De toutes nos scènes, celle-ci ne fut ni la moins étrange ni la moins

pénible. Je m'étonnai du reste de rencontrer si peu de lutte. J'en

eus l'explication plus tard. Marthe n'osait m'avouer une victoire de

Jacques à sa dernière permission et comptait, feignant de m'obéir,

se refuser au contraire à lui, à Granville, sous prétexte des

malaises de son état. Tout cet échafaudage se compliquait de dates

dont la fausse coïncidence, lors de l'accouchement, ne laisserait de

doutes à personne. «Bah! me disais-je, nous avons du temps devant nous.

Les parents de Marthe redouteront le scandale. Ils remmèneront à la

campagne et retarderont la nouvelle.»

La date du départ de Marthe approchait. Je ne pouvais que bénéficier

de cette absence. Ce serait un essai. J'espérais me guérir de Marthe.

Si je n'y parvenais pas, si mon amour était trop vert pour se détacher

de lui-même, je savais bien que je retrouverais Marthe aussi fidèle.

Elle partit le douze juillet, à sept heures du matin. Je restai à J...

la nuit précédente. En y allant, je me promettais de ne pas fermer

l'œil de la nuit. Je ferais une telle provision de caresses, que je

n'aurais plus besoin de Marthe pour le reste de mes jours.

Un quart d'heure après m'être couché, je m'endormis.

En général, la présence de Marthe troublait mon sommeil. Pour la

première fois, à côté d'elle, je dormis aussi bien que si j'eusse

été seul.

À mon réveil, elle était déjà debout. Elle n'avait pas osé me

réveiller. Il ne me restait plus qu'une demi-heure avant le train.

J'enrageais d'avoir laissé perdre par le sommeil les dernières

heures que nous avions à passer ensemble. Elle pleurait aussi de

partir. Pourtant, j'eusse voulu employer les dernières minutes à

autre chose qu'à boire nos larmes.

Marthe me laissait sa clef, me demandant de venir, de penser à nous,

et de lui écrire sur sa table.

Je m'étais juré de ne pas l'accompagner jusqu'à Paris. Mais, je ne

pouvais vaincre mon désir de ses lèvres et, comme je souhaitais

lâchement l'aimer moins, je mettais ce désir sur le compte du départ,

de cette «dernière fois» si fausse, puisque je sentais bien qu'il

n'y aurait de dernière fois sans qu'elle le voulût.

À la gare Montparnasse, où elle devait rejoindre ses beaux-parents,

je l'embrassai sans retenue. Je cherchais encore mon excuse dans le

fait que, sa belle-famille surgissant, il se produirait un drame

décisif.

Revenu à F..., accoutumé à n'y vivre qu'en attendant de me rendre

chez Marthe, je tâchai de me distraire. Je bêchai le jardin, j'essayai

de lire, je jouai à cache-cache avec mes sœurs, ce qui ne m'était

pas arrivé depuis cinq ans. Le soir, pour ne pas éveiller de soupçons,

il fallut que j'allasse me promener. D'habitude, jusqu'à la Marne,

la route m'était légère. Ce soir-là, je me traînai, les cailloux me

tordant le pied et précipitant mes battements de cœur. Étendu dans

la barque, je souhaitai la mort, pour la première fois. Mais aussi

incapable de mourir que de vivre, je comptais sur un assassin

charitable. Je regrettais qu'on ne pût mourir d'ennui, ni de peine.

Peu à peu, ma tête se vidait, avec un bruit de baignoire. Une dernière

succion, plus longue, la tête est vide. Je m'endormis.

Le froid d'une aube de juillet me réveilla. Je rentrai, transi, chez

nous. La maison était grande ouverte. Dans l'antichambre mon père

me reçut avec dureté. Ma mère avait été un peu malade: on avait

envoyé la femme de chambre me réveiller pour que j'allasse chercher

le docteur. Mon absence était donc officielle.

Je supportai la scène en admirant la délicatesse instinctive du

bon juge qui, entre mille actions d'aspect blâmable, choisit la seule

innocente pour permettre au criminel de se justifier. Je ne me

justifiai d'ailleurs pas, c'était trop difficile. Je laissai croire

à mon père que je rentrais de J..., et, lorsqu'il m'interdit de

sortir après le dîner, je le remerciai à part moi d'être encore mon

complice et de me fournir une excuse pour ne plus traîner seul dehors.

J'attendais le facteur. C'était ma vie. J'étais incapable du moindre

effort pour oublier.

