Ce qui me manquait alors--cent fois, depuis, j’ai eu l’occasion de m’en
rendre compte--c’était l’expérience, la pratique du métier; c’était
surtout la notion exacte des moyens d’action et d’investigation de la
police.
Je sentais vaguement que cette enquête avait été mal, ou plutôt
légèrement conduite, mais j’aurais été bien embarrassé de dire pourquoi,
de dire surtout ce qu’il eût fallu faire.
Je ne m’en intéressais pas moins passionnément à Monistrol.
Il me semblait que sa cause était la mienne même. Et c’était bien
naturel: ma jeune vanité se trouvait en jeu. N’était-ce pas une
remarque de moi qui avait élevé les premiers doutes sur la culpabilité
de ce malheureux?
--Je me dois, me disais-je, de démontrer son innocence.
Malheureusement, les discussions de la soirée m’avaient tellement
troublé, que je ne savais plus sur quel fait précis échafauder mon
système.
Ainsi qu’il arrive toujours quand on applique trop longtemps son esprit
à la solution d’un problème, mes idées se brouillaient comme un écheveau
aux mains d’un enfant. Je n’y voyais plus clair, c’était le chaos.
Enfoncé dans mon fauteuil, je me torturais la cervelle, lorsque sur les
neuf heures du matin, M. Méchinet, fidèle à sa promesse de la veille,
vint me prendre.
--Allons! allons! fit-il, en me secouant brusquement; car je ne l’avais
pas entendu entrer; en route!...
--Je suis à vous, dis-je en me dressant.
Nous descendîmes en hâte, et je remarquai alors que mon digne voisin
était vêtu avec plus de soin que de coutume.
Il avait réussi à se donner ces apparences débonnaires et cossues qui
séduisent par-dessus tout le boutiquier parisien.
Sa gaieté était celle de l’homme sûr de soi, qui marche à une victoire
certaine.
Bientôt nous fûmes dans la rue, et tandis que nous cheminions:
--Eh bien! me demanda-t-il, que pensez-vous de ma femme?... Je passe
pour un malin, à la préfecture, et cependant je la consulte,--Molière
consultait bien sa servante,--et souvent je m’en suis bien trouvé. Elle
a un faible: pour elle, il n’est pas de crimes bêtes, et son imagination
prête à tous les scélérats des combinaisons diaboliques... Mais comme
j’ai justement le défaut opposé, comme je suis un peu trop positif,
peut-être, il est rare que de nos consultations ne jaillisse pas la
vérité...
--Quoi! m’écriai-je, vous pensez avoir pénétré le mystère de l’affaire
Monistrol!...
Il s’arrêta court, tira sa tabatière, aspira trois ou quatre de ses
prises imaginaires, et d’un ton de vaniteuse discrétion:
--J’ai du moins le moyen de le pénétrer, répondit-il.
Cependant nous arrivions au haut de la rue Vivienne, non loin de
l’établissement de Monistrol.
--Attention! me dit M. Méchinet; suivez-moi, et, quoi qu’il arrive, ne
vous étonnez de rien.
Il fit bien de me prévenir. J’aurais été sans cela singulièrement
surpris de le voir entrer brusquement chez un marchand de parapluies.
Raide et grave comme un Anglais, il se fit montrer tout ce qu’il y avait
dans la boutique, ne trouva rien à sa fantaisie et finit par demander
s’il ne serait pas possible de lui fabriquer un parapluie dont il
fournirait le modèle.
On lui répondit que ce serait la chose la plus simple du monde, et il
sortit en annonçant qu’il reviendrait le lendemain.
Et, certes, la demi-heure qu’il avait passée dans ce magasin n’avait pas
été perdue.
Tout en examinant les objets qu’on lui soumettait, il avait eu l’art de
tirer des marchands tout ce qu’ils savaient des époux Monistrol.
Art facile, en somme, car l’affaire du «petit vieux des Batignolles,» et
l’arrestation du bijoutier en faux avaient profondément ému le quartier
et faisaient le sujet de toutes les conversations.
--Voilà, me dit-il quand nous fûmes dehors, comment on obtient des
renseignements exacts... Dès que les gens savent à qui ils ont affaire,
ils posent, ils font des phrases, et alors adieu la vérité vraie...
Cette comédie, M. Méchinet la répéta dans sept ou huit magasins aux
environs.
Et même, dans l’un d’eux, dont les patrons étaient revêches et peu
causeurs, il fit une emplette de vingt francs.
