peu. Enlever Marthe! Comme elle n'appartient à personne, qu'à moi,
ce serait me l'enlever, puisqu'on nous séparerait. Déjà, nous
envisageons la fin de la guerre, qui sera celle de notre amour.
Nous le savons, Marthe a beau me jurer qu'elle quittera tout,
qu'elle me suivra, je ne suis pas d'une nature portée à la révolte,
et, me mettant à la place de Marthe, je n'imagine pas cette folle
rupture. Marthe m'explique pourquoi elle se trouvait trop vieille.
Dans quinze ans, la vie ne fera encore que commencer pour moi, des
femmes m'aimeront, qui auront l'âge qu'elle a. «Je ne pourrai que
souffrir, ajoute-t-elle. Si tu me quittes, j'en mourrai. Si tu restes,
ce sera par faiblesse, et je souffrirai de te voir sacrifier ton
bonheur.»
Malgré mon indignation, je m'en voulais de ne point paraître assez
convaincu du contraire. Mais Marthe ne demandait qu'à l'être,
et mes plus mauvaises raisons lui semblaient bonnes. Elle répondait:
«Oui, je n'ai pas pensé à cela. Je sens bien que tu ne mens pas.»
Moi, devant les craintes de Marthe, je sentais ma confiance moins
solide. Alors mes consolations étaient molles. J'avais l'air de
ne la détromper que par politesse. Je lui disais: «Mais non, mais
non, tu es folle.» Hélas! j'étais trop sensible à la jeunesse pour
ne pas envisager que je me détacherais de Marthe, le jour où sa
jeunesse se fanerait, et que s'épanouirait la mienne.
Bien que mon amour me parût avoir atteint sa forme définitive, il
était à l'état d'ébauche. Il faiblissait au moindre obstacle.
Donc, les folies que cette nuit-là firent nos âmes, nous fatiguèrent
davantage que celles de notre chair. Les unes semblaient nous reposer
des autres; en réalité, elles nous achevaient. Les coqs, plus
nombreux, chantaient. Ils avaient chanté toute la nuit. Je m'aperçus
de ce mensonge poétique: les coqs chantent au lever du soleil. Ce
n'était pas extraordinaire. Mon âge ignorait l'insomnie. Mais Marthe
le remarqua aussi, avec tant de surprise, que ce ne pouvait être que
la première fois. Elle ne put comprendre la force avec laquelle je
la serrai contre moi, car sa surprise me donnait la preuve qu'elle
n'avait pas encore passé une nuit blanche avec Jacques.
Mes transes me faisaient prendre notre amour pour un amour exceptionnel.
Nous croyons être les premiers à ressentir certains troubles, ne
sachant pas que l'amour est comme la poésie, et que tous les amants,
même les plus médiocres, s'imaginent qu'ils innovent. Disais-je à
Marthe (sans y croire d'ailleurs), mais pour lui faire penser que je
partageais ses inquiétudes: «Tu me délaisseras, d'autres hommes te
plairont», elle m'affirmait être sûre d'elle. Moi, de mon côté, je
me persuadais peu à peu que je lui resterais, même quand elle serait
moins jeune, ma paresse finissant par faire dépendre notre éternel
bonheur de son énergie.
Le sommeil nous avait surpris dans notre nudité. À mon réveil, la
voyant découverte, je craignis qu'elle n'eût froid. Je tâtai son
corps. Il était brûlant. La voir dormir me procurait une volupté
sans égale. Au bout de dix minutes, cette volupté me parut insupportable.
J'embrassai Marthe sur l'épaule. Elle ne s'éveilla pas. Un second
baiser, moins chaste, agit avec la violence d'un réveille-matin.
Elle sursauta, et, se frottant les yeux, me couvrit de baisers,
comme quelqu'un qu'on aime et qu'on retrouve dans son lit après avoir
rêvé qu'il est mort. Elle, au contraire, avait cru rêver ce qui
était vrai, et me retrouvait au réveil.