Marthe m'avait donné un coupe-papier, exigeant que je ne m'en servisse

que pour ouvrir ses lettres. Pouvais-je m'en servir? J'avais

trop de hâte. Je déchirais les enveloppes. Chaque fois, honteux,

je me promettais de garder la lettre un quart d'heure, intacte.

J'espérais, par cette méthode, pouvoir à la longue reprendre de

l'empire sur moi-même, garder les lettres fermées dans ma poche. Je

remettais toujours ce régime au lendemain.

Un jour, impatienté par ma faiblesse, et dans un mouvement de rage,

je déchirai une lettre sans la lire. Dès que les morceaux de papier

eurent jonché le jardin, je me précipitai, à quatre pattes. La lettre

contenait une photographie de Marthe. Moi si superstitieux et qui

interprétais les faits les plus minces dans un sens tragique, j'avais

déchiré ce visage. J'y vis un avertissement du ciel. Mes transes

ne se calmèrent qu'après avoir passé quatre heures à recoller la

lettre et le portrait. Jamais je n'avais fourni un tel effort. La

crainte qu'il n'arrivât malheur à Marthe me soutint pendant ce travail

absurde qui me brouillait les yeux et les nerfs.

Un spécialiste avait recommandé les bains de mer à Marthe. Tout

en m'accusant de méchanceté, je les lui défendis, ne voulant pas

que d'autres que moi pussent voir son corps.

Du reste, puisque de toute manière Marthe devait passer un mois

à Granville, je me félicitais de la présence de Jacques. Je me

rappelais sa photographie en blanc que Marthe m'avait montrée

le jour des meubles. Rien ne me faisait plus peur que les jeunes

hommes, sur la plage. D'avance, je les jugeais plus beaux, plus

forts, plus élégants que moi.

Son mari la protégerait contre eux.

À certaines minutes de tendresse, comme un ivrogne qui embrasse

tout le monde, je rêvassais d'écrire à Jacques, de lui avouer que

j'étais l'amant de Marthe, et, m'autorisant de ce titre, de la lui

recommander. Parfois, j'enviais Marthe, adorée par Jacques et par

moi. Ne devions-nous pas chercher ensemble à faire son bonheur?

Dans ces crises, je me sentais amant complaisant. J'eusse voulu

connaître Jacques, lui expliquer les choses, et pourquoi nous ne

devions pas être jaloux l'un de l'autre. Puis, tout à coup, la

haine redressait cette pente douce.

Dans chaque lettre, Marthe me demandait d'aller chez elle. Son

insistance me rappelait celle d'une de mes tantes fort dévote, me

reprochant de ne jamais aller sur la tombe de ma grand-mère. Je

n'ai pas l'instinct du pèlerinage. Ces devoirs ennuyeux localisent

la mort, l'amour.

Ne peut-on penser à une morte, ou à sa maîtresse absente, ailleurs

qu'en un cimetière, ou dans certaine chambre? Je n'essayais pas

de l'expliquer à Marthe et lui racontais que je me rendais chez elle;

de même, à ma tante, que j'étais allé au cimetière. Pourtant, je

devais aller chez Marthe; mais dans de singulières circonstances.

Je rencontrai un jour sur le réseau cette jeune fille suédoise à

laquelle ses correspondants défendaient de voir Marthe. Mon isolement

me fit prendre goût aux enfantillages de cette petite personne. Je

lui proposai de venir goûter à J..., en cachette, le lendemain.

Je lui cachai l'absence de Marthe, pour qu'elle ne s'effarouchât

pas, et ajoutai même combien elle serait heureuse de la revoir.

J'affirme que je ne savais au juste ce que je comptais faire.

J'agissais comme ces enfants qui, liant connaissance, cherchent

à s'étonner entre eux. Je ne résistais pas à voir surprise ou colère

sur la figure d'ange de Svéa, quand je serais tenu de lui apprendre

l'absence de Marthe.

Oui, c'était sans doute ce plaisir puéril d'étonner, parce que

je ne trouvais rien à lui dire de surprenant, tandis qu'elle bénéficiait

d'une sorte d'exotisme et me surprenait à chaque phrase. Rien de

plus délicieux que cette soudaine intimité entre personnes qui se

comprennent mal. Elle portait au cou une petite croix d'or, émaillée

de bleu, qui pendait sur une robe assez laide que je réinventais

à mon goût. Une véritable poupée vivante. Je sentais croître mon

désir de renouveler ce tête-à-tête ailleurs qu'en un wagon.

