On venait d’amener un prévenu devant le juge d’instruction, et malgré
ses dénégations, ses ruses et un alibi qu’il invoquait, il fut convaincu
de faux et de vol avec effraction.
Accablé par l’évidence des charges que j’avais réunies contre lui, il
avoua son crime en s’écriant:
--Ah! si j’avais su de quels moyens disposent la justice et la police,
et combien il est impossible de leur échapper, je serais resté honnête
homme.
C’est en entendant cette réponse que l’idée me vint de recueillir mes
souvenirs.
--Il faut qu’on sache!... me disais-je.
Et en publiant aujourd’hui mes mémoires, j’ai l’espérance, je dirai
plus, j’ai la conviction d’accomplir une œuvre morale d’une haute
utilité.
N’est-ce pas être utile, en effet, que de dépouiller le crime de sa
sinistre poésie, et de le montrer tel qu’il est: lâche, ignoble, abject,
repoussant?...
N’est-ce pas être utile que de prouver qu’il n’est pas au monde d’êtres
aussi misérables que les insensés qui ont déclaré la guerre à la
société?
Voilà ce que je prétends faire.
J’établirai irrécusablement qu’on a tout intérêt--et je dis un intérêt
immédiat, positif, mathématique, escomptable même, à être honnête.
Je démontrerai clair comme le jour qu’avec notre organisation sociale,
grâce au chemin de fer et au télégraphe électrique, l’impunité est
impossible.
Le châtiment peut se faire attendre... il vient toujours.
Et alors, sans doute, il se rencontrera des malheureux qui réfléchiront
avant de s’abandonner...
Plus d’un, que le faible murmure de sa conscience n’eût pas retenu, sera
arrêté par la voix salutaire de la peur...
Dois-je expliquer maintenant ce que sont ces souvenirs?
J’essaye de décrire les luttes, le succès et les défaites d’une poignée
d’hommes dévoués chargés d’assurer la sécurité de Paris.
Combien sont-ils pour tenir en échec tous les malfaiteurs d’une capitale
qui, avec sa banlieue, compte plus de _trois millions_ d’habitants?
Ils sont deux cents.
C’est à eux que je dédie ce livre.
Et ceci dit, je commence.