Il était déjà onze heures. Nous buvions notre chocolat, quand
nous entendîmes la sonnette. Je pensai à Jacques: «Pourvu qu'il
ait une arme.» Moi qui avais si peur de la mort, je ne tremblais
pas. Au contraire, j'aurais accepté que ce fut Jacques, à condition
qu'il nous tuât. Toute autre solution me semblait ridicule.
Envisager la mort avec calme ne compte que si nous l'envisageons
seul. La mort à deux n'est plus la mort, même pour les incrédules.
Ce qui chagrine, ce n'est pas de quitter la vie, mais de quitter
ce qui lui donne un sens. Lorsqu'un amour est notre vie, quelle
différence y a-t-il entre vivre ensemble ou mourir ensemble?
Je n'eus pas le temps de me croire un héros, car, pensant que
peut-être Jacques ne tuerait que Marthe, ou moi, je mesurai mon
égoïsme. Savais-je même, de ces deux drames, lequel était le pire?
Comme Marthe ne bougeait pas, je crus m'être trompé, et qu'on avait
sonné chez les propriétaires. Mais la sonnette retentit de nouveau.
--Tais-toi, ne bouge pas! murmura-t-elle, ce doit être ma mère.
J'avais complètement oublié qu'elle passerait après la messe.
J'étais heureux d'être témoin d'un de ses sacrifices. Dès qu'une
maîtresse, un ami, sont en retard de quelques minutes à un rendez-vous,
je les vois morts. Attribuant cette forme d'angoisse à sa mère, je
savourais sa crainte, et que ce fût par ma faute qu'elle l'éprouvât.
Nous entendîmes la grille du jardin se refermer, après un conciliabule
(évidemment, Mme Grangier demandait au rez-de-chaussée si on avait
vu ce matin sa fille). Marthe regarda derrière les volets et me
dit: «C'était bien elle.» Je ne pus résister au plaisir de voir,
moi aussi, Mme Grangier repartant, son livre de messe à la main,
inquiète de l'absence incompréhensible de sa fille. Elle se retourna
encore vers les volets clos.
Maintenant qu'il ne me restait plus rien à désirer, je me sentais
devenir injuste. Je m'affectais de ce que Marthe pût mentir sans
scrupules à sa mère, et ma mauvaise foi lui reprochait de pouvoir
mentir. Pourtant l'amour, qui est l'égoïsme à deux, sacrifie tout
à soi, et vit de mensonges. Poussé par le même démon, je lui fis
encore le reproche de m'avoir caché l'arrivée de son mari. Jusqu'alors,
j'avais maté mon despotisme, ne me sentant pas le droit de régner
sur Marthe. Ma dureté avait des accalmies. Je gémissais: «Bientôt
tu me prendras en horreur. Je suis comme ton mari, aussi brutal.--Il
n'est pas brutal», disait-elle. Je reprenais de plus belle: «Alors
tu nous trompes tous les deux, dis-moi que tu l'aimes, sois contente:
dans huit jours tu pourras me tromper avec lui.»
Elle se mordait les lèvres, pleurait: «Qu'ai-je donc fait qui te
rende aussi méchant? Je t'en supplie, n'abîme pas notre premier
jour de bonheur.
--Il faut que tu m'aimes bien peu pour qu'aujourd'hui soit ton
premier jour de bonheur.»
Ces sortes de coups blessent celui qui les porte. Je ne pensais
rien de ce que je disais, et pourtant j'éprouvais le besoin de le
dire. Il m'était impossible d'expliquer à Marthe que mon amour
grandissait. Sans doute atteignait-il l'âge ingrat, et cette
taquinerie féroce, c'était la mue de l'amour devenant passion.
Je souffrais. Je suppliai Marthe d'oublier mes attaques.
