Je ne démêlai pas le «chantage». Je me vis responsable d'une mort,

oubliant que je l'avais souhaitée. Je devins encore plus incompréhensible

et plus injuste. De quelque côté que nous nous tournions s'ouvrait

une blessure. Marthe avait beau me répéter qu'il était moins inhumain

de ne plus flatter l'espoir de Jacques, c'est moi qui l'obligeais

de répondre avec douceur. C'est moi qui dictais à sa femme les seules

lettres tendres qu'il en ait jamais reçues. Elle les écrivait en se

cabrant, en pleurant, mais je la menaçais de ne jamais revenir, si

elle n'obéissait pas. Que Jacques me dût ses seules joies atténuait

mes remords.

Je vis combien son désir de suicide était superficiel, à l'espoir

qui débordait de ses lettres, en réponse aux nôtres.

J'admirais mon attitude, vis-à-vis du pauvre Jacques, alors que

j'agissais par égoïsme et par crainte d'avoir un crime sur la

conscience.

Une période heureuse succéda au drame. Hélas! un sentiment de

provisoire subsistait. Il tenait à mon âge et à ma nature veule.

Je n'avais de volonté pour rien, ni pour fuir Marthe qui peut-être

m'oublierait, et retournerait au devoir, ni pour pousser Jacques

dans la mort. Notre union était donc à la merci de la paix, du

retour définitif des troupes. Qu'il chasse sa femme, elle me

resterait. Qu'il la garde, je me sentais incapable de la lui

reprendre de force. Notre bonheur était un château de sable. Mais

ici la marée n'étant pas à heure fixe, j'espérais qu'elle monterait

le plus tard possible.

Maintenant, c'est Jacques, charmé, qui défendait Marthe contre

sa mère, mécontente du retour à J... Ce retour, l'aigreur aidant,

avait du reste éveillé chez Mme Grangier quelques soupçons. Autre

chose lui paraissait suspect: Marthe refusait d'avoir des domestiques,

au grand scandale de sa famille, et, encore plus, de sa belle-famille.

Mais que pouvaient parents et beaux-parents contre Jacques devenu

notre allié, grâce aux raisons que je lui donnais par l'intermédiaire

de Marthe?

C'est alors que J... ouvrit le feu sur elle.

Les propriétaires affectaient de ne plus lui parler. Personne ne la

saluait. Seuls les fournisseurs étaient professionnellement tenus à

moins de morgue. Aussi, Marthe, sentant quelquefois le besoin d'échanger

des paroles, s'attardait dans les boutiques. Lorsque j'étais chez

elle, si elle s'absentait pour acheter du lait et des gâteaux, et

qu'au bout de cinq minutes elle ne fut pas de retour, l'imaginant

sous un tramway, je courais à toutes jambes jusque chez la crémière

ou le pâtissier. Je l'y trouvais causant avec eux. Fou de m'être

laissé prendre à mes angoisses nerveuses, aussitôt dehors, je

m'emportais. Je l'accusais d'avoir des goûts vulgaires, de trouver

un charme à la conversation des fournisseurs. Ceux-ci, dont

j'interrojnpais les propos, me détestaient.

L'étiquette des cours est assez simple, comme tout ce qui est

noble. Mais rien n'égale en énigmes le protocole des petites

gens. Leur folie des préséances se fonde, d'abord, sur l'âge.

Rien ne les choquerait plus que la révérence d'une vieille duchesse

à quelque jeune prince. On devine la haine du pâtissier, de la

crémière, à voir un gamin interrompre leurs rapports familiers

avec Marthe. Ils lui eussent à elle trouvé mille excuses, à cause

de ces conversations.

Les propriétaires avaient un fils de vingt-deux ans. Il vint en

permission. Marthe l'invita à prendre le thé.

Le soir, nous entendîmes des éclats de voix: on lui défendait de

revoir la locataire. Habitué à ce que mon père ne mît son veto à

aucun de mes actes, rien ne m'étonna plus que l'obéissance du dadais.

Le lendemain, comme nous traversions le jardin, il bêchait. Sans

doute était-ce un pensum. Un peu gêné, malgré tout, il détourna

la tête pour ne pas avoir à dire bonjour.

Ces escarmouches peinaient Marthe; assez intelligente et assez

amoureuse pour se rendre compte que le bonheur ne réside pas dans

la considération des voisins, elle était comme ces poètes qui savent

que la vraie poésie est chose «maudite», mais qui, malgré leur

certitude, souffrent parfois de ne pas obtenir les suffrages qu'ils

méprisent.

