La tristesse de ce mois d'octobre, de ces soirées fraîches, mais

pas assez froides pour permettre du feu, nous conseillait le lit dès

cinq heures. Chez mes parents, se coucher le jour signifiait: être

malade, ce lit de cinq heures me charmait. Je n'imaginais pas que

d'autres y fussent. J'étais seul avec Marthe, couché, arrêté, au

milieu d'un monde actif. Marthe nue, j'osais à peine la regarder.

Suis-je donc monstrueux? Je ressentais des remords du plus noble

emploi de l'homme. D'avoir abîmé la grâce de Marthe, de voir son

ventre saillir, je me considérais comme un vandale. Au début de

notre amour, quand je la mordais, ne me disait-elle pas: «Marque-moi»?

Ne l'avais-je pas marquée de la pire façon?

Maintenant Marthe ne m'était pas seulement la plus aimée, ce qui

ne veut pas dire la mieux aimée des maîtresses, mais elle me

tenait lieu de tout. Je ne pensais même pas à mes amis; je les

redoutais, au contraire, sachant qu'ils croient nous rendre service

en nous détournant de notre route. Heureusement, ils jugent nos

maîtresses insupportables et indignes de nous. C'est notre seule

sauvegarde. Lorsqu'il n'en va plus ainsi, elles risquent de devenir

les leurs.

Mon père commençait à s'effrayer. Mais ayant toujours pris ma défense

contre sa sœur et ma mère, il ne voulait pas avoir l'air de se rétracter,

et c'est sans rien leur en dire qu'il se ralliait à elles. Avec moi,

il se déclarait prêt à tout pour me séparer de Marthe. Il préviendrait

ses parents, son mari... Le lendemain, il me laissait libre.

Je devinais ses faiblesses. J'en profitais. J'osais répondre. Je

l'accablais dans le même sens que ma mère et ma tante, lui reprochant

de mettre trop tard en œuvre son autorité. N'avait-il pas voulu que

je connusse Marthe? Il s'accablait à son tour. Une atmosphère tragique

circulait dans la maison. Quel exemple pour mes deux frères! Mon père

prévoyait déjà ne rien pouvoir leur répondre un jour, lorsqu'ils

justifieraient leur indiscipline par la mienne.

Jusqu'alors, il croyait à une amourette, mais, de nouveau, ma mère

surprit une correspondance. Elle lui porta triomphalement ces pièces

de son procès. Marthe parlait de notre avenir et de notre enfant!

Ma mère me considérait trop encore comme un bébé, pour me devoir

raisonnablement un petit-fils ou une petite-fille. Il lui apparaissait

impossible d'être grand-mère à son âge. Au fond, c'était pour elle

la meilleure preuve que cet enfant n'était pas le mien.

L'honnêteté peut rejoindre les sentiments les plus vifs. Ma mère,

avec sa profonde honnêteté, ne pouvait admettre qu'une femme trompât

son mari. Cet acte lui représentait un tel dévergondage qu'il ne pouvait

s'agir d'amour. Que je fusse l'amant de Marthe signifiait pour ma mère

qu'elle en avait d'autres. Mon père savait combien faux peut être

un tel raisonnement, mais l'utilisait pour jeter un trouble dans mon

âme, et diminuer Marthe. Il me laissa entendre que j'étais le seul à ne

pas «savoir». Je répliquai qu'on la calomniait de la sorte à cause

de son amour pour moi. Mon père, qui ne voulait pas que je bénéficiasse

de ces bruits, me certifia qu'ils précédaient notre liaison, et même

son mariage.

Après avoir conservé à notre maison une façade digne, il perdait toute

retenue, et, quand je n'étais pas rentré depuis plusieurs jours,

envoyait la femme de chambre chez Marthe, avec un mot à mon adresse,

m'ordonnant de rentrer d'urgence; sinon il déclarerait ma fuite à la

préfecture de police et poursuivrait Mme L. pour détournement de mineur.

Marthe sauvegardait les apparences, prenait un air surpris, disait à

la femme de chambre qu'elle me remettrait l'enveloppe à ma première

visite. Je rentrais un peu plus tard, maudissant mon âge. Il m'empêchait

de m'appartenir. Mon père n'ouvrait pas la bouche, ni ma mère. Je

fouillais le code sans trouver les articles de loi concernant les

mineurs. Avec une remarquable inconscience, je ne croyais pas que ma

conduite me pût mener en maison de correction. Enfin, après avoir épuisé

vainement le code, j'en revins au grand Larousse, où je relus dix fois

l'article: «mineur», sans découvrir rien qui nous concernât.