La bonne des propriétaires glissa des lettres sous la porte. Marthe
les prit. Il y en avait deux de Jacques. Comme réponse à mes doutes:
«Fais-en, dit-elle, ce que bon te semble.» J'eus honte. Je lui
demandai de les lire, mais de les garder pour elle. Marthe, par un
de ces réflexes qui nous poussent aux pires bravades, déchira une
des enveloppes. Difficile à déchirer, la lettre devait être longue.
Son geste devint une nouvelle occasion de reproches. Je détestais
cette bravade, le remords qu'elle ne manquerait pas d'en ressentir.
Je fis, malgré tout, un effort et, voulant qu'elle ne déchirât point
la seconde lettre, je gardai pour moi que d'après cette scène il
était impossible que Marthe ne fût pas méchante. Sur ma demande,
elle la lut. Un réflexe pouvait lui faire déchirer la première
lettre, mais non lui faire dire, après avoir parcouru la seconde:
«Le ciel nous récompense de n'avoir pas déchiré la lettre. Jacques
m'y annonce que les permissions viennent d'être suspendues dans
son secteur, il ne viendra pas avant un mois.»
L'amour seul excuse de telles fautes de goût.
Ce mari commençait à me gêner, plus que s'il avait été là et que
s'il avait fallu prendre garde. Une lettre de lui prenait soudain
l'importance d'un spectre. Nous déjeunâmes tard. Vers cinq heures,
nous allâmes nous promener au bord de l'eau. Marthe resta stupéfaite
lorsque d'une touffe d'herbes je sortis un panier, sous l'œil de
la sentinelle. L'histoire du panier l'amusa bien. Je n'en craignais
plus le grotesque. Nous marchions, sans nous rendre compte de
l'indécence de notre tenue, nos corps collés l'un contre l'autre.
Nos doigts s'enlaçaient. Ce premier dimanche de soleil avait fait
pousser les promeneurs à chapeau de paille, comme la pluie les
champignons. Les gens qui connaissaient Marthe n'osaient pas lui
dire bonjour; mais elle, ne se rendant compte de rien, leur disait
bonjour sans malice. Ils durent y voir une fanfaronnade. Elle
m'interrogeait pour savoir comment je m'étais enfui de la maison.
Elle riait, puis sa figure s'assombrissait; alors elle me remerciait,
en me serrant les doigts de toutes ses forces, d'avoir couru tant
de risques. Nous repassâmes chez elle pour y déposer le panier.
À vrai dire, j'entrevis pour ce panier, sous forme d'envoi aux
armées, une fin digne de ces aventures. Mais cette fin était si
choquante que je la gardai pour moi.
Marthe voulait suivre la Marne jusqu'à La Varenne. Nous dînerions
en face de l'île d'Amour. Je lui promis de lui montrer le musée
de l'Écu de France, le premier musée que j'avais vu, tout enfant,
et qui m'avait ébloui. J'en parlais à Marthe comme d'une chose
très intéressante. Mais quand nous constatâmes que ce musée était
une farce, je ne voulus pas admettre que je m'étais trompé à ce
point. Les ciseaux de Fulbert! tout! j'avais tout cru. Je prétendis
avoir fait à Marthe une plaisanterie innocente. Elle ne comprenait
pas, car il était peu dans mes habitudes de plaisanter. À vrai dire,
cette déconvenue me rendait mélancolique. Je me disais: Peut-être moi
qui, aujourd'hui, crois tellement à l'amour de Marthe, y verrai-je
un attrape-nigaud, comme le musée de l'Écu de France!
Car je doutais souvent de son amour. Quelquefois, je me demandais
si je n'étais pas pour elle un passe-temps, un caprice dont elle
pourrait se détacher du jour au lendemain, la paix la rappelant
à ses devoirs. Pourtant, me disais-je, il y a des moments où une
bouche, des yeux, ne peuvent mentir. Certes. Mais une fois ivres,
les hommes les moins généreux se fâchent si l'on n'accepte pas leur
montre, leur portefeuille. Dans cette veine, ils sont aussi sincères
que s'ils se trouvent en état normal. Les moments où on ne peut pas
mentir sont précisément ceux où l'on ment le plus, et surtout à
soi-même. Croire une femme «au moment où elle ne peut mentir», c'est
croire a la fausse générosité d'un avare.
