Depuis quelques jours, aucune lettre ne me parvenait. Un des rares

après-midi où il tomba de la neige, mes frères me remirent un message

du petit Grangier. C'était une lettre glaciale de Mme Grangier. Elle

me priait de venir au plus vite. Que pouvait-elle me vouloir? La

chance d'être en contact, même indirect, avec Marthe, étouffa mes

inquiétudes. J'imaginais Mme Grangier m'interdisant de revoir sa

fille, de correspondre avec elle, et moi, l'écoutant, tête basse,

comme un mauvais élève. Incapable d'éclater, de me mettre en colère,

aucun geste ne manifesterait ma haine. Je saluerais avec politesse,

et la porte se refermerait pour toujours. Alors, je trouverais les

réponses, les arguments de mauvaise foi, les mots cinglants qui eussent

pu laisser à Mme Grangier, de l'amant de sa fille, une image moins

piteuse que celle d'un collégien pris en faute. Je prévoyais la scène,

seconde par seconde.

Lorsque je pénétrai dans le petit salon, il me sembla revivre ma

première visite. Cette visite signifiait alors que je ne reverrais

peut-être plus Marthe.

Mme Grangier entra. Je souffris pour elle de sa petite taille, car

elle s'efforçait d'être hautaine. Elle s'excusa de m'avoir dérangé

pour rien. Elle prétendit qu'elle m'avait envoyé ce message pour

obtenir un renseignement trop compliqué à demander par écrit, mais

qu'entre-temps elle avait eu ce renseignement. Cet absurde mystère

me tourmenta plus que n'importe quelle catastrophe.

Près de la Marne, je rencontrai le petit Grangier, appuyé contre

une grille. Il avait reçu une boule de neige en pleine figure. Il

pleurnichait. Je le cajolai, je l'interrogeai sur Marthe. Sa sœur

m'appelait, me dit-il. Leur mère ne voulait rien entendre, mais

leur père avait dit: «Marthe est au plus mal, j'exige qu'on obéisse.»

Je compris en une seconde la conduite si bourgeoise, si étrange,

de Mme Grangier. Elle m'avait appelé, par respect pour son époux,

et la volonté d'une mourante. Mais l'alerte passée, Marthe saine

et sauve, on reprenait la consigne. J'aurais dû me réjouir. Je

regrettai que la crise n'eût pas duré le temps de me laisser voir

la malade.

Deux jours après, Marthe m'écrivit. Elle ne faisait aucune allusion

à ma visite. Sans doute la lui avait-on escamotée. Marthe parlait

de notre avenir, sur un ton spécial, serein, céleste, qui me troublait

un peu. Serait-il vrai que l'amour est la forme la plus violente de

l'égoïsme, car, cherchant une raison à mon trouble, je me dis que

j'étais jaloux de notre enfant, dont Marthe aujourd'hui m'entretenait

plus que de moi-même.

Nous l'attendions pour mars. Un vendredi de janvier, mes frères,

tout essoufflés, nous annoncèrent que le petit Grangier avait un

neveu. Je ne compris pas leur air de triomphe, ni pourquoi ils avaient

tant couru. Ils ne se doutaient certes pas de ce que la nouvelle

pouvait avoir d'extraordinaire à mes yeux. Mais un oncle était pour

mes frères une personne d'âge. Que le petit Grangier fût oncle tenait

donc du prodige, et ils étaient accourus pour nous faire partager leur

émerveillement.

C'est l'objet que nous avons constamment sous les yeux que nous

reconnaissons avec le plus de difficulté, si on le change un peu de

place. Dans le neveu du petit Grangier, je ne reconnus pas tout de

suite l'enfant de Marthe--mon enfant.

L'affolement que dans un lieu public produit un court-circuit, j'en

fus le théâtre. Tout à coup, il faisait noir en moi. Dans cette nuit,

mes sentiments se bousculaient; je me cherchais, je cherchais à tâtons

des dates, des précisions. Je comptais sur mes doigts comme je l'avais

vu faire quelquefois à Marthe, sans alors la soupçonner de trahison.

Cet exercice ne servait d'ailleurs à rien. Je ne savais plus compter.