Ce qui gâtait un peu son air de couventine, c'était l'allure

d'une élève de l'école Pigier, où d'ailleurs elle étudiait une

heure par jour, sans grand profit, le français et la machine à

écrire. Elle me montra ses devoirs dactylographiés. Chaque lettre

était une faute, corrigée en marge par le professeur. Elle sortit d'un

sac à main affreux, évidemment son œuvre, un étui à cigarettes orné

d'une couronne comtale. Elle m'offrit une cigarette. Elle ne fumait

pas, mais portait toujours cet étui, parce que ses amies fumaient.

Elle me parlait de coutumes suédoises que je feignais de connaître:

nuit de la Saint-Jean, confitures de myrtilles. Ensuite, elle tira

de son sac une photographie de sa sœur jumelle, envoyée de Suède

la veille: à cheval, toute nue, avec sur la tête un chapeau haut de

forme de leur grand-père. Je devins écarlate. Sa sœur lui ressemblait

tellement que je la soupçonnais de rire de moi, et de montrer sa

propre image. Je me mordais les lèvres, pour calmer leur envie

d'embrasser cette espiègle naïve. Je dus avoir une expression bien

bestiale, car je la vis peureuse, cherchant des yeux le signal

d'alarme.

Le lendemain, elle arriva chez Marthe à quatre heures. Je lui dis

que Marthe était à Paris mais rentrerait vite. J'ajoutai: «Elle

m'a défendu de vous laisser partir avant son retour.» Je comptais ne

lui avouer mon stratagème que trop tard.

Heureusement, elle était gourmande. Ma gourmandise à moi prenait

une forme inédite. Je n'avais aucune faim pour la tarte, la glace

à la framboise, mais souhaitais être tarte et glace dont elle

approchât la bouche. Je faisais avec la mienne des grimaces

involontaires.

Ce n'est pas par vice que je convoitais Svéa, mais par gourmandise.

Ses joues m'eussent suffi, à défaut de ses lèvres.

Je parlais en prononçant chaque syllabe pour qu'elle comprit bien.

Excité par cette amusante dînette, je m'énervais, moi toujours

silencieux, de ne pouvoir parler vite. J'éprouvais un besoin de

bavardage, de confidences enfantines. J'approchais mon oreille de sa

bouche. Je buvais ses petites paroles.

Je l'avais contrainte à prendre une liqueur. Après, j'eus pitié d'elle

comme d'un oiseau qu'on grise.

J'espérais que sa griserie servirait mes desseins, car peu m'importait

qu'elle me donnât ses lèvres de bon cœur ou non. Je pensai à

l'inconvenance de cette scène chez Marthe, mais, me répétai-je, en

somme, je ne retire rien à notre amour. Je désirais Svéa comme un fruit,

ce dont une maîtresse ne peut être jalouse.

Je tenais sa main dans mes mains qui m'apparurent pataudes. J'aurais

voulu la déshabiller, la bercer. Elle s'étendit sur le divan. Je me

levai, me penchai à l'endroit où commençaient ses cheveux, duvet

encore. Je ne concluais pas de son silence que mes baisers lui fissent

plaisir; mais, incapable de s'indigner, elle ne trouvait aucune façon

polie de me repousser en français. Je mordillais ses joues, m'attendant

à ce qu'un jus sucré jaillisse, comme des pêches.

Enfin, j'embrassai sa bouche. Elle subissait mes caresses, patiente

victime, fermant cette bouche et les yeux. Son seul geste de refus

consistait à remuer faiblement la tête de droite à gauche, et de

gauche à droite. Je ne me méprenais pas, mais ma bouche y trouvait

l'illusion d'une réponse. Je restais auprès d'elle comme je n'avais

jamais été auprès de Marthe. Cette résistance qui n'en était pas

une flattait mon audace et ma paresse. J'étais assez naïf pour

croire qu'il en irait de même ensuite et que je bénéficierais d'un

viol facile.

Je n'avais jamais déshabillé de femmes; j'avais plutôt été déshabillé

par elles. Aussi je m'y pris maladroitement, commençant par ôter ses

souliers et ses bas. Je baisais ses pieds et ses jambes. Mais quand

je voulus dégrafer son corsage, Svéa se débattit comme un petit diable

qui ne veut pas aller se coucher et qu'on dévêt de force. Elle me rouait

de coups de pied. J'attrapais ses pieds au vol, je les emprisonnais,

les baisais. Enfin, la satiété arriva, comme la gourmandise s'arrête

après trop de crème et de friandises. Il fallut bien que je lui apprisse

ma supercherie, et que Marthe était en voyage. Je lui fis promettre,

si elle rencontrait Marthe, de ne jamais lui raconter notre entrevue.

