Il y a de cela trois ou quatre mois, un homme d’une quarantaine
d’années, correctement vêtu de noir, se présentait aux bureaux de
rédaction du _Petit Journal_.
Il apportait un manuscrit d’une écriture à faire pâmer d’aise l’illustre
Brard, le prince des calligraphes.
--Je repasserai, nous dit-il, dans une quinzaine, savoir ce que vous
pensez de mon travail.
* * * * *
Religieusement le manuscrit fut placé dans le carton des «ouvrages à
lire,» personne n’ayant eu la curiosité d’en dénouer la ficelle...
Et le temps passa...
Je dois ajouter qu’on dépose beaucoup de manuscrits au _Petit Journal_,
et que l’emploi de lecteur n’y est pas une sinécure.
* * * * *
Le monsieur, cependant, ne reparut pas, et on l’avait oublié, quand un
matin celui de nos collaborateurs qui est chargé des lectures, nous
arriva tout émoustillé.
--Par ma foi! s’écria-t-il en entrant, je viens de lire quelque chose de
véritablement extraordinaire.
--Quoi donc? lui demandâmes-nous.
--Le manuscrit de ce monsieur, vous savez, tout de noir habillé... Ah!
il n’y a pas à m’en défendre, j’ai été «empoigné!...»
Et comme nous le raillions de son enthousiasme, lui qui par état ne
s’enthousiasme guère, il jeta le manuscrit sur la table en nous disant:
--Lisez plutôt!...
* * * * *
C’en était assez pour nous intriguer sérieusement.
L’un de nous s’empara du manuscrit, et à la fin de la semaine il avait
fait le tour de la rédaction.
Et l’avis unanime fut:
--Il faut absolument que le _Petit Journal_ publie cela.
* * * * *
Mais ici une difficulté se présenta que personne n’avait prévue:
Le manuscrit ne portait pas de nom d’auteur. Une carte de visite
seulement y était jointe, où on lisait: _J.-B.-Casimir Godeuil_.
D’adresse, point.
Que faire? Publier le travail sans en connaître l’auteur?... C’était
scabreux. Pour chaque ligne imprimée, il faut un homme qui en endosse la
responsabilité.
Il fut donc convenu qu’on rechercherait ce trop modeste auteur, et
durant quelques jours la direction du _Petit Journal_ s’informa et
envoya aux renseignements de tous côtés.
Rien... Personne ne connaissait J.-B.-Casimir Godeuil.
* * * * *
C’est alors, et en désespoir de cause, que furent apposées les
énigmatiques affiches qui, pendant une semaine, ont tant intrigué
Paris--et aussi un peu la province.
--Qui peut être, se demandait-on, ce J.-B.-Casimir Godeuil qu’on réclame
ainsi?
Les uns tenaient pour un enfant prodigue enfui de la maison paternelle,
d’autres pour un introuvable héritier, le plus grand nombre pour un
caissier envolé...
Mais notre but était rempli.
La colle des affiches n’était pas sèche encore, que M. J.-B.-Casimir
Godeuil accourait, et que le _Petit Journal_ traitait avec lui pour la
publication du drame intitulé _le Petit Vieux des Batignolles_ qui
commençait la série de ses mémoires[A].
[A] Malheureusement J.-B.-Casimir Godeuil, qui avait promis d’apporter
la suite de son manuscrit, a complétement disparu, et toutes les
démarches tentées pour le retrouver sont restées infructueuses. Nous
nous sommes néanmoins décidé à publier son unique récit qui contient
un drame des plus émouvants.
(_Note de l’éditeur._)
Ceci dit, nous laissons la parole à J.-B.-Casimir Godeuil. Il avait fait
précéder son récit de la courte préface suivante que nous avons cru
devoir conserver parce qu’elle fait connaître ce qu’il était et quel but
très-louable il poursuivait en écrivant ses souvenirs.