Le lendemain, mon père me laissait libre encore.

Pour ceux qui rechercheraient les mobiles de son étrange conduite,

je les résume en trois lignes: il me laissait agir à ma guise.

Puis, il en avait honte. Il menaçait, plus furieux contre lui que

contre moi. Ensuite, la honte de s'être mis en colère le poussait à

lâcher les brides.

Mme Grangier, elle, avait été mise en éveil, à son retour de la

campagne, par les insidieuses questions des voisins. Feignant de

croire que j'étais un frère de Jacques, ils lui apprenaient notre

vie commune. Comme, d'autre part, Marthe ne pouvait se retenir

de prononcer mon nom à propos de rien, de rapporter quelque chose

que j'avais fait ou dit, sa mère ne resta pas longtemps dans le

doute sur la personnalité du frère de Jacques.

Elle pardonnait encore, certaine que l'enfant, qu'elle croyait de

Jacques, mettrait un terme à l'aventure. Elle ne raconta rien à

M. Grangier, par crainte d'un éclat. Mais elle mettait cette

discrétion sur le compte d'une grandeur d'âme dont il importait

d'avertir Marthe pour qu'elle lui en sût gré. Afin de prouver à

sa fille qu'elle savait tout, elle la harcelait sans cesse, parlait

par sous-entendus, et si maladroitement que M. Grangier, seul

avec sa femme, la priait de ménager leur pauvre petite, innocente,

à qui ces continuelles suppositions finiraient par tourner la tête. À

quoi Mme Grangier répondait quelquefois par un simple sourire, de

façon à lui laisser entendre que leur fille avait avoué.

Cette attitude, et son attitude précédente, lors du premier séjour

de Jacques, m'incitent à croire que Mme Grangier, eût-elle désapprouvé

complètement sa fille, pour l'unique satisfaction de donner tort à

son mari et à son gendre, lui aurait, devant eux, donné raison. Au

fond, Mme Grangier admirait Marthe de tromper son mari, ce qu'elle-même

n'avait jamais osé faire, soit par scrupules, soit par manque

d'occasion. Sa fille la vengeait d'avoir été, croyait-elle, incomprise.

Niaisement idéaliste, elle se bornait à lui en vouloir d'aimer un garçon

aussi jeune que moi, et moins apte que n'importe qui à comprendre la

«délicatesse féminine».

Les Lacombe, que Marthe visitait de moins en moins, ne pouvaient,

habitant Paris, rien soupçonner. Simplement, Marthe, leur apparaissant

toujours plus bizarre, leur déplaisait de plus en plus. Ils étaient

inquiets de l'avenir. Ils se demandaient ce que serait ce ménage dans

quelques années. Toutes les mères, par principe, ne souhaitent rien

tant pour leur fils que le mariage, mais désapprouvent la femme qu'ils

choisissent. La mère de Jacques le plaignait donc d'avoir une telle

femme. Quant à Mlle Lacombe, la principale raison de ses médisances

venait de ce que Marthe détenait, seule, le secret d'une idylle

poussée assez loin, l'été où elle avait connu Jacques au bord de la mer.

Cette sœur prédisait le plus sombre avenir au ménage, disant que Marthe

tromperait Jacques, si par hasard ce n'était déjà chose faite.

L'acharnement de son épouse et de sa fille forçaient parfois à sortir

de table M. Lacombe, brave homme, qui aimait Marthe. Alors, mère et

fille échangeaient un regard significatif. Celui de Mme Lacombe

exprimait: «Tu vois, ma petite, comment ces sortes de femmes savent

ensorceler nos hommes.» Celui de Mlle Lacombe: «C'est parce que je ne

suis pas une Marthe que je ne trouve pas à me marier.» En réalité,

la malheureuse, sous prétexte qu'«autre temps autres mœurs» et que

le mariage ne se concluait plus à l'ancienne mode, faisait fuir les

maris en ne se montrant pas assez rebelle. Ses espoirs de mariage

duraient ce que dure une saison balnéaire. Les jeunes gens promettaient

de venir, sitôt à Paris, demander la main de Mlle Lacombe. Ils ne

donnaient plus signe de vie. Le principal grief de Mlle Lacombe,

qui allait coiffer Sainte-Catherine, était peut-être que Marthe eût

trouvé si facilement un mari. Elle se consolait en se disant que seul

un nigaud comme son frère avait pu se laisser prendre.