Ma clairvoyance n'était qu'une forme plus dangereuse de ma naïveté.
Je me jugeais moins naïf, je l'étais sous une autre forme, puisque
aucun âge n'échappe à la naïveté. Celle de la vieillesse n'est pas
la moindre. Cette prétendue clairvoyance m'assombrissait tout, me
faisait douter de Marthe. Plutôt, je doutais de moi-même, ne me
trouvant pas digne d'elle. Aurais-je eu mille fois plus de preuves
de son amour, je n'aurais pas été moins malheureux.
Je savais trop le trésor de ce qu'on n'exprime jamais à ceux qu'on
aime, par la crainte de paraître puéril, pour ne pas redouter chez
Marthe cette pudeur navrante, et je souffrais de ne pouvoir pénétrer
son esprit.
Je revins à la maison à neuf heures et demie du soir. Mes parents
m'interrogèrent sur ma promenade. Je leur décrivis avec enthousiasme
la forêt de Sénart et ses fougères deux fois hautes comme moi. Je
parlai aussi de Brunoy, charmant village où nous avions déjeuné.
Tout à coup, ma mère, moqueuse, m'interrompant:
--À propos, René est venu cet après-midi à quatre heures, très
étonné en apprenant qu'il faisait une grande promenade avec toi.
J'étais rouge de dépit. Cette aventure, et bien d'autres, m'apprirent
que, malgré certaines dispositions, je ne suis pas fait pour le
mensonge. On m'y attrape toujours. Mes parents n'ajoutèrent rien
d'autre. Ils eurent le triomphe modeste.
Mon père, d'ailleurs, était inconsciemment complice de mon premier
amour. Il l'encourageaitplutôt, ravi que ma précocité s'affirmât
d'une façon ou d'une autre. Il avait aussi toujours eu peur que
je ne tombasse entre les mains d'une mauvaise femme. Il était content
de me savoir aimé d'une brave fille. Il ne devait se cabrer que le
jour où il eut la preuve que Marthe souhaitait le divorce.
Ma mère, elle, ne voyait pas notre liaison d'un aussi bon œil. Elle
était jalouse. Elle regardait Marthe avec des yeux de rivale. Elle
trouvait Marthe antipathique, ne se rendant pas compte que toute
femme, du fait de mon amour, le lui serait devenue. D'ailleurs, elle
se préoccupait plus que mon père du qu'en-dira-t-on. Elle s'étonnait
que Marthe pût se compromettre avec un gamin de mon âge. Puis, elle
avait été élevée à F... Dans toutes ces petites villes de banlieue,
du moment qu'elles s'éloignent de la banlieue ouvrière, sévissent
les mêmes passions, la même soif de racontars qu'en province. Mais,
en outre, le voisinage de Paris rend les racontars, les suppositions
plus délurés. Chacun y doit tenir son rang. C'est ainsi que pour
avoir une maîtresse, dont le mari était soldat, je vis peu à peu,
et sur l'injonction de leurs parents, s'éloigner mes camarades.
Ils disparurent par ordre hiérarchique: depuis le fils du notaire,
jusqu'à celui de notre jardinier. Ma mère était atteinte par ces
mesures qui me semblaient un hommage. Elle me voyait perdu par une
folle. Elle reprochait certainement à mon père de me l'avoir fait
connaître, et de fermer les yeux. Mais, estimant que c'était à mon
père d'agir, et mon père se taisant, elle gardait le silence.