Qu'était-ce que cet enfant que nous attendions pour mars, et qui

naissait en janvier? Toutes les explications que je cherchais à cette

anormalité, c'est ma jalousie qui les fournissait. Tout de suite, ma

certitude fut faite. Cet enfant était celui de Jacques. N'était-il

pas venu en permission neuf mois auparavant? Ainsi, depuis ce temps,

Marthe me mentait. D'ailleurs, ne m'avait-elle pas déjà menti au sujet

de cette permission! Ne m'avait-elle pas d'abord juré s'être pendant

ces quinze jours maudits refusée à Jacques, pour m'avouer, longtemps

après, qu'il l'avait plusieurs fois possédée!

Je n'avais jamais pensé bien profondément que cet enfant pût être

celui de Jacques. Et si, au début de la grossesse de Marthe, j'avais

pu souhaiter lâchement qu'il en fût ainsi, il me fallait bien avouer,

aujourd'hui, que je croyais être en face de l'irréparable, que,

bercé pendant des mois par la certitude de ma paternité, j'aimais

cet enfant, cet enfant qui n'était pas le mien. Pourquoi fallait-il

que je ne me sentisse le cœur d'un père qu'au moment où j'apprenais

que je ne l'étais pas!

On le voit, je me trouvais dans un désordre incroyable, et comme

jeté à l'eau, en pleine nuit, sans savoir nager. Je ne comprenais

plus rien. Une chose surtout que je ne comprenais pas, c'était

l'audace de Marthe, d'avoir donné mon nom à ce fils légitime. À certains

moments, j'y voyais un défi jeté au sort qui n'avait pas voulu que

cet enfant fût le mien; à d'autres moments, je n'y voulais plus voir

qu'un manque de tact, une de ces fautes de goût qui m'avaient plusieurs

fois choqué chez Marthe, et qui n'étaient que son excès d'amour.

J'avais commencé une lettre d'injures. Je croyais la lui devoir, par

dignité! Mais les mots ne venaient pas, car mon esprit était

ailleurs, dans des régions plus nobles.

Je déchirai la lettre. J'en écrivis une autre, où je laissai parler

mon cœur. Je demandais pardon à Marthe. Pardon de quoi? Sans doute que

ce fils fût celui de Jacques. Je la suppliais de m'aimer quand même.

L'homme très jeune est un animal rebelle à la douleur. Déjà,

j'arrangeais autrement ma chance. J'acceptais presque cet enfant de

l'autre. Mais, avant même que j'eusse fini ma lettre, j'en reçus une

de Marthe, débordante de joie.--Ce fils était le nôtre, né deux mois

avant terme. Il fallait le mettre en couveuse. «J'ai failli mourir»,

disait-elle. Cette phrase m'amusa comme un enfantillage.

Car je n'avais place que pour la joie. J'eusse voulu faire part de

cette naissance au monde entier, dire à mes frères qu'eux aussi étaient

oncles. Avec joie, je me méprisais: comment avoir pu douter de Marthe?

Ces remords, mêlés à mon bonheur, me la faisaient aimer plus fort que

jamais, mon fils aussi. Dans mon incohérence, je bénissais la méprise.

Somme toute, j'étais content d'avoir fait connaissance, pour quelques

instants, avec la douleur. Du moins, je le croyais. Mais rien ne

ressemble moins aux choses elles-mêmes que ce qui en est tout près.

Un homme qui a failli mourir croit connaître la mort. Le jour où elle

se présente enfin à lui, il ne la reconnaît pas: «Ce n'est pas elle»,

dit-il en mourant.

Dans sa lettre, Marthe me disait encore: «Il te ressemble.» J'avais

vu des nouveau-nés, mes frères et mes sœurs, et je savais que seul

l'amour d'une femme peut leur découvrir la ressemblance qu'elle

souhaite. «Il a mes yeux», ajoutait-elle. Et seul aussi son

désir de nous voir réunis en un seul être pouvait lui faire

reconnaître ses yeux.

Chez les Grangier, aucun doute ne subsistait plus. Ils maudissaient

Marthe, mais s'en faisaient les complices, afin que le scandale

ne «rejaillit» pas sur la famille. Le médecin, autre complice de

l'ordre, cachant que cette naissance était prématurée, se chargerait

d'expliquer au mari, par quelque fable, la nécessité d'une couveuse.

