elle avec le
plus aimable sourire.
En effet, le moment d’après, nous nous mettions à table devant une belle
pièce de bœuf froid, servis par madame Méchinet qui ne cessait de
remplir nos verres d’un excellent petit vin de Mâcon.
Et moi, pendant que mon digne voisin jouait de la fourchette en
conscience, considérant cet intérieur paisible qui était le sien, cette
jolie petite femme prévenante qui était la sienne, je me demandais si
c’était bien là un de ces «farouches» agents de la sûreté qui ont été
les héros de tant de récits absurdes.
Cependant la grosse faim ne tarda pas à être apaisée, et M. Méchinet
entreprit de raconter à sa femme notre expédition.
Et il ne racontait pas à la légère, il descendait dans les plus menus
détails. Elle s’était assise à côté de lui, et à la façon dont elle
écoutait, d’un petit air capable, demandant des explications quand elle
n’avait pas bien compris, on devinait l’Égérie bourgeoise habituée à
être consultée et qui a voix délibérative.
Lorsque M. Méchinet eut achevé:
--Tu as fait une grande faute, lui dit-elle, une faute irréparable.
--Laquelle?...
--Ce n’est pas à la préfecture qu’il fallait aller, en quittant les
Batignolles...
--Cependant, Monistrol...
--Oui, tu voulais l’interroger... Quel bénéfice en as-tu retiré?
--Cela m’a servi, ma chère amie...
--A rien. C’est rue Vivienne, que tu devais courir, chez la femme... Tu
la surprenais sous le coup de l’émotion qu’elle a nécessairement
ressentie de l’arrestation de son mari, et si elle est complice, comme
on doit le supposer, avec un peu d’adresse tu la confessais...
J’avais bondi sur ma chaise à ces mots.
--Quoi, madame, m’écriai-je, vous croyez Monistrol coupable!...
Après un moment d’hésitation, elle répondit:
--Oui.
Puis très-vivement:
--Mais je suis sûre, entendez-vous, absolument sûre, que l’idée du
meurtre vient de la femme. Sur vingt crimes commis par les hommes,
quinze ont été conçus, ruminés et inspirés par des femmes... demandez à
Méchinet. La déposition de la concierge eût dû vous éclairer. Qu’est-ce
que cette madame Monistrol? Une personne remarquablement belle, vous
a-t-on dit, coquette, ambitieuse, rongée de convoitises et qui mène son
mari par le bout du nez. Or quelle était sa position? Mesquine, étroite,
précaire. Elle en souffrait, et la preuve c’est qu’elle a demandé à son
oncle de lui prêter cent mille francs. Il les lui a refusés, faisant
ainsi avorter ses espérances. Croyez-vous qu’elle ne lui en a pas voulu
mortellement!... Allez, elle a dû se répéter bien souvent: «S’il
mourait, cependant, ce vieil avare, nous serions riches, mon mari et
moi!...» Et quand elle le voyait bien portant et solide comme un chêne,
fatalement elle se disait: «Il vivra cent ans... quand il nous laissera
son héritage, nous n’aurons plus de dents pour le croquer... et qui sait
même s’il ne nous enterrera pas!...» De là à concevoir l’idée d’un
crime, y a-t-il donc si loin?... Et la résolution une fois arrêtée dans
son esprit, elle aura préparé son mari de longue main, elle l’aura
familiarisé avec la pensée d’un assassinat, elle lui aura mis, comme on
dit, le couteau à la main... Et lui, un jour, menacé de la faillite,
affolé par les lamentations de sa femme, il a fait le coup...
--Tout cela est logique, approuvait M. Méchinet.
Très-logique, sans doute, mais que devenaient les circonstances relevées
par nous?
--Alors, madame, dis-je, vous supposez Monistrol assez bête pour s’être
dénoncé en écrivant son nom...
Elle haussa légèrement les épaules, et répondit:
--Est-ce une bêtise? Moi, je soutiens que non, puisque c’est votre
argument le plus fort en faveur de son innocence.
Le raisonnement était si spécieux que j’en demeurai un moment interdit.
Puis, me remettant:
--Mais il s’avoue coupable, madame, insistai-je.
--Excellent moyen pour engager la justice à démontrer son innocence...
--Oh!
--Vous en êtes la preuve, cher monsieur Godeuil.
--Eh! madame, le malheureux ne sait pas comment son oncle a été tué!...
--Pardon, il a paru ne pas le savoir... ce qui n’est pas la même chose.
La discussion s’animait, et elle eût duré longtemps encore, si M.
Méchinet n’y eût mis un terme.
--Allons, allons, dit-il bonnement à sa femme, tu es par trop
romanesque, ce soir...
Et s’adressant à moi:
--Quant à vous, poursuivit-il, j’irai vous prendre demain, et nous irons
ensemble chez madame Monistrol... Et sur ce, comme je tombe de sommeil,
bonne nuit...
Il dut dormir, lui, mais moi, je ne pus fermer l’œil.
Une voix secrète s’élevait du plus profond de moi-même, qui me criait
que Monistrol était innocent.
Mon imagination me représentait avec une vivacité douloureuse les
tortures de ce malheureux, seul dans sa cellule du dépôt...
Mais pourquoi avait-il avoué?...