Je ne lui avouai pas que j'étais son amant, mais le lui laissai

entendre. Le plaisir du mystère lui fit répondre «à demain» quand,

rassasié d'elle, je lui demandai par politesse si nous nous reverrions

un jour.

Je ne retournai pas chez Marthe. Et peut-être Svéa ne vint-elle pas

sonner à la porte close. Je sentais combien blâmable pour la morale

courante était ma conduite. Car sans doute sont-ce les circonstances

qui m'avaient fait paraître Svéa si précieuse. Ailleurs que dans la

chambre de Marthe, l'eusse-je désirée?

Mais je n'avais pas de remords. Et ce n'est pas en pensant à Marthe

que je délaissai la petite Suédoise, mais parce que j'avais tiré

d'elle tout le sucre.

Quelques jours après, je reçus une lettre de Marthe. Elle en contenait

une de son propriétaire, lui disant que sa maison n'était pas une maison

de rendez-vous, quel usage je faisais de la clef de son appartement, où

j'avais emmené une femme. J'ai une preuve de ta traîtrise, ajoutait

Marthe. Elle ne me reverrait jamais. Sans doute souffrirait-elle,

mais elle préférait souffrir qu'être dupe.

Je savais ces menaces anodines, et qu'il suffirait d'un mensonge,

ou même au besoin de la vérité, pour les anéantir. Mais il me

vexait que, dans une lettre de rupture, Marthe ne me parlât pas de

suicide. Je l'accusai de froideur. Je trouvai sa lettre indigne d'une

explication. Car moi, dans une situation analogue, sans penser au

suicide, j'aurais cru, par convenance, en devoir menacer Marthe. Trace

indélébile de l'âge et du collège: je croyais certains mensonges

commandés par le code passionnel.

Une besogne neuve, dans mon apprentissage de l'amour, se présentait:

m'innocenter vis-à-vis de Marthe, et l'accuser d'avoir moins de

confiance en moi qu'en son propriétaire. Je lui expliquai combien

habile était cette manœuvre de la coterie Marin. En effet, Svéa

était venue la voir un jour où j'écrivais chez elle, et si j'avais

ouvert, c'est parce que, ayant aperçu la jeune fille par la fenêtre,

et sachant qu'on l'éloignait de Marthe, je ne voulais pas lui laisser

croire que Marthe lui tenait rigueur de cette pénible séparation. Sans

doute, venait-elle en cachette et au prix de difficultés sans nombre.

Ainsi pou vais-je annoncer à Marthe que le cœur de Svéa lui demeurait

intact. Et je terminais en exprimant le réconfort d'avoir pu parler

de Marthe, chez elle, avec sa plus intime compagne.

Cette alerte me fit maudire l'amour qui nous force à rendre compte

de nos actes, alors que j'eusse tant aimé n'en jamais rendre

compte, à moi pas plus qu'aux autres.

Il faut pourtant, me disais-je, que l'amour offre de grands

avantages puisque tous les hommes remettent leur liberté entre

ses mains. Je souhaitais d'être vite assez fort pour me passer

d'amour et, ainsi, n'avoir à sacrifier aucun de mes désirs. J'ignorais

que, servitude pour servitude, il vaut encore mieux être asservi

par son cœur que l'esclave de ses sens.

Comme l'abeille butine et enrichit la ruche,--de tous ses désirs

qui le prennent dans larue,--un amoureux enrichit son amour. Il

en fait bénéficier sa maîtresse. Je n'avais pas encore découvert

cette discipline qui donne aux natures infidèles, la fidélité.

Qu'un homme convoite une fille et reporte cette chaleur sur la

femme qu'il aime, son désir, plus vif parce qu'insatisfait, laissera

croire à cette femme qu'elle n'a jamais été mieux aimée. On la trompe,

mais la morale, selon les gens, est sauve. À de tels calculs commence

le libertinage. Qu'on ne condamne donc pas trop vite certains hommes

capables de tromper leur maîtresse au plus fort de leur amour; qu'on

ne les accuse pas d'être frivoles. Ils répugnent à ce subterfuge et

ne songent même pas à confondre leur bonheur et leurs plaisirs.