Les jours suivants, je trouvai naturel le silence de Marthe. Jacques

devait être auprès d'elle. Aucune permission ne m'avait si peu

atteint que celle-ci, accordée au malheureux pour la naissance de son

fils. Dans un dernier sursaut de puérilité, je souriais même à la

pensée que ces jours de congé, il me les devait.

Notre maison respirait le calme.

Les vrais pressentiments se forment à des profondeurs que notre esprit

ne visite pas. Aussi, parfois, nous font-ils accomplir des actes que

nous interprétons tout de travers.

Je me croyais plus tendre à cause de mon bonheur et je me félicitais

de savoir Marthe dans une maison que mes souvenirs heureux transformaient

en fétiche.

Un homme désordonné qui va mourir et ne s'en doute pas met soudain

de l'ordre autour de lui. Sa vie change. Il classe des papiers.

Il se lève tôt, il se couche de bonne heure. Il renonce à ses vices.

Son entourage se félicite. Aussi sa mort brutale, semble-t-elle d'autant

plus injuste. _Il allait vivre heureux._

De même, le calme nouveau de mon existence était ma toilette du

condamné. Je me croyais meilleur fils parce que j'en avais un. Or, ma

tendresse me rapprochait de mon père, de ma mère parce que quelque

chose savait en moi que j'aurais, sous peu, besoin de la leur.

Un jour, à midi, mes frères revinrent de l'école en nous criant

que Marthe était morte.

La foudre qui tombe sur un homme est si prompte qu'il ne souffre pas.

Mais c'est pour celui qui l'accompagne un triste spectacle. Tandis que

je ne ressentais rien, le visage de mon père se décomposait. Il poussa

mes frères. «Sortez, bégaya-t-il. Vous êtes fous, vous êtes fous.» Moi,

j'avais la sensation de durcir, de refroidir, de me pétrifier. Ensuite,

comme une seconde déroule aux yeux d'un mourant tous les souvenirs d'une

existence, la certitude me dévoila mon amour avec tout ce qu'il avait

de monstrueux. Parce que mon père pleurait, je sanglotais. Alors, ma

mère me prit en mains. Les yeux secs, elle me soigna froidement,

tendrement, comme s'il se fût agi d'une scarlatine.

Ma syncope expliqua le silence de la maison, les premiers jours,

à mes frères. Les autres jours, ils ne comprirent plus. On ne

leur avait jamais interdit les jeux bruyants. Ils se taisaient.

Mais, à midi, leurs pas sur les dalles du vestibule me faisaient

perdre connaissance comme s'ils eussent dû chaque fois m'annoncer

la mort de Marthe.

Marthe! Ma jalousie la suivant jusque dans la tombe, je souhaitais

qu'il n'y eût rien, après la mort. Ainsi, est-il insupportable que

la personne que nous aimons se trouve en nombreuse compagnie dans

une fête où nous ne sommes pas. Mon cœur était à l'âge où l'on ne

pense pas encore à l'avenir. Oui, c'est bien le néant que je désirais

pour Marthe, plutôt qu'un monde nouveau où la rejoindre un jour.

La seule fois que j'aperçus Jacques, ce fut quelques mois après.

Sachant que mon père possédait des aquarelles de Marthe, il désirait

les connaître. Nous sommes toujours avides de surprendre ce qui touche

aux êtres que nous aimons. Je voulus voir l'homme auquel Marthe avait

accordé sa main.

Retenant mon souffle et marchant sur la pointe des pieds, je me

dirigeais vers la porte entrouverte. J'arrivais juste pour entendre:

--Ma femme est morte en l'appelant. Pauvre petit! N'est-ce pas ma

seule raison de vivre?

En voyant ce veuf si digne et dominant son désespoir, je compris que

l'ordre, à la longue, se met de lui-même autour des choses. Ne venais-je

pas d'apprendre que Marthe était morte en m'appelant, et que mon fils

aurait une existence raisonnable?

Le Diable au Corps: Roman · 第 7 / 7 段