Les conseillers municipaux jouent toujours un rôle dans mes

aventures. M. Marin qui habitait en dessous de chez Marthe,

vieillard à barbe grise et de stature noble, était un ancien

conseiller municipal de J... Retiré dès avant la guerre, il aimait

servir la patrie, lorsque l'occasion se présentait à portée de sa

main. Se contentant de désapprouver la politique communale, il

vivait avec sa femme, ne recevant et ne rendant de visites qu'aux

approches de la nouvelle année.

Depuis quelques jours, un remue-ménage se faisait au-dessous,

d'autant plus distinct que nous entendions, de notre chambre, les

moindres bruits du rez-de-chaussée. Des frotteurs vinrent. La bonne,

aidée par celle du propriétaire, astiquait l'argenterie dans le

jardin, ôtait le vert-de-gris des suspensions de cuivre. Nous

sûmes par la crémière qu'un raout-surprise se préparait chez les

Marin, sous un mystérieux prétexte. Mme Marin était allée inviter

le maire et le supplier de lui accorder huit litres de lait.

Autoriserait-il aussi la marchande à faire de la crème?

Les permis accordés, le jour venu (un vendredi), une quinzaine

de notables parurent à l'heure dite avec leurs femmes, chacune

fondatrice d'une société d'allaitement maternel ou de secours aux

blessés, dont elle était présidente, et, les autres, sociétaires.

La maîtresse de cette maison, pour faire «genre», recevait devant

la porte. Elle avait profité de l'attraction mystérieuse pour

transformer son raout en pique-nique. Toutes ces dames prêchaient

l'économie et inventaient des recettes. Aussi, leurs douceurs

étaient-elles des gâteaux sans farine, des crèmes au lichen, etc.

Chaque nouvelle arrivante disait à Mme Marin: «Oh! ça ne paye pas

de mine, mais je crois que ce sera bon tout de même.»

M. Marin, lui, profitait de ce raout pour préparer sa «rentrée

politique».

Or, la surprise, c'était Marthe et moi. La charitable indiscrétion

d'un de mes camarades de chemin de fer, le fils d'un des notables,

me l'apprit. Jugez de ma stupeur quand je sus que la distraction

des Marin était de se tenir sous notre chambre vers la fin de

l'après-midi et de surprendre nos caresses.

Sans doute y avaient-ils pris goût et voulaient-ils publier leurs

plaisirs. Bien entendu, les Marin, gens respectables, mettaient ce

dévergondage sur le compte de la morale. Ils voulaient faire partager

leur révolte par tout ce que la commune comptait de gens comme

il faut.

Les invités étaient en place. Mme Marin me savait chez Marthe et

avait dressé la table sous sa chambre. Elle piaffait. Elle eût

voulu la canne du régisseur pour annoncer le spectacle. Grâce à

l'indiscrétion du jeune homme, qui trahissait pour mystifier sa

famille et, par solidarité d'âge, nous gardâmes le silence. Je

n'avais pas osé dire à Marthe le motif du pique-nique. Je pensais

au visage décomposé de Mme Marin, les yeux sur les aiguilles de

l'horloge, et à l'impatience de ses hôtes. Enfin, vers sept heures,

les couples se retirèrent bredouilles, traitant tout bas les Marin

d'imposteurs et le pauvre M. Marin, âgé de soixante-dix ans,

d'arriviste. Ce futur conseiller vous promettait monts et merveilles,

et n'attendait même pas d'être élu pour manquer à ses promesses.

En ce qui concernait Mme Marin, ces dames virent dans le raout un

moyen avantageux pour elle de se fournir du dessert. Le maire, en

personnage, avait paru juste quelques minutes; ces quelques minutes

et les huit litres de lait firent chuchoter qu'il était du dernier

bien avec la fille des Marin, institutrice à l'école. Le mariage de

Mlle Marin avait jadis fait scandale, paraissant peu digne d'une

institutrice, car elle avait épousé un sergent de ville.

Je poussai la malice jusqu'à leur faire entendre ce qu'ils eussent

souhaité faire entendre aux autres. Marthe s'étonna de cette tardive

ardeur. Ne pouvant plus y tenir, et au risque de la chagriner, je

lui dis quel était le but du raout. Nous en rîmes ensemble aux

larmes.

