pas assez froides pour permettre du feu, nous conseillait le lit dès
cinq heures. Chez mes parents, se coucher le jour signifiait: être
malade, ce lit de cinq heures me charmait. Je n'imaginais pas que
d'autres y fussent. J'étais seul avec Marthe, couché, arrêté, au
milieu d'un monde actif. Marthe nue, j'osais à peine la regarder.
Suis-je donc monstrueux? Je ressentais des remords du plus noble
emploi de l'homme. D'avoir abîmé la grâce de Marthe, de voir son
ventre saillir, je me considérais comme un vandale. Au début de
notre amour, quand je la mordais, ne me disait-elle pas: «Marque-moi»?
Ne l'avais-je pas marquée de la pire façon?
Maintenant Marthe ne m'était pas seulement la plus aimée, ce qui
ne veut pas dire la mieux aimée des maîtresses, mais elle me
tenait lieu de tout. Je ne pensais même pas à mes amis; je les
redoutais, au contraire, sachant qu'ils croient nous rendre service
en nous détournant de notre route. Heureusement, ils jugent nos
maîtresses insupportables et indignes de nous. C'est notre seule
sauvegarde. Lorsqu'il n'en va plus ainsi, elles risquent de devenir
les leurs.
Mon père commençait à s'effrayer. Mais ayant toujours pris ma défense
contre sa sœur et ma mère, il ne voulait pas avoir l'air de se rétracter,
et c'est sans rien leur en dire qu'il se ralliait à elles. Avec moi,
il se déclarait prêt à tout pour me séparer de Marthe. Il préviendrait
ses parents, son mari... Le lendemain, il me laissait libre.
Je devinais ses faiblesses. J'en profitais. J'osais répondre. Je
l'accablais dans le même sens que ma mère et ma tante, lui reprochant
de mettre trop tard en œuvre son autorité. N'avait-il pas voulu que
je connusse Marthe? Il s'accablait à son tour. Une atmosphère tragique
circulait dans la maison. Quel exemple pour mes deux frères! Mon père
prévoyait déjà ne rien pouvoir leur répondre un jour, lorsqu'ils
justifieraient leur indiscipline par la mienne.
Jusqu'alors, il croyait à une amourette, mais, de nouveau, ma mère
surprit une correspondance. Elle lui porta triomphalement ces pièces
de son procès. Marthe parlait de notre avenir et de notre enfant!
Ma mère me considérait trop encore comme un bébé, pour me devoir
raisonnablement un petit-fils ou une petite-fille. Il lui apparaissait
impossible d'être grand-mère à son âge. Au fond, c'était pour elle
la meilleure preuve que cet enfant n'était pas le mien.
L'honnêteté peut rejoindre les sentiments les plus vifs. Ma mère,
avec sa profonde honnêteté, ne pouvait admettre qu'une femme trompât
son mari. Cet acte lui représentait un tel dévergondage qu'il ne pouvait
s'agir d'amour. Que je fusse l'amant de Marthe signifiait pour ma mère
qu'elle en avait d'autres. Mon père savait combien faux peut être
un tel raisonnement, mais l'utilisait pour jeter un trouble dans mon
âme, et diminuer Marthe. Il me laissa entendre que j'étais le seul à ne
pas «savoir». Je répliquai qu'on la calomniait de la sorte à cause
de son amour pour moi. Mon père, qui ne voulait pas que je bénéficiasse
de ces bruits, me certifia qu'ils précédaient notre liaison, et même
son mariage.
Après avoir conservé à notre maison une façade digne, il perdait toute
retenue, et, quand je n'étais pas rentré depuis plusieurs jours,
envoyait la femme de chambre chez Marthe, avec un mot à mon adresse,
m'ordonnant de rentrer d'urgence; sinon il déclarerait ma fuite à la
préfecture de police et poursuivrait Mme L. pour détournement de mineur.
Marthe sauvegardait les apparences, prenait un air surpris, disait à
la femme de chambre qu'elle me remettrait l'enveloppe à ma première
visite. Je rentrais un peu plus tard, maudissant mon âge. Il m'empêchait
de m'appartenir. Mon père n'ouvrait pas la bouche, ni ma mère. Je
fouillais le code sans trouver les articles de loi concernant les
mineurs. Avec une remarquable inconscience, je ne croyais pas que ma
conduite me pût mener en maison de correction. Enfin, après avoir épuisé
vainement le code, j'en revins au grand Larousse, où je relus dix fois
l'article: «mineur», sans découvrir rien qui nous concernât.