Pourtant, quels que fussent les soupçons des familles, personne ne

pensait que l'enfant de Marthe pût avoir un autre père que Jacques.

J'en étais assez vexé. Il fut même des jours où j'accusais Marthe

d'être lâche, pour n'avoir pas encore dit la vérité. Enclin à voir

partout une faiblesse qui n'était qu'à moi, je pensais, puisque Mme

Grangier glissait sur le commencement du draine, qu'elle fermerait

les yeux jusqu'au bout.

L'orage approchait. Mon père menaçait d'envoyer certaines lettres à

Mme Grangier. Je souhaitais qu'il exécutât ses menaces. Puis, je

réfléchissais. Mme Grangier cacherait les lettres à son mari. Du reste,

l'un et l'autre avaient intérêt à ce qu'un orage n'éclatât point. Et

j'étouffais. J'appelais cet orage. Ces lettres, c'est à Jacques,

directement, qu'il fallait que mon père les communiquât.

Le jour de colère où il me dit que c'était chose faite, je lui eusse

sauté au cou. Enfin! Enfin! il me rendait le service d'apprendre à

Jacques ce qui importait qu'il sût. Je plaignais mon père de croire

mon amour si faible. Et puis, ces lettres mettraient un terme à

celles où Jacques s'attendrissait sur notre enfant. Ma fièvre m'empêchait

de comprendre ce que cet acte avait de fou, d'impossible. Je commençais

seulement à voir juste lorsque mon père, plus calme, le lendemain, me

rassura, croyait-il, m'avouant son mensonge. Il l'estimait inhumain.

Certes. Mais où se trouvent l'humain et l'inhumain?

J'épuisais ma force nerveuse en lâcheté, en audace, éreinté par

les mille contradictions de mon âge aux prises avec une aventure

d'homme.

L'amour anesthésiait en moi tout ce qui n'était pas Marthe. Je ne

pensais pas que mon père pût souffrir. Je jugeais de tout si

faussement et si petitement que je finissais par croire la guerre

déclarée entre lui et moi. Aussi, n'était-ce plus seulement par amour

pour Marthe que je piétinais mes devoirs filiaux, mais parfois,

oserai-je l'avouer, par esprit de représailles!

Je n'accordais plus beaucoup d'attention aux lettres que mon père

faisait porter chez Marthe. C'est elle qui me suppliait de rentrer

plus souvent à la maison, de me montrer raisonnable. Alors, je

m'écriais: «Vas-tu, toi aussi, prendre parti contre moi?» Je serrais

les dents, tapais du pied. Que je me misse dans un état pareil, à

la pensée que j'allais être éloigné d'elle pour quelques heures,

Marthe y voyait le signe de la passion. Cette certitude d'être aimée

lui donnait une fermeté que je ne lui avais jamais vue. Sûre que je

penserais à elle, elle insistait pour que je rentrasse.

Je m'aperçus vite d'où venait son courage. Je commençai à changer

de tactique. Je feignais de me rendre à ses raisons. Alors, tout

à coup, elle avait une autre figure. À me voir si sage (ou si léger),

la peur la prenait que je ne l'aimasse moins. À son tour, elle me

suppliait de rester, tant elle avait besoin d'être rassurée.

Pourtant, une fois, rien ne réussit. Depuis déjà trois jours, je

n'avais mis les pieds chez mes parents, et j'affirmai à Marthe mon

intention de passer encore une nuit avec elle. Elle essaya tout pour

me détourner de cette décision: caresses, menaces. Elle sut même

feindre à son tour. Elle finit par déclarer que, si je ne rentrais

pas chez mes parents, elle coucherait chez les siens.

Je répondis que mon père ne lui tiendrait aucun compte de ce beau

geste.--Eh bien! elle n'irait pas chez sa mère. Elle irait au bord de

la Marne. Elle prendrait froid, puis mourrait; elle serait enfin

délivrée de moi: «Aie au moins pitié de notre enfant, disait

Marthe. Ne compromets pas son existence à plaisir.» Elle m'accusait

de m'amuser de son amour, d'en vouloir connaître les limites. En

face d'une telle insistance, je lui répétais les propos de mon père:

elle me trompait avec n'importe qui; je ne serais pas dupe. «Une seule

raison, lui dis-je, t'empêche de céder. Tu reçois ce soir un de tes

amants.» Que répondre à d'aussi folles injustices? Elle se détourna.