Mme Marin, peut-être indulgente si j'eusse servi ses plans, ne nous

pardonna pas son désastre. Il lui donna de la haine. Mais elle

ne pouvait l'assouvir, ne disposant plus de moyens, et n'osant

user de lettres anonymes.

Nous étions au mois de mai. Je rencontrais moins Marthe chez elle

et n'y couchais que si je pouvais inventer chez moi un mensonge

pour y rester le matin. Je l'inventais une ou deux fois la semaine.

La perpétuelle réussite de mon mensonge me surprenait. En réalité,

mon père ne me croyait pas. Avec une folle indulgence il fermait

les yeux, à la seule condition que ni mes frères ni les domestiques

ne l'apprissent. Il me suffisait donc de dire que je partais à cinq

heures du matin, comme le jour de ma promenade à la forêt de Sénart.

Mais ma mère ne préparait plus de panier.

Mon père supportait tout, puis, sans transition, se cabrant, me

reprochait ma paresse. Ces scènes se déchaînaient et se calmaient

vite, comme les vagues.

Rien n'absorbe plus que l'amour. On n'est pas paresseux, parce que,

étant amoureux, on paresse. L'amour sent confusément que son seul

dérivatif réel est le travail. Aussi le considère-t-il comme un

rival. Et il n'en supporte aucun. Mais l'amour est paresse bien-faisante,

comme la molle pluie qui féconde.

Si la jeunesse est niaise, c'est faute d'avoir été paresseuse. Ce

qui infirme nos systèmes d'éducation, c'est qu'ils s'adressent aux

médiocres, à cause du nombre. Pour un esprit en marche, la paresse

n'existe pas. Je n'ai jamais plus appris que dans ces longues journées

qui, pour un témoin, eussent semblé vides, et où j'observais mon

cœur novice comme un parvenu observe ses gestes à table.

Quand je ne couchais pas chez Marthe, c'est-à-dire presque tous les

jours, nous nous promenions après dîner, le long de la Marne,

jusqu'à onze heures. Je détachais le canot de mon père. Marthe

ramait; moi, étendu, j'appuyais ma tête sur ses genoux. Je la

gênais. Soudain, un coup de rame, me cognant, me rappelait que

cette promenade ne durerait pas toute la vie.

L'amour veut faire partager sa béatitude. Ainsi, une maîtresse de

nature assez froide devient caressante, nous embrasse dans le cou,

invente mille agaceries, si nous sommes en train d'écrire une lettre.

Je n'avais jamais tel désir d'embrasser Marthe que lorsqu'un travail

la distrayait de moi; jamais tant envie de toucher à ses cheveux,

de la décoiffer, que quand elle se coiffait. Dans le canot, je me

précipitais sur elle, la jonchant de baisers, pour qu'elle lâchât

ses rames, et que le canot dérivât, prisonnier des herbes, des nénufars

blancs et jaunes. Elle y reconnaissait les signes d'une passion

incapable de se contenir, alors que me poussait surtout la manie de

déranger, si forte. Puis, nous amarrions le canot derrière les hautes

touffes. La crainte d'être visibles ou de chavirer, me rendait nos

ébats mille fois plus voluptueux.

Aussi ne me plaignais-je point de l'hostilité des propriétaires qui

rendait ma présence chez Marthe très difficile.

Ma prétendue idée fixe de la posséder comme ne l'avait pu posséder

Jacques, d'embrasser un coin de sa peau après lui avoir fait jurer

que jamais d'autres lèvres que les miennes ne s'y étaient mises,

n'était que du libertinage. Me l'avouais-je? Tout amour comporte

sa jeunesse, son âge mûr, sa vieillesse. Étais-je à ce dernier stade

où déjà l'amour ne me satisfaisait plus sans certaines recherches?

Car si ma volupté s'appuyait sur l'habitude, elle s'avivait de ces

mille riens, de ces légères corrections infligées à l'habitude.

Ainsi, n'est-ce pas d'abord dans l'augmentation des doses, qui

vite deviendraient mortelles, qu'un intoxiqué trouve l'extase, mais

dans le rythme qu'il invente, soit en changeant ses heures, soit

en usant de supercheries pour dérouter l'organisme.

J'aimais tant cette rive gauche de la Marne, que je fréquentais

l'autre, si différente, afin de pouvoir contempler celle que

j'aimais. La rive droite est moins molle, consacrée aux maraîchers,

aux cultivateurs, alors que la mienne l'est aux oisifs. Nous attachions

le canot à un arbre, allions nous étendre au milieu du blé. Le champ,

sous la brise du soir, frissonnait. Notre égoïsme, dans sa cachette,

oubliait le préjudice, sacrifiant le blé au confort de notre amour,

comme nous y sacrifiions Jacques.