Je passais toutes mes nuits chez Marthe. J'y arrivais à dix heures
et demie, j'en repartais le matin à cinq ou six. Je ne sautais plus
par-dessus les murs. Je me contentais d'ouvrir la porte avec ma
clef; mais cette franchise exigeait quelques soins. Pour que la
cloche ne donnât pas l'éveil, j'enveloppais le soir son battant
avec de l'ouate. Je l'ôtais le lendemain en rentrant.
À la maison, personne ne se doutait de mes absences; il n'en allait
pas de même à J... Depuis quelque temps déjà, les propriétaires
et le vieux ménage me voyaient d'un assez mauvais œil, répondant
à peine à mes saluts.
Le matin, à cinq heures, pour faire le moins de bruit possible,
je descendais, mes souliers à la main. Je les remettais en bas.
Un matin, je croisai dans l'escalier le garçon laitier. Il tenait
ses boîtes de lait à la main; je tenais, moi, mes souliers. Il
me souhaita le bonjour avec un sourire terrible. Marthe était
perdue. Il allait le raconter dans tout J... Ce qui me torturait
encore le plus était mon ridicule. Je pouvais acheter le silence
du garçon laitier, mais je m'en abstins faute de savoir comment
m'y prendre.
L'après-midi, je n'osai rien en dire à Marthe. D'ailleurs, cet
épisode était inutile pour que Marthe fût compromise. C'était depuis
longtemps chose faite. La rumeur me l'attribua même comme maîtresse
bien avant la réalité. Nous ne nous étions rendu compte de rien.
Nous allions bientôt voir clair. C'est ainsi qu'un jour, je trouvai
Marthe sans forces. Le propriétaire venait de lui dire que depuis
quatre jours, il guettait mon départ à l'aube. Il avait d'abord
refusé de croire, mais il ne lui restait aucun doute. Le vieux
ménage dont la chambre était sous celle de Marthe se plaignait du
bruit que nous faisions nuit et jour. Marthe était atterrée, voulait
partir. Il ne fut pas question d'apporter un peu de prudence dans
nos rendez-vous. Nous nous en sentions incapables: le pli était
pris. Alors Marthe commença de comprendre bien des choses qui
l'avaient surprise. La seule amie qu'elle chérît vraiment, une
jeune fille suédoise, ne répondait pas à ses lettres. J'appris
que le correspondant de cette jeune fille nous ayant un jour
aperçus dans le train, enlacés, il lui avait conseillé de ne
pas revoir Marthe.
Je fis promettre à Marthe que s'il éclatait un drame, où que ce
fût, soit chez ses parents, soit avec son mari, elle montrerait
de la fermeté. Les menaces du propriétaire, quelques rumeurs, me
donnaient tout lieu de craindre, et d'espérer à la fois, une
explication entre Marthe et Jacques.
Marthe m'avait supplié de venir la voir souvent, pendant la
permission de Jacques, à qui elle avait déjà parlé de moi. Je
refusai, redoutant de jouer mal mon rôle et de voir Marthe avec
un homme empressé auprès d'elle. La permission devait être de
onze jours. Peut-être tricherait-il et trouverait-il le moyen de
rester deux jours de plus. Je fis jurer à Marthe de m'écrire
chaque jour. J'attendis trois jours avant de me rendre à la poste
restante, pour être sûr de trouver une lettre. Il y en avait
déjà quatre. Je ne pus les prendre: il me manquait un des papiers
d'identité nécessaires. J'étais d'autant moins à l'aise que
j'avais falsifié mon bulletin de naissance, l'usage de la poste
restante n'étant permis qu'à partir de dix-huit ans. J'insistais,
au guichet, avec l'envie de jeter du poivre dans les yeux de
la demoiselle des postes, de m'emparer des lettres qu'elle tenait
et ne me donnerait pas. Enfin, comme j'étais connu à la poste,
j'obtins, faute de mieux, qu'on les envoyât le lendemain chez
mes parents.
Décidément, j'avais encore fort à faire pour devenir un homme.
En ouvrant la première lettre de Marthe, je me demandai comment
elle exécuterait ce tour de force: écrire une lettre d'amour.