Le lendemain, mon père me laissait libre encore.
Pour ceux qui rechercheraient les mobiles de son étrange conduite,
je les résume en trois lignes: il me laissait agir à ma guise.
Puis, il en avait honte. Il menaçait, plus furieux contre lui que
contre moi. Ensuite, la honte de s'être mis en colère le poussait à
lâcher les brides.
Mme Grangier, elle, avait été mise en éveil, à son retour de la
campagne, par les insidieuses questions des voisins. Feignant de
croire que j'étais un frère de Jacques, ils lui apprenaient notre
vie commune. Comme, d'autre part, Marthe ne pouvait se retenir
de prononcer mon nom à propos de rien, de rapporter quelque chose
que j'avais fait ou dit, sa mère ne resta pas longtemps dans le
doute sur la personnalité du frère de Jacques.
Elle pardonnait encore, certaine que l'enfant, qu'elle croyait de
Jacques, mettrait un terme à l'aventure. Elle ne raconta rien à
M. Grangier, par crainte d'un éclat. Mais elle mettait cette
discrétion sur le compte d'une grandeur d'âme dont il importait
d'avertir Marthe pour qu'elle lui en sût gré. Afin de prouver à
sa fille qu'elle savait tout, elle la harcelait sans cesse, parlait
par sous-entendus, et si maladroitement que M. Grangier, seul
avec sa femme, la priait de ménager leur pauvre petite, innocente,
à qui ces continuelles suppositions finiraient par tourner la tête. À
quoi Mme Grangier répondait quelquefois par un simple sourire, de
façon à lui laisser entendre que leur fille avait avoué.
Cette attitude, et son attitude précédente, lors du premier séjour
de Jacques, m'incitent à croire que Mme Grangier, eût-elle désapprouvé
complètement sa fille, pour l'unique satisfaction de donner tort à
son mari et à son gendre, lui aurait, devant eux, donné raison. Au
fond, Mme Grangier admirait Marthe de tromper son mari, ce qu'elle-même
n'avait jamais osé faire, soit par scrupules, soit par manque
d'occasion. Sa fille la vengeait d'avoir été, croyait-elle, incomprise.
Niaisement idéaliste, elle se bornait à lui en vouloir d'aimer un garçon
aussi jeune que moi, et moins apte que n'importe qui à comprendre la
«délicatesse féminine».
Les Lacombe, que Marthe visitait de moins en moins, ne pouvaient,
habitant Paris, rien soupçonner. Simplement, Marthe, leur apparaissant
toujours plus bizarre, leur déplaisait de plus en plus. Ils étaient
inquiets de l'avenir. Ils se demandaient ce que serait ce ménage dans
quelques années. Toutes les mères, par principe, ne souhaitent rien
tant pour leur fils que le mariage, mais désapprouvent la femme qu'ils
choisissent. La mère de Jacques le plaignait donc d'avoir une telle
femme. Quant à Mlle Lacombe, la principale raison de ses médisances
venait de ce que Marthe détenait, seule, le secret d'une idylle
poussée assez loin, l'été où elle avait connu Jacques au bord de la mer.
Cette sœur prédisait le plus sombre avenir au ménage, disant que Marthe
tromperait Jacques, si par hasard ce n'était déjà chose faite.
L'acharnement de son épouse et de sa fille forçaient parfois à sortir
de table M. Lacombe, brave homme, qui aimait Marthe. Alors, mère et
fille échangeaient un regard significatif. Celui de Mme Lacombe
exprimait: «Tu vois, ma petite, comment ces sortes de femmes savent
ensorceler nos hommes.» Celui de Mlle Lacombe: «C'est parce que je ne
suis pas une Marthe que je ne trouve pas à me marier.» En réalité,
la malheureuse, sous prétexte qu'«autre temps autres mœurs» et que
le mariage ne se concluait plus à l'ancienne mode, faisait fuir les
maris en ne se montrant pas assez rebelle. Ses espoirs de mariage
duraient ce que dure une saison balnéaire. Les jeunes gens promettaient
de venir, sitôt à Paris, demander la main de Mlle Lacombe. Ils ne
donnaient plus signe de vie. Le principal grief de Mlle Lacombe,
qui allait coiffer Sainte-Catherine, était peut-être que Marthe eût
trouvé si facilement un mari. Elle se consolait en se disant que seul
un nigaud comme son frère avait pu se laisser prendre.
