Il n’était pas loin de dix heures lorsque M. Méchinet, que j’escortais
toujours, sonna à la porte de son appartement.
--Je n’emporte jamais de passe-partout, me dit-il. Dans notre sacré
métier, on ne sait jamais ce qui peut arriver... Il y a bien des gredins
qui m’en veulent, et si je ne suis pas toujours prudent pour moi, je
dois l’être pour ma femme.
L’explication de mon digne voisin était superflue: j’avais compris.
J’avais même observé qu’il sonnait d’une façon particulière, qui devait
être un signal convenu entre sa femme et lui.
Ce fut la gentille madame Méchinet qui vint nous ouvrir.
D’un mouvement preste et gracieux autant que celui d’une chatte, elle
sauta au cou de son mari, en s’écriant:
--Te voilà donc!... je ne sais pourquoi, j’étais presque inquiète...
Mais elle s’arrêta brusquement: elle venait de m’apercevoir. Sa gaie
physionomie s’assombrit, et elle se recula; et s’adressant autant à moi
qu’à son mari:
--Quoi! reprit-elle, vous sortez du café, à cette heure!... cela n’a pas
le sens commun!
M. Méchinet avait aux lèvres l’indulgent sourire de l’homme sûr d’être
aimé, qui sait pouvoir apaiser d’un seul mot la querelle qu’on lui
cherche.
--Ne nous gronde pas, Caroline, répondit-il, m’associant à sa cause par
ce pluriel, nous ne sortons pas du café et nous n’avons pas perdu notre
temps... On est venu me chercher pour une affaire, pour un assassinat
commis aux Batignolles.
D’un regard soupçonneux, la jeune femme nous examina alternativement,
son mari et moi, et quand elle fut persuadée qu’on ne la trompait pas,
elle fit seulement:
--Ah!...
Mais il faudrait une page pour détailler tout ce que contenait cette
brève exclamation.
Elle s’adressait à M. Méchinet et signifiait clairement:
--Quoi! tu t’es confié à ce jeune homme, tu lui as révélé ta situation,
tu l’as initié à nos secrets!
C’est ainsi que je l’interprétais, ce «ah!» si éloquent, et mon digne
voisin l’interpréta comme moi, car il répondit:
--Eh bien! oui. Où est le mal? Si j’ai à redouter la vengeance des
misérables que j’ai livrés à la justice, qu’ai-je à craindre des
honnêtes gens?... T’imaginerais-tu, par hasard, que je me cache, que
j’ai honte de mon métier...
--Tu m’as mal compris, mon ami, objecta la jeune femme...