Marthe attendait que je me disculpasse. Elle me supplia de lui

pardonner ses reproches. Je le fis, non sans façons. Elle écrivit

au propriétaire, le priant ironiquement d'admettre qu'en son absence

j'ouvrisse à une de ses amies.

Quand Marthe revint, aux derniers joursd'août, elle n'habita pas

J..., mais la maison de ses parents, qui prolongeaient leur

villégiature. Ce nouveau décor où Marthe avait toujours vécu me

servit d'aphrodisiaque. La fatigue sensuelle, le désir secret du

sommeil solitaire, disparurent. Je ne passai aucune nuit chez mes

parents. Je flambais, je me hâtais, comme les gens qui doivent mourir

jeunes et qui mettent les bouchées doubles. Je voulais profiter

de Marthe avant que l'abîmât sa maternité.

Cette chambre de jeune fille, où elle avait refusé la présence

de Jacques, était notre chambre. Au-dessus de son lit étroit, j'aimais

que les yeux la rencontrassent en première communiante. Je l'obligeais

à regarder fixement une autre image d'elle, bébé, pour que notre

enfant lui ressemblât. Je rôdais, ravi, dans cette maison qui l'avait

vue naître et s'épanouir. Dans une chambre de débarras, je touchais

son berceau, dont je voulais qu'il servit encore, et je lui faisais

sortir ses brassières, ses petites culottes, reliques des Grangier.

Je ne regrettais pas l'appartement de J..., où les meubles n'avaient

pas le charme du plus laid mobilier des familles. Ils ne pouvaient

rien m'apprendre. Au contraire, ici, me parlaient de Marthe tous ces

meubles auxquels, petite, elle avait dû se cogner la tête. Et puis,

nous vivions seuls, sans conseiller municipal, sans propriétaire.

Nous ne nous gênions pas plus que des sauvages, nous promenant

presque nus dans le jardin, véritable île déserte. Nous nous

couchions sur la pelouse, nous goûtions sous une tonnelle d'aristoloche,

de chèvrefeuille, de vigne vierge. Bouche à bouche, nous nous

disputions les prunes que je ramassais, toutes blessées, tièdes

de soleil. Mon père n'avait jamais pu obtenir que je m'occupasse

de mon jardin, comme mes frères, mais je soignais celui de Marthe.

Je ratissais, j'arrachais les mauvaises herbes. Au soir d'une

journée chaude, je ressentais le même orgueil d'homme, si enivrant,

à étancher la soif de la terre, des fleurs suppliantes, qu'à satisfaire

le désir d'une femme. J'avais toujours trouvé la bonté un peu niaise: je

comprenais toute sa force. Les fleurs s'épanouissant grâce à mes

soins, les poules dormant à l'ombre après que je leur avais jeté des

graines: que de bonté!--Que d'égoïsme! Des fleurs mortes, des poules

maigres eussent mis de la tristesse dans notre île d'amour. Eau et

graines venant de moi s'adressaient plus à moi qu'aux fleurs et

qu'aux poules.

Dans ce renouveau du cœur, j'oubliais ou je méprisais mes récentes

découvertes. Je prenais le libertinage provoqué par le contact

avec cette maison de famille pour la fin du libertinage. Aussi,

cette dernière semaine d'août et ce mois de septembre furent-ils ma

seule époque de vrai bonheur. Je ne trichais, ni ne me blessais, ni

ne blessais Marthe. Je ne voyais plus d'obstacles. J'envisageais à

seize ans un genre de vie qu'on souhaite à l'âge mûr. Nous vivrions

à la campagne; nous y resterions éternellement jeunes.

Étendu contre elle sur la pelouse, caressant sa figure avec un

brin d'herbe, j'expliquais lentement, posément, à Marthe, quelle

serait notre vie. Marthe, depuis son retour, cherchait un appartement

pour nous à Paris. Ses yeux se mouillèrent, quand je lui déclarai

que je désirais vivre à la campagne: «Je n'aurais jamais osé te

l'offrir, me dit-elle. Je croyais que tu t'ennuierais, seul avec moi,

que tu avais besoin de la ville.--Comme tu me connais mal!»

répondais-je. J'aurais voulu habiter près de Mandres, où nous étions

allés nous promener un jour, et où on cultive les roses. Depuis,

quand par hasard, ayant dîné à Paris avec Marthe, nous reprenions

le dernier train, j'avais respiré ces roses. Dans la cour de la

gare, les manœuvres déchargent d'immenses caisses qui embaument.

J'avais, toute mon enfance, entendu parler de ce mystérieux train

des roses qui passe à une heure où les enfants dorment.