Pourtant, quels que fussent les soupçons des familles, personne ne
pensait que l'enfant de Marthe pût avoir un autre père que Jacques.
J'en étais assez vexé. Il fut même des jours où j'accusais Marthe
d'être lâche, pour n'avoir pas encore dit la vérité. Enclin à voir
partout une faiblesse qui n'était qu'à moi, je pensais, puisque Mme
Grangier glissait sur le commencement du draine, qu'elle fermerait
les yeux jusqu'au bout.
L'orage approchait. Mon père menaçait d'envoyer certaines lettres à
Mme Grangier. Je souhaitais qu'il exécutât ses menaces. Puis, je
réfléchissais. Mme Grangier cacherait les lettres à son mari. Du reste,
l'un et l'autre avaient intérêt à ce qu'un orage n'éclatât point. Et
j'étouffais. J'appelais cet orage. Ces lettres, c'est à Jacques,
directement, qu'il fallait que mon père les communiquât.
Le jour de colère où il me dit que c'était chose faite, je lui eusse
sauté au cou. Enfin! Enfin! il me rendait le service d'apprendre à
Jacques ce qui importait qu'il sût. Je plaignais mon père de croire
mon amour si faible. Et puis, ces lettres mettraient un terme à
celles où Jacques s'attendrissait sur notre enfant. Ma fièvre m'empêchait
de comprendre ce que cet acte avait de fou, d'impossible. Je commençais
seulement à voir juste lorsque mon père, plus calme, le lendemain, me
rassura, croyait-il, m'avouant son mensonge. Il l'estimait inhumain.
Certes. Mais où se trouvent l'humain et l'inhumain?
J'épuisais ma force nerveuse en lâcheté, en audace, éreinté par
les mille contradictions de mon âge aux prises avec une aventure
d'homme.
L'amour anesthésiait en moi tout ce qui n'était pas Marthe. Je ne
pensais pas que mon père pût souffrir. Je jugeais de tout si
faussement et si petitement que je finissais par croire la guerre
déclarée entre lui et moi. Aussi, n'était-ce plus seulement par amour
pour Marthe que je piétinais mes devoirs filiaux, mais parfois,
oserai-je l'avouer, par esprit de représailles!
Je n'accordais plus beaucoup d'attention aux lettres que mon père
faisait porter chez Marthe. C'est elle qui me suppliait de rentrer
plus souvent à la maison, de me montrer raisonnable. Alors, je
m'écriais: «Vas-tu, toi aussi, prendre parti contre moi?» Je serrais
les dents, tapais du pied. Que je me misse dans un état pareil, à
la pensée que j'allais être éloigné d'elle pour quelques heures,
Marthe y voyait le signe de la passion. Cette certitude d'être aimée
lui donnait une fermeté que je ne lui avais jamais vue. Sûre que je
penserais à elle, elle insistait pour que je rentrasse.
Je m'aperçus vite d'où venait son courage. Je commençai à changer
de tactique. Je feignais de me rendre à ses raisons. Alors, tout
à coup, elle avait une autre figure. À me voir si sage (ou si léger),
la peur la prenait que je ne l'aimasse moins. À son tour, elle me
suppliait de rester, tant elle avait besoin d'être rassurée.
Pourtant, une fois, rien ne réussit. Depuis déjà trois jours, je
n'avais mis les pieds chez mes parents, et j'affirmai à Marthe mon
intention de passer encore une nuit avec elle. Elle essaya tout pour
me détourner de cette décision: caresses, menaces. Elle sut même
feindre à son tour. Elle finit par déclarer que, si je ne rentrais
pas chez mes parents, elle coucherait chez les siens.
Je répondis que mon père ne lui tiendrait aucun compte de ce beau
geste.--Eh bien! elle n'irait pas chez sa mère. Elle irait au bord de
la Marne. Elle prendrait froid, puis mourrait; elle serait enfin
délivrée de moi: «Aie au moins pitié de notre enfant, disait
Marthe. Ne compromets pas son existence à plaisir.» Elle m'accusait
de m'amuser de son amour, d'en vouloir connaître les limites. En
face d'une telle insistance, je lui répétais les propos de mon père:
elle me trompait avec n'importe qui; je ne serais pas dupe. «Une seule
raison, lui dis-je, t'empêche de céder. Tu reçois ce soir un de tes
amants.» Que répondre à d'aussi folles injustices? Elle se détourna.