Je lui reprochai de ne point bondir sous l'outrage. Enfin, je travaillais

si bien qu'elle consentit à passer la nuit avec moi. À condition que ce

ne fût pas chez elle. Elle ne voulait pour rien au monde que ses

propriétaires pussent dire le lendemain au messager de mes parents

qu'elle était là.

Où dormir?

Nous étions des enfants debout sur une chaise, fiers de dépasser

d'une tête les grandes personnes. Les circonstances nous hissaient,

mais nous restions incapables. Et si, du fait même de notre inexpérience,

certaines choses compliquées nous paraissaient toutes simples, des

choses très simples, par contre, devenaient des obstacles. Nous n'avions

jamais osé nous servir de la garçonnière de Paul. Je ne pensais pas qu'il

fût possible d'expliquer à la concierge, en lui glissant une pièce, que

nous viendrions quelquefois.

Il nous fallait donc coucher à l'hôtel. Je n'y étais jamais allé. Je

tremblais à la perspective d'en franchir le seuil.

L'enfance cherche des prétextes. Toujours appelée à se justifier

devant les parents, il est fatal qu'elle mente.

Vis-à-vis même d'un garçon d'hôtel borgne, je pensais devoir me

justifier. C'est pourquoi, prétextant qu'il nous faudrait du linge

et quelques objets de toilette, je forçais Marthe à faire une valise.

Nous demanderions deux chambres. On nous croirait frère et sœur. Jamais

je n'oserais demander une seule chambre, mon âge (l'âge où l'on se fait

expulser des casinos) m'exposant à des mortifications.

Le voyage, à onze heures du soir, fut interminable. Il y avait deux

personnes dans notre wagon: une femme reconduisait son mari, capitaine,

à la gare de l'Est. Le wagon n'était ni chauffé ni éclairé. Marthe

appuyait sa tête contre la vitre humide. Elle subissait le caprice d'un

jeune garçon cruel. J'étais assez honteux, et je souffrais, pensant

combien Jacques, toujours si tendre avec elle, méritait mieux que moi

d'être aimé.

Je ne pus m'empêcher de me justifier, à voix basse. Elle secoua la

tête: «J'aime mieux, murmura-t-elle, être malheureuse avec toi

qu'heureuse avec lui.» Voilà de ces mots d'amour qui ne veulent rien

dire, et que l'on a honte de rapporter, mais qui, prononcés par

la bouche aimée, vous enivrent. Je crus même comprendre la phrase de

Marthe. Pourtant que signifiait-elle au juste? Peut-on être heureux

avec quelqu'un qu'on n'aime pas?

Et je me demandais, je me demande encore, si l'amour vous donne

le droit d'arracher une femme à une destinée, peut-être médiocre,

mais pleine de quiétude. «J'aime mieux être malheureuse avec toi...»;

ces mots contenaient-ils un reproche inconscient? Sans doute, Marthe,

parce qu'elle m'aimait, connut-elle avec moi des heures dont, avec

Jacques, elle n'avait pas idée, mais ces moments heureux me donnaient-ils

le droit d'être cruel?

Nous descendîmes à la Bastille. Le froid, que je supporte parce que

je l'imagine la chose la plus propre du monde, était, dans ce hall

de la gare, plus sale que la chaleur dans un port de mer, et sans

la gaieté qui compense. Marthe se plaignait de crampes. Elle

s'accrochait à mon bras. Couple lamentable, oubliant sa beauté, sa

jeunesse, honteux de soi comme un couple de mendiants!

Je croyais la grossesse de Marthe ridicule, et je marchais les yeux

baissés. J'étais bien loin de l'orgueil paternel.

Nous errions sous la pluie glaciale, entre la Bastille et la gare

de Lyon. À chaque hôtel, pour ne pas entrer, j'inventais une mauvaise

excuse. Je disais à Marthe que je cherchais un hôtel convenable, un

hôtel de voyageurs, rien que de voyageurs.

Place de la gare de Lyon, il devint difficile de me dérober. Marthe

m'enjoignit d'interrompre ce supplice.

Tandis qu'elle attendait dehors, j'entrai dans un vestibule, espérant

je ne sais trop quoi. Le garçon me demanda si je désirais une chambre.