Marthe disait: «Les roses n'ont qu'une saison. Après, ne crains-tu

pas de trouver Mandres laide? N'est-il pas sage de choisir un lieu

moins beau, mais d'un charme plus égal?»

Je me reconnaissais bien là. L'envie de jouir pendant deux mois des

roses me faisait oublier les dix autres mois, et le fait de choisir

Mandres m'apportait encore une preuve de la nature éphémère de

notre amour.

Souvent, ne dînant pas à F... sous prétexte de promenades ou

d'invitations, je restais avec Marthe.

Un après-midi, je trouvai auprès d'elle un jeune homme en uniforme

d'aviateur. C'était son cousin. Marthe, que je ne tutoyais pas, se

leva et vint m'embrasser dans le cou. Son cousin sourit de ma gêne.

«Devant Paul, rien à craindre, mon chéri, dit-elle. Je lui ai

tout raconté.» J'étais gêné, mais enchanté que Marthe eût avoué à son

cousin qu'elle m'aimait. Ce garçon, charmant et superficiel, et qui

ne songeait qu'à ce que son uniforme ne fût pas réglementaire, parut

ravi de cet amour. Il y voyait une bonne farce faite à Jacques qu'il

méprisait pour n'être ni aviateur ni habitué des bars.

Paul évoquait toutes les parties d'enfance dont ce jardin avait

été le théâtre. Je questionnais, avide de cette conversation qui me

montrait Marthe sous un jour inattendu. En même temps, je ressentais

de la tristesse. Car j'étais trop près de l'enfance pour en oublier

les jeux inconnus des parents, soit que les grandes personnes ne

gardent aucune mémoire de ces jeux, soit qu'elles les envisagent

comme un mal inévitable. J'étais jaloux du passé de Marthe.

Comme nous racontions à Paul, en riant, la haine du propriétaire,

et le raout des Marin, il nous proposa, mis en verve, sa garçonnière

de Paris.

Je remarquai que Marthe n'osa pas lui avouer que nous avions projet

de vivre ensemble. On sentait qu'il encourageait notre amour, en tant

que divertissement, mais qu'il hurlerait avec les loups le jour

d'un scandale.

Marthe se levait de table et servait. Les domestiques avaient

suivi Mme Grangier à la campagne, car, toujours par prudence,

Marthe prétendait n'aimer vivre que comme Robinson. Ses parents,

croyant leur fille romanesque, et que les romanesques sont pareils

aux fous qu'il ne faut pas contredire, la laissaient seule.

Nous restâmes longtemps à table. Paul montait les meilleures

bouteilles. Nous étions gais, d'une gaieté que nous regretterions

sans doute, car Paul agissait en confident d'un adultère quelconque.

Il raillait Jacques. En me taisant, je risquai de lui faire sentir son

manque de tact; je préférai me joindre au jeu plutôt qu'humilier

ce cousin facile.

Lorsque nous regardâmes l'heure, le dernier train pour Paris était

passé. Marthe proposa un lit. Paul accepta. Je regardai Marthe d'un

tel œil, qu'elle ajouta: «Bien entendu, mon chéri, tu restes.» J'eus

l'illusion d'être chezmoi, époux de Marthe, et de recevoir un cousin

de ma femme, lorsque, sur le seuil de notre chambre, Paul nous dit

bonsoir, embrassant sa cousine sur les joues le plus naturellement

du monde.

À la fin de septembre, je sentis bien que quitter cette maison

c'était quitter le bonheur. Encore quelques mois de grâce, et il

nous faudrait choisir, vivre dans le mensonge ou dans la vérité,

pas plus à l'aise ici que là. Comme il importait que Marthe ne fût

pas abandonnée de ses parents, avant la naissance de notre enfant,

j'osai enfin m'enquérir si elle avait prévenu Mme Grangier de sa

grossesse. Elle me dit que oui, et qu'elle avait prévenu Jacques.

J'eus donc une occasion de constater qu'elle me mentait parfois;

car, au mois de mai, après le séjour de Jacques, elle m'avait juré

qu'il ne l'avait pas approchée.

La nuit descendait de plus en plus tôt; et la fraîcheur des soirs

empêchait nos promenades. Il nous était difficile de nous voir à

J... Pour qu'un scandale n'éclatât pas, il nous fallait prendre des

précautions de voleurs, guetter dans la rue l'absence des Marin et du

propriétaire.

Le Diable au Corps: Roman · 第 5 / 7 段