Je lui reprochai de ne point bondir sous l'outrage. Enfin, je travaillais
si bien qu'elle consentit à passer la nuit avec moi. À condition que ce
ne fût pas chez elle. Elle ne voulait pour rien au monde que ses
propriétaires pussent dire le lendemain au messager de mes parents
qu'elle était là.
Où dormir?
Nous étions des enfants debout sur une chaise, fiers de dépasser
d'une tête les grandes personnes. Les circonstances nous hissaient,
mais nous restions incapables. Et si, du fait même de notre inexpérience,
certaines choses compliquées nous paraissaient toutes simples, des
choses très simples, par contre, devenaient des obstacles. Nous n'avions
jamais osé nous servir de la garçonnière de Paul. Je ne pensais pas qu'il
fût possible d'expliquer à la concierge, en lui glissant une pièce, que
nous viendrions quelquefois.
Il nous fallait donc coucher à l'hôtel. Je n'y étais jamais allé. Je
tremblais à la perspective d'en franchir le seuil.
L'enfance cherche des prétextes. Toujours appelée à se justifier
devant les parents, il est fatal qu'elle mente.
Vis-à-vis même d'un garçon d'hôtel borgne, je pensais devoir me
justifier. C'est pourquoi, prétextant qu'il nous faudrait du linge
et quelques objets de toilette, je forçais Marthe à faire une valise.
Nous demanderions deux chambres. On nous croirait frère et sœur. Jamais
je n'oserais demander une seule chambre, mon âge (l'âge où l'on se fait
expulser des casinos) m'exposant à des mortifications.
Le voyage, à onze heures du soir, fut interminable. Il y avait deux
personnes dans notre wagon: une femme reconduisait son mari, capitaine,
à la gare de l'Est. Le wagon n'était ni chauffé ni éclairé. Marthe
appuyait sa tête contre la vitre humide. Elle subissait le caprice d'un
jeune garçon cruel. J'étais assez honteux, et je souffrais, pensant
combien Jacques, toujours si tendre avec elle, méritait mieux que moi
d'être aimé.
Je ne pus m'empêcher de me justifier, à voix basse. Elle secoua la
tête: «J'aime mieux, murmura-t-elle, être malheureuse avec toi
qu'heureuse avec lui.» Voilà de ces mots d'amour qui ne veulent rien
dire, et que l'on a honte de rapporter, mais qui, prononcés par
la bouche aimée, vous enivrent. Je crus même comprendre la phrase de
Marthe. Pourtant que signifiait-elle au juste? Peut-on être heureux
avec quelqu'un qu'on n'aime pas?
Et je me demandais, je me demande encore, si l'amour vous donne
le droit d'arracher une femme à une destinée, peut-être médiocre,
mais pleine de quiétude. «J'aime mieux être malheureuse avec toi...»;
ces mots contenaient-ils un reproche inconscient? Sans doute, Marthe,
parce qu'elle m'aimait, connut-elle avec moi des heures dont, avec
Jacques, elle n'avait pas idée, mais ces moments heureux me donnaient-ils
le droit d'être cruel?
Nous descendîmes à la Bastille. Le froid, que je supporte parce que
je l'imagine la chose la plus propre du monde, était, dans ce hall
de la gare, plus sale que la chaleur dans un port de mer, et sans
la gaieté qui compense. Marthe se plaignait de crampes. Elle
s'accrochait à mon bras. Couple lamentable, oubliant sa beauté, sa
jeunesse, honteux de soi comme un couple de mendiants!
Je croyais la grossesse de Marthe ridicule, et je marchais les yeux
baissés. J'étais bien loin de l'orgueil paternel.
Nous errions sous la pluie glaciale, entre la Bastille et la gare
de Lyon. À chaque hôtel, pour ne pas entrer, j'inventais une mauvaise
excuse. Je disais à Marthe que je cherchais un hôtel convenable, un
hôtel de voyageurs, rien que de voyageurs.
Place de la gare de Lyon, il devint difficile de me dérober. Marthe
m'enjoignit d'interrompre ce supplice.
Tandis qu'elle attendait dehors, j'entrai dans un vestibule, espérant
je ne sais trop quoi. Le garçon me demanda si je désirais une chambre.