Mais après deux heures de cet exercice singulier, et qui m’amusait fort,
nous connaissions exactement l’opinion publique. Nous savions au juste
ce qu’on pensait de M. et madame Monistrol dans le quartier où ils
étaient établis depuis leur mariage, c’est-à-dire depuis quatre ans.
Sur le mari, il n’y avait qu’une voix.
C’était, affirmait-on, le plus doux et le meilleur des hommes,
serviable, honnête, intelligent et travailleur. S’il n’avait pas réussi
dans son commerce, c’est que la chance ne sert pas toujours ceux qui le
méritent le plus. Il avait eu le tort de prendre une boutique vouée à la
faillite, car depuis quinze ans quatre commerçants s’y étaient coulés.
Il adorait sa femme, tout le monde le savait et le disait, mais ce grand
amour n’avait pas dépassé les bornes convenues; il n’en était rejailli
sur lui aucun ridicule...
Personne ne pouvait croire à sa culpabilité.
--Son arrestation, disait-on, doit être une erreur de la police.
Pour ce qui est de madame Monistrol, les avis étaient partagés.
Les uns la trouvaient trop élégante pour sa situation de fortune,
d’autres soutenaient qu’une toilette à la mode était une des
obligations, une des nécessités du commerce de luxe qu’elle tenait.
En général, on était persuadé qu’elle aimait beaucoup son mari.
Car, par exemple, il n’y avait qu’une voix pour célébrer sa sagesse,
sagesse d’autant plus méritoire qu’elle était remarquablement belle et
qu’elle était assiégée par bien des adorateurs. Mais jamais elle n’avait
fait parler d’elle, jamais le plus léger soupçon n’avait effleuré sa
réputation immaculée...
Cela, je le voyais bien, déroutait singulièrement M. Méchinet.
--C’est prodigieux, me disait-il, pas un cancan, pas une médisance, pas
une calomnie!... Ah! ce n’est pas là ce que supposait Caroline...
D’après elle, nous devions trouver une de ces boutiquières qui tiennent
le haut du comptoir, qui étalent leur beauté encore plus que leurs
marchandises, et qui relèguent à l’arrière-boutique leur mari--un
aveugle imbécile ou un malpropre complaisant...--Et pas du tout!
Je ne répondis pas, n’étant guère moins déconcerté que mon voisin.
Nous étions loin, maintenant, de la déposition de la concierge de la rue
Lécluse, tant il est vrai que le point de vue varie selon le quartier.
Ce qui passe aux Batignolles pour une damnable coquetterie, n’est plus
rue Vivienne qu’une exigence de situation.
Mais nous avions employé trop de temps déjà à notre enquête, pour nous
arrêter à échanger nos impressions et à discuter nos conjectures.
--Maintenant, dit M. Méchinet, avant de nous introduire dans la place,
étudions-en les abords.
Et rompu à la pratique de ces investigations discrètes, au milieu du
mouvement de Paris, il me fit signe de le suivre sous une porte cochère,
précisément en face du magasin de Monistrol.
C’était une boutique modeste, presque pauvre, quand on la comparait à
celles qui l’entouraient. La devanture réclamait le pinceau des
peintres. Au-dessus, en lettres jadis dorées, maintenant enfumées et
noircies, s’étalait le nom de Monistrol. Sur les glaces, on lisait: _Or
et imitation_.
Hélas! c’était de l’imitation, surtout, qui reluisait à l’étalage. Le
long des tringles pendaient force chaînes en doublé, des parures de
jais, des diadèmes constellés de cailloux du Rhin, puis des colliers
jouant le corail, et des broches, et des bagues, et des boutons de
manchettes rehaussés de pierres fausses de toutes les couleurs...
Pauvre étalage en somme, je le reconnus d’un coup d’œil, et qui ne
devait pas tenter les voleurs à la vrille.
--Entrons!... dis-je à M. Méchinet.
Il était moins impatient que moi, ou savait mieux contenir son
impatience, car il m’arrêta par le bras en disant:
--Un instant... Je voudrais au moins entrevoir madame Monistrol.
Mais c’est en vain que, durant plus de vingt minutes encore, nous
demeurâmes plantés à notre poste d’observation; la boutique restait
vide, madame Monistrol ne paraissait pas...
--Décidément, c’est assez faire le pied de grue, exclama enfin mon digne
voisin: arrivez, monsieur Godeuil, risquons-nous...