Un parfum de provisoire excitait mes sens. D'avoir goûté à des

joies plus brutales, plus ressemblantes à celles qu'on éprouve sans

amour avec la première venue, affadissait les autres.

J'appréciais déjà le sommeil chaste, libre, le bien-être de se

sentir seul dans un lit aux draps frais. J'alléguais des raisons

de prudence pour ne plus passer de nuits chez Marthe. Elle admirait

ma force de caractère. Je redoutais aussi l'agacement que donne

une certaine voix angélique des femmes qui s'éveillent et qui,

comédiennes de race, semblent chaque matin sortir de l'au-delà.

Je me reprochais mes critiques, mes feintes, passant des journées

à me demander si j'aimais Marthe plus ou moins que naguère. Mon

amour sophistiquait tout. De même que je traduisais faussement

les phrases de Marthe, croyant leur donner un sens plus profond,

j'interprétais ses silences. Ai-je toujours eu tort, un certain

choc, qui ne se peut décrire, nous prévenant que nous avons touché

juste. Mes jouissances, mes angoisses étaient plus fortes. Couché

auprès d'elle, l'envie qui me prenait, d'une seconde à l'autre,

d'être couché seul, chez mes parents, me faisait augurer l'insupportable

d'une vie commune. D'autre part, je ne pouvais imaginer de vivre

sans Marthe. Je commençais à connaître le châtiment de l'adultère.

J'en voulais à Marthe d'avoir, avant notre amour, consenti à meubler

la maison de Jacques à ma guise. Ces meubles me devinrent odieux,

que je n'avais pas choisis pour mon plaisir, mais afin de déplaire

à Jacques. Je m'en fatiguais, sans excuses. Je regrettais de n'avoir

pas laissé Marthe les choisir seule. Sans doute m'eussent-ils d'abord

déplu, mais quel charme, ensuite, de m'y habituer, par amour pour

elle! J'étais jaloux que le bénéfice de cette habitude revînt à

Jacques.

Marthe me regardait avec de grands yeux naïfs lorsque je lui disais

amèrement: «J'espère que, quand nous vivrons ensemble, nous ne garderons

pas ces meubles.» Elle respectait tout ce que je disais. Croyant que

j'avais oublié que ces meubles venaient de moi, elle n'osait me le

rappeler. Elle se lamentait intérieurement de ma mauvaise mémoire.

Dans les premiers jours de juin, Marthe reçut une lettre de Jacques

où, enfin, il ne l'entretenait pas que de son amour. Il était malade.

On l'évacuait à l'hôpital de Bourges. Je ne me réjouissais pas de

le savoir malade, mais qu'il eût quelque chose à dire me soulageait.

Passant par J..., le lendemain ou le surlendemain, il suppliait Marthe

qu'elle guettât son train sur le quai de la gare. Marthe me montra

cette lettre. Elle attendait un ordre.

L'amour lui donnait une nature d'esclave. Aussi, en face d'une telle

servitude préambulaire, avais-je du mal à ordonner ou défendre. Selon

moi, mon silence voulait dire que je consentais. Pouvais-je l'empêcher

d'apercevoir son mari pendant quelques secondes? Elle garda le même

silence. Donc, par une espèce de convention tacite, je n'allai pas chez

elle le lendemain.

Le surlendemain matin, un commissionnaire m'apporta chez mes parents

un mot qu'il ne devait remettre qu'à moi. Il était de Marthe. Elle

m'attendait au bord de l'eau. Elle me suppliait de venir, si j'avais

encore de l'amour pour elle.

Je courus jusqu'au banc sur lequel Marthe m'attendait. Son bonjour,

si peu en rapport avec le style de son billet, me glaça. Je crus

son cœur changé.

Simplement, Marthe avait pris mon silence de l'avant-veille pour

un silence hostile. Elle n'avait pas imaginé la moindre convention

tacite. À des heures d'angoisse succédait le grief de me voir en vie,

puisque seule la mort eût dû m'empêcher de venir hier. Ma stupeur

ne pouvait se feindre. Je lui expliquai ma réserve, mon respect pour

ses devoirs envers Jacques malade. Elle me crut à demi. J'étais

irrité. Je faillis lui dire: «Pour une fois que je ne mens pas...»

Nous pleurâmes.