J'oubliais qu'aucun genre épistolaire n'est moins difficile: il
n'y est besoin que d'amour. Je trouvai les lettres de Marthe
admirables, et dignes des plus belles que j'avais lues. Pourtant,
Marthe m'y disait des choses bien ordinaires, et son supplice de
vivre loin de moi.
Il m'étonnait que ma jalousie ne fût pas plus mordante. Je commençais
à considérer Jacques comme «le mari». Peu à peu, j'oubliais sa
jeunesse, je voyais en lui un barbon.
Je n'écrivais pas à Marthe; il y avait tout de même trop de
risques. Au fond, je me trouvais plutôt heureux d'être tenu à ne
pas lui écrire, éprouvant, comme devant toute nouveauté, la crainte
vague de n'être pas capable, et que mes lettres la choquassent
ou lui parussent naïves.
Ma négligence fit qu'au bout de deux jours, ayant laissé traîner
sur ma table de travail une lettre de Marthe, elle disparut; le
lendemain, elle reparut sur la table. La découverte de cette lettre
dérangeait mes plans: j'avais profité de la permission de Jacques,
de mes longues heures de présence, pour faire croire chez moi que
je me détachais de Marthe. Car, si je m'étais d'abord montré fanfaron
pour que mes parents apprissent que j'avais une maîtresse, je
commençais à souhaiter qu'ils eussent moins de preuves. Et voici que
mon père apprenait la véritable cause de ma sagesse.
Je profitai de ces loisirs pour de nouveau me rendre à l'académie
de dessin; car, depuis longtemps, je dessinais mes nus d'après Marthe.
Je ne sais pas si mon père le devinait; du moins s'étonnait-il
malicieusement, et d'une manière qui me faisait rougir, de la
monotonie des modèles. Je retournai donc à la Grande-Chaumière,
travaillai beaucoup, afin de réunir une provision d'études pour le
reste de l'année, provision que je renouvellerais à la prochaine
visite du mari.
Je revis aussi René, renvoyé de Henri-IV. Il allait à Louis-le-Grand.
Je l'y cherchais tous les soirs, après la Grande-Chaumière. Nous
nous fréquentions en cachette, car depuis son renvoi de Henri-IV,
et surtout depuis Marthe, ses parents, qui naguère me considéraient
comme un bon exemple, lui avaient défendu ma compagnie.
René, pour qui l'amour, dans l'amour, semblait un bagage encombrant,
me plaisantait sur ma passion pour Marthe. Ne pouvant supporter ses
pointes, je lui dis lâchement que je n'avais pas de véritable amour.
Son admiration pour moi, qui, ces derniers temps, avait faibli,
s'en accrut séance tenante.
Je commençais à m'endormir sur l'amour de Marthe. Ce qui me
tourmentait le plus, c'était le jeûne infligé à mes sens. Mon
énervement était celui d'un pianiste sans piano, d'un fumeur sans
cigarettes.
René, qui se moquait de mon cœur, était pourtant épris d'une femme
qu'il croyait aimer sans amour. Ce gracieux animal. Espagnole
blonde, se désarticulait si bien qu'il devait sortir d'un cirque.
René, qui feignait la désinvolture, était fort jaloux. Il me supplia,
mi-riant, mi-pâlissant, de lui rendre un service bizarre. Ce service,
pour qui connaît le collège, était l'idée-type du collégien. Il
désirait savoir si cette femme le tromperait. Il s'agissait donc
de lui faire des avances, pour se rendre compte.
Ce service m'embarrassa. Ma timidité reprenait le dessus. Mais pour
rien au monde je n'aurais voulu paraître timide et, du reste, la dame
vint me tirer d'embarras. Elle me fit des avances si promptes que la
timidité, qui empêche certaines choses et oblige à d'autres, m'empêcha
de respecter René et Marthe. Du moins espérais-je y trouver du plaisir,
mais j'étais comme le fumeur habitué à une seule marque. Il ne me
resta donc que le remords d'avoir trompé René, à qui je jurai que sa
maîtresse repoussait toute avance.