Il était facile de répondre oui. Ce fut trop facile, et, cherchant

une excuse comme un rat d'hôtel pris sur le fait, je lui demandais

Mme Lacombe. Je la lui demandais, rougissant, et craignant qu'il ne

me répondît: «Vous moquez-vous, jeune homme? Elle est dans la rue.»

Il consulta des registres. Je devais me tromper d'adresse. Je sortis,

expliquant à Marthe qu'il n'y avait plus de place et que nous n'en

trouverions pas dans le quartier. Je respirai. Je me hâtai comme un

voleur qui s'échappe.

Tout à l'heure, mon idée fixe de fuir ces hôtels où je menais Marthe

de force m'empêchait de penser à elle. Maintenant, je la regardais,

la pauvre petite. Je retins mes larmes et quand elle me demanda où

nous chercherions un lit, je la suppliai de ne pas en vouloir à un

malade, et de retourner sagement elle à J..., moi chez mes parents.

Malade! sagement! elle fit un sourire machinal en entendant ces mots

déplacés.

Ma honte dramatisa le retour. Quand, après les cruautés de ce genre,

Marthe avait le malheur de me dire: «Tout de même, comme tu as été

méchant!» je m'emportais, la trouvais sans générosité. Si, au contraire,

elle se taisait, avait l'air d'oublier, la peur me prenait qu'elle

n'agît ainsi, parce qu'elle me considérait comme un malade, un dément.

Alors, je n'avais de cesse que je ne lui eusse fait dire qu'elle

n'oubliait point, et que, si elle me pardonnait, il ne fallait pas

cependant que je profitasse de sa clémence; qu'un jour, lasse de mes

mauvais traitements, sa fatigue l'emporterait sur notre amour, et

qu'elle me laisserait seul. Quand je la forçais à me parler avec

cette énergie et, bien que je ne crusse pas à ses menaces, j'éprouvais

une douleur délicieuse, comparable, en plus fort, à l'émoi que me

donnent les montagnes russes. Alors, je me précipitais sur Marthe,

l'embrassais plus passionnément que jamais.

--Répète-moi que tu me quitteras, lui disais-je, haletant, et la

serrant dans mes bras, jusqu'à la casser. Soumise, comme ne peut

même pas l'être une esclave, mais seul un médium, elle répétait,

pour me plaire, des phrases auxquelles elle ne comprenait rien.

Cette nuit des hôtels fut décisive, ce dont je me rendis mal compte

après tant d'autres extravagances. Mais si je croyais que toute une

vie peut boiter de la sorte, Marthe, elle, dans le coin du wagon de

retour, épuisée, atterrée, claquant des dents, comprit tout. Peut-être

même vit-elle qu'au bout de cette course d'une année, dans une voiture,

follement conduite, il ne pouvait y avoir d'autre issue que la mort.

Le lendemain, je trouvais Marthe au lit, comme d'habitude. Je voulus

l'y rejoindre; elle me repoussa, tendrement. «Je ne me sens pas bien,

disait-elle, va-t'en, ne reste pas près de moi. Tu prendrais mon

rhume.» Elle toussait, avait la fièvre. Elle me dit, en souriant,

pour n'avoir pas l'air de formuler un reproche, que c'était la

veille qu'elle avait dû prendre froid. Malgré son affolement, elle

m'empêcha d'aller chercher le docteur. «Ce n'est rien, disait-elle.

Je n'ai besoin que de rester au chaud.» En réalité, elle ne voulait

pas, en m'envoyant, moi, chez le docteur, se compromettre aux yeux

de ce vieil ami de sa famille. J'avais un tel besoin d'être rassuré

que le refus de Marthe m'ôta mes inquiétudes. Elles ressuscitèrent,

et plus fortes que tout à l'heure, quand, lorsque je partis pour dîner

chez mes parents, Marthe me demanda si je pouvais faire un détour,

et déposer une lettre chez le docteur.

Le lendemain, en arrivant à la maison de Marthe, je croisai celui-ci

dans l'escalier. Je n'osai pas l'interroger, et le regardai anxieusement.

Son air calme me fit du bien: ce n'était qu'une attitude

professionnelle.

J'entrai chez Marthe. Où était-elle? La chambre était vide. Marthe

pleurait, la tête cachée sous les couvertures. Le médecin la

condamnait à garder la chambre, jusqu'à la délivrance. De plus, son

état exigeait des soins; il fallait qu'elle demeurât chez ses

parents. On nous séparait.