Mais ces confuses parties d'échecs sont interminables, épuisantes,

si l'un des deux n'y met bon ordre. En somme, l'attitude de Marthe

envers Jacques n'était pas flatteuse. Je l'embrassai, la berçai.

«Le silence, dis-je, ne nous réussit pas.» Nous nous promîmes de

ne rien nous celer de nos pensées secrètes, moi la plaignant un peu

de croire que c'est chose possible.

À J..., Jacques avait cherché des yeux Marthe, puis le train passant

devant leur maison, il avait vu les volets ouverts. Sa lettre la

suppliait de le rassurer. Il lui demandait de venir à Bourges. «Il

faut que tu partes», dis-je, de façon que cette simple phrase ne

sentît pas le reproche.

--J'irai, dit-elle, si tu m'accompagnes.

C'était pousser trop loin l'inconscience. Mais ce qu'exprimaient

d'amour ses paroles, ses actes les plus choquants, me conduisait

vite de la colère à la gratitude. Je me cabrai. Je me calmai. Je

lui parlai doucement, ému par sa naïveté. Je la traitais comme

un enfant qui demande la lune.

Je lui représentai combien il était immoral qu'elle se fît accompagner

par moi. Que ma réponse ne fût pas orageuse, comme celle d'un

amant outragé, sa portée s'en accrut. Pour la première fois, elle

m'entendait prononcer le mot de «morale». Ce mot vint à merveille,

car, si peu méchante, elle devait bien connaître des crises de doute,

comme moi, sur la moralité de notre amour. Sans ce mot, elle eût pu

me croire amoral, étant fort bourgeoise, malgré sa révolte contre les

excellents préjugés bourgeois. Mais, au contraire, puisque, pour la

première fois, je la mettais en garde, c'était une preuve que

jusqu'alors je considérais que nous n'avions rien fait de mal.

Marthe regrettait cette espèce de voyage de noces scabreux. Elle

comprenait, maintenant, ce qu'il y avait d'impossible.

--Du moins, dit-elle, permets-moi de ne pas y aller.

Ce mot de «morale» prononcé à la légère m'instituait son directeur

de conscience. J'en usai comme ces despotes qui se grisent d'un

pouvoir nouveau. La puissance ne se montre que si l'on en use avec

injustice. Je répondis donc que je ne voyais aucun crime à ce qu'elle

n'allât pas à Bourges. Je lui trouvai des motifs qui la persuadèrent:

fatigue du voyage, proche convalescence de Jacques. Ces motifs

l'innocentaient, sinon aux yeux de Jacques, du moins vis-à-vis de

sa belle-famille.

À force d'orienter Marthe dans un sens qui me convenait, je la

façonnais peu à peu à mon image. C'est de quoi je m'accusais, et

de détruire sciemment notre bonheur. Qu'elle me ressemblât, et que

ce fût mon œuvre, me ravissait et me fâchait. J'y voyais une raison

de notre entente. J'y discernais aussi la cause de désastres futurs.

En effet, je lui avais peu à peu communiqué mon incertitude, qui, le

jour des décisions, l'empêcherait d'en prendre aucune. Je la sentais

comme moi les mains molles, espérant que la mer épargnerait le

château de sable, tandis que les autres enfants s'empressent de bâtir

plus loin.

Il arrive que cette ressemblance morale déborde sur le physique.

Regard, démarche: plusieurs fois, des étrangers nous prirent pour

frère et sœur. C'est qu'il existe en nous des germes de ressemblance

que développe l'amour. Un geste, une inflexion de voix, tôt ou tard,

trahissent les amants les plus prudents.

Il faut admettre que, si le cœur a ses raisons que la raison ne

connaît pas, c'est que celle-ci est moins raisonnable que notre cœur.

Sans doute, sommes-nous tous des Narcisse, aimant et détestant leur

image, mais à qui toute autre est indifférente. C'est cet instinct

de ressemblance qui nous mène dans la vie, nous criant «halte!»

devant un paysage, une femme, un poème. Nous pouvons en admirer

d'autres, sans ressentir ce choc. L'instinct de ressemblance est

la seule ligne de conduite qui ne soit pas artificielle. Mais dans

la société, seuls les esprits grossiers sembleront ne point pécher

contre la morale, poursuivant toujours le même type. Ainsi certains

hommes s'acharnent sur les «blondes», ignorant que souvent les

ressemblances les plus profondes sont les plus secrètes.