Vis-à-vis de Marthe, je n'éprouvais aucun remords. Je m'y forçais.
J'avais beau me dire que je ne lui pardonnerais jamais si elle me
trompait, je n'y pus rien. «Ce n'est pas pareil», me donnai-je comme
excuse avec la remarquable platitude que l'égoïsme apporte dans ses
réponses. De même, j'admettais fort bien de ne pas écrire à Marthe,
mais, si elle ne m'avait pas écrit, j'y eusse vu qu'elle ne m'aimait
pas. Pourtant, cette légère infidélité renforça mon amour.
Jacques ne comprenait rien à l'attitude de sa femme. Marthe, plutôt
bavarde, ne lui adressait pas la parole. S'il lui demandait:
«Qu'as-tu?» elle répondait: «Rien.»
Mme Grangier eut différentes scènes avec le pauvre Jacques. Elle
l'accusait de maladresse envers sa fille, se repentait de la lui
avoir donnée. Elle attribuait à cette maladresse de Jacques le brusque
changement survenu dans le caractère de sa fille. Elle voulut la
reprendre chez elle. Jacques s'inclina. Quelques jours après son
arrivée, il accompagna Marthe chez sa mère, qui, flattant ses moindres
caprices, encourageait, sans se rendre compte, son amour pour moi.
Marthe était née dans cette demeure. Chaque chose, disait-elle
à Jacques, lui rappelait le temps heureux où elle s'appartenait.
Elle devait dormir dans sa chambre de jeune fille. Jacques voulut
que tout au moins on y dressât un lit pour lui. Il provoqua une
crise de nerfs. Marthe refusait de souiller cette chambre virginale.
M. Grangier trouvait ces pudeurs absurdes. Mme Grangier en profita
pour dire à son mari et à son gendre qu'ils ne comprenaient rien
à la délicatesse féminine. Elle se sentait flattée que l'âme de sa
fille appartînt si peu à Jacques. Car tout ce que Marthe ôtait à son
mari, Mme Grangier se l'attribuait, trouvant ses scrupules sublimes.
Sublimes, ils l'étaient, mais pour moi.
Les jours où Marthe se prétendait le plus malade, elle exigeait de
sortir. Jacques savait bien que ce n'était pas pour le plaisir de
l'accompagner. Marthe, ne pouvant confier à personne les lettres
à mon adresse, les mettait elle-même à la poste.
Je me félicitai encore plus de mon silence, car, si j'avais pu
lui écrire, en réponse au récit des tortures qu'elle infligeait,
je fusse intervenu en faveur de la victime. À certains moments,
je m'épouvantais du mal dont j'étais l'auteur; à d'autres, je me
disais que Marthe ne punirait jamais assez Jacques du crime
de me l'avoir prise vierge. Mais comme rien ne nous rend moins
«sentimental» que la passion, j'étais, somme toute, ravi de ne
pouvoir écrire et qu'ainsi Marthe continuât de désespérer Jacques.
Il repartit sans courage.
Tous mirent cette crise sur le compte de la solitude énervante
dans laquelle vivait Marthe. Car ses parents et son mari étaient
les seuls à ignorer notre liaison, les propriétaires n'osant rien
apprendre à Jacques, par respect pour l'uniforme. Mme Grangier se
félicitait déjà de retrouver sa fille, et qu'elle vécût comme avant
son mariage. Aussi les Grangier n'en revinrent-ils pas lorsque
Marthe, le lendemain du départ de Jacques, annonça qu'elle retournait
à J...
Je l'y revis le jour même. D'abord, je la grondai mollement d'avoir
été si méchante. Mais quand je lus la première lettre de Jacques,
je fus pris de panique. Il disait combien, s'il n'avait plus l'amour
de Marthe, il lui serait facile de se faire tuer.