Il était facile de répondre oui. Ce fut trop facile, et, cherchant
une excuse comme un rat d'hôtel pris sur le fait, je lui demandais
Mme Lacombe. Je la lui demandais, rougissant, et craignant qu'il ne
me répondît: «Vous moquez-vous, jeune homme? Elle est dans la rue.»
Il consulta des registres. Je devais me tromper d'adresse. Je sortis,
expliquant à Marthe qu'il n'y avait plus de place et que nous n'en
trouverions pas dans le quartier. Je respirai. Je me hâtai comme un
voleur qui s'échappe.
Tout à l'heure, mon idée fixe de fuir ces hôtels où je menais Marthe
de force m'empêchait de penser à elle. Maintenant, je la regardais,
la pauvre petite. Je retins mes larmes et quand elle me demanda où
nous chercherions un lit, je la suppliai de ne pas en vouloir à un
malade, et de retourner sagement elle à J..., moi chez mes parents.
Malade! sagement! elle fit un sourire machinal en entendant ces mots
déplacés.
Ma honte dramatisa le retour. Quand, après les cruautés de ce genre,
Marthe avait le malheur de me dire: «Tout de même, comme tu as été
méchant!» je m'emportais, la trouvais sans générosité. Si, au contraire,
elle se taisait, avait l'air d'oublier, la peur me prenait qu'elle
n'agît ainsi, parce qu'elle me considérait comme un malade, un dément.
Alors, je n'avais de cesse que je ne lui eusse fait dire qu'elle
n'oubliait point, et que, si elle me pardonnait, il ne fallait pas
cependant que je profitasse de sa clémence; qu'un jour, lasse de mes
mauvais traitements, sa fatigue l'emporterait sur notre amour, et
qu'elle me laisserait seul. Quand je la forçais à me parler avec
cette énergie et, bien que je ne crusse pas à ses menaces, j'éprouvais
une douleur délicieuse, comparable, en plus fort, à l'émoi que me
donnent les montagnes russes. Alors, je me précipitais sur Marthe,
l'embrassais plus passionnément que jamais.
--Répète-moi que tu me quitteras, lui disais-je, haletant, et la
serrant dans mes bras, jusqu'à la casser. Soumise, comme ne peut
même pas l'être une esclave, mais seul un médium, elle répétait,
pour me plaire, des phrases auxquelles elle ne comprenait rien.
Cette nuit des hôtels fut décisive, ce dont je me rendis mal compte
après tant d'autres extravagances. Mais si je croyais que toute une
vie peut boiter de la sorte, Marthe, elle, dans le coin du wagon de
retour, épuisée, atterrée, claquant des dents, comprit tout. Peut-être
même vit-elle qu'au bout de cette course d'une année, dans une voiture,
follement conduite, il ne pouvait y avoir d'autre issue que la mort.
Le lendemain, je trouvais Marthe au lit, comme d'habitude. Je voulus
l'y rejoindre; elle me repoussa, tendrement. «Je ne me sens pas bien,
disait-elle, va-t'en, ne reste pas près de moi. Tu prendrais mon
rhume.» Elle toussait, avait la fièvre. Elle me dit, en souriant,
pour n'avoir pas l'air de formuler un reproche, que c'était la
veille qu'elle avait dû prendre froid. Malgré son affolement, elle
m'empêcha d'aller chercher le docteur. «Ce n'est rien, disait-elle.
Je n'ai besoin que de rester au chaud.» En réalité, elle ne voulait
pas, en m'envoyant, moi, chez le docteur, se compromettre aux yeux
de ce vieil ami de sa famille. J'avais un tel besoin d'être rassuré
que le refus de Marthe m'ôta mes inquiétudes. Elles ressuscitèrent,
et plus fortes que tout à l'heure, quand, lorsque je partis pour dîner
chez mes parents, Marthe me demanda si je pouvais faire un détour,
et déposer une lettre chez le docteur.
Le lendemain, en arrivant à la maison de Marthe, je croisai celui-ci
dans l'escalier. Je n'osai pas l'interroger, et le regardai anxieusement.
Son air calme me fit du bien: ce n'était qu'une attitude
professionnelle.
J'entrai chez Marthe. Où était-elle? La chambre était vide. Marthe
pleurait, la tête cachée sous les couvertures. Le médecin la
condamnait à garder la chambre, jusqu'à la délivrance. De plus, son
état exigeait des soins; il fallait qu'elle demeurât chez ses
parents. On nous séparait.