Le malheur ne s'admet point. Seul, le bonheur semble dû. En

admettant cette séparation sans révolte, je ne montrais pas de

courage. Simplement, je ne comprenais point. J'écoutais, stupide,

l'arrêt du médecin, comme un condamné sa sentence. S'il ne pâlit

point: «Quel courage!» dit-on. Pas du tout: c'est plutôt manque

d'imagination. Lorsqu'on le réveille pour l'exécution, alors, il

entend la sentence. De même, je ne compris que nous n'allions plus

nous voir, que lorsqu'on vint annoncer à Marthe la voiture envoyée

par le docteur. Il avait promis de n'avertir personne, Marthe

exigeant d'arriver chez sa mère à l'improviste.

Je fis arrêter à quelque distance de la maison des Grangier. La

troisième fois que le cocher se retourna, nous descendîmes. Cet homme

croyait surprendre notre troisième baiser, il surprenait le même.

Je quittais Marthe sans prendre les moindres dispositions pour

correspondre, presque sans lui dire au revoir, comme une personne

qu'on doit rejoindre une heure après. Déjà, des voisines curieuses se

montraient aux fenêtres.

Ma mère remarqua que j'avais les yeux rouges. Mes sœurs rirent

parce que je laissais deux fois de suite retomber ma cuillère à

soupe. Le plancher chavirait. Je n'avais pas le pied marin pour

la souffrance. Du reste, je ne crois pouvoir comparer mieux qu'au mal

de mer ces vertiges du cœur et de l'âme. La vie sans Marthe, c'était

une longue traversée. Arriverais-je? Comme, aux premiers symptômes

du mal de mer, on se moque d'atteindre le port et on souhaite mourir

sur place, je me préoccupais peu d'avenir. Au bout de quelques jours,

le mal, moins tenace, me laissa le temps de penser à la terre ferme.

Les parents de Marthe n'avaient plus à deviner grand-chose. Ils ne

se contentaient pas d'escamoter mes lettres. Ils les brûlaient devant

elle, dans la cheminée de sa chambre. Les siennes étaient écrites au

crayon, à peine lisibles. Son frère les mettait à la poste.

Je n'avais plus à essuyer de scènes de famille. Je reprenais les

bonnes conversations avec mon père, le soir, devant le feu. En un

an, j'étais devenu un étranger pour mes sœurs. Elles se réapprivoisaient,

se réhabituaient à moi. Je prenais la plus petite sur mes genoux, et,

profitant de la pénombre, la serrais avec une telle violence qu'elle

se débattait, mi-riante, mi-pleurante. Je pensais à mon enfant, mais

j'étais triste. Il me semblait impossible d'avoir pour lui une tendresse

plus forte. Étais-je mûr pour qu'un bébé me fut autre chose que frère

ou sœur?

Mon père me conseillait des distractions. Ces conseils-là sont

engendrés par le calme. Qu'avais-je à faire, sauf ce que je ne ferais

plus? Au bruit de la sonnette, au passage d'une voiture, je tressaillais.

Je guettais dans ma prison les moindres signes de délivrance.

À force de guetter des bruits qui pouvaient annoncer quelque chose,

mes oreilles, un jour, entendirent des cloches. C'étaient celles de

l'armistice.

Pour moi, l'armistice signifiait le retour de Jacques. Déjà, je le

voyais au chevet de Marthe, sans qu'il me fût possible d'agir.

J'étais perdu.

Mon père revint à Paris. Il voulait que j'y retournasse avec lui:

«On ne manque pas une fête pareille.» Je n'osais refuser. Je

craignais de paraître un monstre. Puis, somme toute, dans ma frénésie

de malheur, il ne me déplaisait pas d'aller voir la joie des autres.

Avouerai-je qu'elle ne m'inspira pas grande envie? Je me sentais seul

capable d'éprouver les sentiments qu'on prête à la foule. Je cherchais

le patriotisme. Mon injustice, peut-être, ne me montrait que l'allégresse

d'un congé inattendu: les cafés ouverts plus tard, le droit pour les

militaires d'embrasser les midinettes. Ce spectacle, dont j'avais

pensé qu'il m'affligerait, qu'il me rendrait jaloux, ou même qu'il me

distrairait par la contagion d'un sentiment sublime, m'ennuya comme une

Sainte-Catherine.

Le Diable au Corps: Roman · 第 6 / 7 段