Marthe, depuis quelques jours, semblait distraite, sans tristesse.

Distraite, avec tristesse, j'aurais pu m'expliquer sa préoccupation

par l'approche du quinze juillet, date à laquelle il lui faudrait

rejoindre la famille de Jacques, et Jacques en convalescence, sur

une plage de la Manche. À son tour, Marthe se taisait, sursautant

au bruit de ma voix. Elle supportait l'insupportable: visites de

famille, avanies, sous-entendus aigres de sa mère, bonhommes de

son père, qui lui supposait un amant, sans y croire.

Pourquoi supportait-elle tout? Était-ce la suite de mes leçons

lui reprochant d'attacher trop d'importance aux choses, de s'affecter

des moindres? Elle paraissait heureuse, mais d'un bonheur singulier,

dont elle ressentait de la gêne, et qui m'était désagréable, puisque

je ne la partageais pas. Moi qui trouvais enfantin que Marthe découvrit

dans mon mutisme une preuve d'indifférence, à mon tour, je l'accusais

de ne plus m'aimer, parce qu'elle se taisait.

Marthe n'osait pas m'apprendre qu'elle était enceinte.

J'eusse voulu paraître heureux de cette nouvelle. Mais d'abord elle

me stupéfia. N'ayant jamais pensé que je pouvais devenir responsable

de quoi que ce fût, je l'étais du pire. J'enrageais aussi de n'être

pas assez homme pour trouver la chose simple. Marthe n'avait parlé

que contrainte. Elle tremblait que cet instant qui devait nous rapprocher

nous séparât. Je mimai si bien l'allégresse que ses craintes se

dissipèrent. Elle gardait les traces profondes de la morale bourgeoise,

et cet enfant signifiait pour elle que Dieu récompenserait notre

amour, qu'il ne punissait aucun crime.

Alors que Marthe trouvait maintenant dans sa grossesse une raison

pour que je ne la quittasse jamais, cette grossesse me consterna. À

notre âge, il me semblait impossible, injuste, que nous eussions

un enfant qui entraverait notre jeunesse. Pour la première fois,

je me rendais à des craintes d'ordre matériel: nous serions

abandonnés de nos familles.

Aimant déjà cet enfant, c'est par amour que je le repoussais. Je

ne me voulais pas responsable de son existence dramatique. J'eusse

été moi-même incapable de la vivre.

L'instinct est notre guide; un guide qui nous conduit à notre perte.

Hier, Marthe redoutait que sa grossesse nous éloignât l'un de l'autre.

Aujourd'hui, qu'elle ne m'avait jamais tant aimé, elle croyait que

mon amour grandissait comme le sien. Moi, hier, repoussant cet

enfant, je commençais aujourd'hui à l'aimer et j'ôtais de l'amour

à Marthe, de même qu'au début de notre liaison mon cœur lui donnait

ce qu'il retirait aux autres.

Maintenant, posant ma bouche sur le ventre de Marthe, ce n'était

plus elle que j'embrassais, c'était mon enfant. Hélas! Marthe

n'était plus ma maîtresse, mais une mère.

Je n'agissais plus jamais comme si nous étions seuls. Il y avait

toujours un témoin près de nous, à qui nous devions rendre compte

de nos actes. Je pardonnais mal ce brusque changement dont je rendais

Marthe seule responsable, et pourtant, je sentais que je lui aurais

moins encore pardonné si elle m'avait menti. À certaines secondes,

je croyais que Marthe mentait pour faire durer un peu plus notre

amour, mais que son fils n'était pas le mien.

Comme un malade qui recherche le calme, je ne savais de quel côté

me tourner. Je sentais ne plus aimer la même Marthe et que mon fils

ne serait heureux qu'à la condition de se croire celui de Jacques.

Certes, ce subterfuge me consternait. Il faudrait renoncer à Marthe.

D'autre part, j'avais beau me trouver un homme, le fait actuel était

trop grave pour que je me rengorgeasse jusqu'à croire possible une

aussi folle (je pensais: une aussi sage) existence.

Car, enfin, Jacques reviendrait. Après cette période extraordinaire,

il retrouverait, comme tant d'autres soldats trompés à cause des

circonstances exceptionnelles, une épouse triste, docile, dont rien

ne décèlerait l'inconduite. Mais cet enfant ne pouvait s'expliquer

pour son mari que si elle supportait son contact aux vacances. Ma

lâcheté l'en supplia.

Le Diable au Corps: Roman · 第 4 / 7 段