Le malheur ne s'admet point. Seul, le bonheur semble dû. En
admettant cette séparation sans révolte, je ne montrais pas de
courage. Simplement, je ne comprenais point. J'écoutais, stupide,
l'arrêt du médecin, comme un condamné sa sentence. S'il ne pâlit
point: «Quel courage!» dit-on. Pas du tout: c'est plutôt manque
d'imagination. Lorsqu'on le réveille pour l'exécution, alors, il
entend la sentence. De même, je ne compris que nous n'allions plus
nous voir, que lorsqu'on vint annoncer à Marthe la voiture envoyée
par le docteur. Il avait promis de n'avertir personne, Marthe
exigeant d'arriver chez sa mère à l'improviste.
Je fis arrêter à quelque distance de la maison des Grangier. La
troisième fois que le cocher se retourna, nous descendîmes. Cet homme
croyait surprendre notre troisième baiser, il surprenait le même.
Je quittais Marthe sans prendre les moindres dispositions pour
correspondre, presque sans lui dire au revoir, comme une personne
qu'on doit rejoindre une heure après. Déjà, des voisines curieuses se
montraient aux fenêtres.
Ma mère remarqua que j'avais les yeux rouges. Mes sœurs rirent
parce que je laissais deux fois de suite retomber ma cuillère à
soupe. Le plancher chavirait. Je n'avais pas le pied marin pour
la souffrance. Du reste, je ne crois pouvoir comparer mieux qu'au mal
de mer ces vertiges du cœur et de l'âme. La vie sans Marthe, c'était
une longue traversée. Arriverais-je? Comme, aux premiers symptômes
du mal de mer, on se moque d'atteindre le port et on souhaite mourir
sur place, je me préoccupais peu d'avenir. Au bout de quelques jours,
le mal, moins tenace, me laissa le temps de penser à la terre ferme.
Les parents de Marthe n'avaient plus à deviner grand-chose. Ils ne
se contentaient pas d'escamoter mes lettres. Ils les brûlaient devant
elle, dans la cheminée de sa chambre. Les siennes étaient écrites au
crayon, à peine lisibles. Son frère les mettait à la poste.
Je n'avais plus à essuyer de scènes de famille. Je reprenais les
bonnes conversations avec mon père, le soir, devant le feu. En un
an, j'étais devenu un étranger pour mes sœurs. Elles se réapprivoisaient,
se réhabituaient à moi. Je prenais la plus petite sur mes genoux, et,
profitant de la pénombre, la serrais avec une telle violence qu'elle
se débattait, mi-riante, mi-pleurante. Je pensais à mon enfant, mais
j'étais triste. Il me semblait impossible d'avoir pour lui une tendresse
plus forte. Étais-je mûr pour qu'un bébé me fut autre chose que frère
ou sœur?
Mon père me conseillait des distractions. Ces conseils-là sont
engendrés par le calme. Qu'avais-je à faire, sauf ce que je ne ferais
plus? Au bruit de la sonnette, au passage d'une voiture, je tressaillais.
Je guettais dans ma prison les moindres signes de délivrance.
À force de guetter des bruits qui pouvaient annoncer quelque chose,
mes oreilles, un jour, entendirent des cloches. C'étaient celles de
l'armistice.
Pour moi, l'armistice signifiait le retour de Jacques. Déjà, je le
voyais au chevet de Marthe, sans qu'il me fût possible d'agir.
J'étais perdu.
Mon père revint à Paris. Il voulait que j'y retournasse avec lui:
«On ne manque pas une fête pareille.» Je n'osais refuser. Je
craignais de paraître un monstre. Puis, somme toute, dans ma frénésie
de malheur, il ne me déplaisait pas d'aller voir la joie des autres.
Avouerai-je qu'elle ne m'inspira pas grande envie? Je me sentais seul
capable d'éprouver les sentiments qu'on prête à la foule. Je cherchais
le patriotisme. Mon injustice, peut-être, ne me montrait que l'allégresse
d'un congé inattendu: les cafés ouverts plus tard, le droit pour les
militaires d'embrasser les midinettes. Ce spectacle, dont j'avais
pensé qu'il m'affligerait, qu'il me rendrait jaloux, ou même qu'il me
distrairait par la contagion d'un sentiment sublime, m'ennuya comme une
Sainte-Catherine.