Marthe habitait J...; sa rue descendait jusqu'à la Marne. Chaque

trottoir réunissait au plus une douzaine de villas. Je m'étonnai

que la sienne fût si grande. En réalité, Marthe habitait seulement

le haut, les propriétaires et un vieux ménage se partageant le bas.

Quand j'arrivai pour goûter, il faisait déjà nuit. Seule une

fenêtre, à défaut d'une présence humaine, révélait celle du feu. À

voir cette fenêtre illuminée par des flammes inégales, comme des

vagues, je crus à un commencement d'incendie. La porte de fer

du jardin était entrouverte. Je m'étonnai d'une semblable négligence.

Je cherchai la sonnette: je ne la trouvai point. Enfin, gravissant

les trois marches du perron, je me décidai à frapper contre les

vitres du rez-de-chaussée de droite, derrière lesquelles j'entendais

des voix. Une vieille femme ouvrit la porte: Je lui demandai où

demeurait Mme Lacombe (tel était le nouveau nom de Marthe): «C'est

au-dessus.» Je montai l'escalier dans le noir, trébuchant, me

cognant, et mourant de crainte qu'il fût arrivé quelque malheur.

Je frappai. C'est Marthe qui vint m'ouvrir. Je faillis lui sauter

au cou, comme les gens qui se connaissent à peine, après avoir

échappé au naufrage. Elle n'y eût rien compris. Sans doute me

trouva-t-elle l'air égaré, car, avant toute chose, je lui demandai

pourquoi «il y avait le feu».

--C'est qu'en vous attendant, j'avais fait dans la cheminée du

salon un feu de bois d'olivier, à la lueur duquel je lisais.

En entrant dans la petite chambre qui lui servait de salon, peu

encombrée de meubles, et que les tentures, les gros tapis doux

comme un poil de bête, rétrécissaient jusqu'à lui donner l'aspect

d'une boîte, je fus à la fois heureux et malheureux comme un

dramaturge qui, voyant sa pièce, y découvre trop tard des fautes.

Marthe s'était de nouveau étendue le long de la cheminée, tisonnant

la braise, et prenant garde à ne pas mêler quelque parcelle noire

aux cendres.

--Vous n'aimez peut-être pas l'odeur de l'olivier? Ce sont mes

beaux-parents qui en ont fait venir pour moi une provision de leur

propriété du Midi.

Marthe semblait s'excuser d'un détail de son cru, dans cette

chambre qui était mon œuvre. Peut-être cet élément détruisait-il

un tout, qu'elle comprenait mal.

Au contraire. Ce feu me ravit, et aussi de voir qu'elle attendait

comme moi de se sentir brûlante d'un côté, pour se retourner de

l'autre. Son visage calme et sérieux ne m'avait jamais paru plus

beau que dans cette lumière sauvage. A ne pas se répandre dans

la pièce, cette lumière gardait toute sa force. Dès qu'on s'en

éloignait, il faisait nuit, et on se cognait aux meubles.

Marthe ignorait ce que c'est que d'être mutine. Dans son enjouement,

elle restait grave.

Mon esprit s'engourdissait peu à peu auprès d'elle, je la trouvai

différente. C'est que, maintenant que j'étais sûr de ne plus

l'aimer, je commençais à l'aimer. Je me sentais incapable de

calculs, de machinations, de tout ce dont, jusqu'alors, et encore

à ce moment-là, je croyais que l'amour ne peut se passer. Tout à

coup, je me sentais meilleur. Ce brusque changement aurait ouvert

les yeux de tout autre: je ne vis pas que j'étais amoureux de Marthe.

Au contraire, j'y vis la preuve que mon amour était mort, et qu'une

belle amitié le remplacerait. Cette longue perspective d'amitié

me fit admettre soudain combien un autre sentiment eût été criminel,

lésant un homme qui l'aimait, à qui elle devait appartenir, et qui

ne pouvait la voir.

Pourtant, autre chose m'aurait dû renseigner sur mes véritables

sentiments. Il y a quelques mois, quand je rencontrais Marthe,

mon prétendu amour ne m'empêchait pas de la juger, de trouver

laides la plupart des choses qu'elle trouvait belles, la plupart

des choses qu'elle disait, enfantines. Aujourd'hui, si je ne

pensais pas comme elle, je me donnais tort. Après la grossièreté

de mes premiers désirs, c'était la douceur d'un sentiment plus

profond qui me trompait. Je ne me sentais plus capable de rien

entreprendre de ce que je m'étais promis. Je commençais à respecter

Marthe, parce que je commençais à l'aimer.

Je revins tous les soirs; je ne pensai même pas à la prier de me

montrer sa chambre, encore moins à lui demander comment Jacques

trouvait nos meubles. Je ne souhaitais rien d'autre que ces

fiançailles éternelles, nos corps étendus près de la cheminée,

se touchant l'un l'autre, et moi, n'osant bouger, de peur qu'un

seul de mes gestes ne suffît à chasser le bonheur.

Mais Marthe, qui goûtait le même charme, croyait le goûter seule.

Dans ma paresse heureuse, elle lut de l'indifférence. Pensant que

je ne l'aimais pas, elle s'imagina que je me lasserais vite de ce

salon silencieux, si elle ne faisait rien pour m'attacher à elle.

Nous nous taisions. J'y voyais une preuve du bonheur.

Je me sentais tellement près de Marthe, avec la certitude que

nous pensions en même temps aux mêmes choses, que lui parler

m'eût semblé absurde, comme de parler haut quand on est seul.

Ce silence accablait la pauvre petite. La sagesse eût été de

me servir de moyens de correspondre aussi grossiers que la parole

ou le geste, tout en déplorant qu'il n'en existât point de plus

subtils.

À me voir tous les jours m'enfoncer de plus en plus dans ce

mutisme délicieux, Marthe se figura que je m'ennuyais de plus

en plus. Elle se sentait prête à tout pour me distraire.

Sa chevelure dénouée, elle aimait dormir près du feu. Ou plutôt

je croyais qu'elle dormait. Son sommeil lui était prétexte, pour

mettre ses bras autour de mon cou, et une fois réveillée, les

yeux humides, me dire qu'elle venait d'avoir un rêve triste. Elle

ne voulait jamais me le raconter. Je profitais de son faux sommeil

pour respirer ses cheveux, son cou, ses joues brûlantes, et en les

effleurant à peine pour qu'elle ne se réveillât point; toutes

caresses qui ne sont pas, comme on croit, la menue monnaie de l'amour,

mais, au contraire, la plus rare, et auxquelles seule la passion

puisse recourir. Moi, je les croyais permises à mon amitié. Pourtant,

je commençais à me désespérer sérieusement de ce que seul l'amour

nous donnât des droits sur une femme. Je me passerai bien de l'amour,

pensais-je, mais jamais de n'avoir aucun droit sur Marthe. Et, pour

en avoir, j'étais même décidé à l'amour, tout en croyant le déplorer.

Je désirais Marthe et ne le comprenais pas.

Quand elle dormait ainsi, sa tête appuyée contre un de mes bras,

je me penchais sur elle pour voir son visage entouré de flammes.

C'était jouer avec le feu. Un jour que je m'approchais trop sans

pourtant que mon visage touchât le sien, je fus comme l'aiguille

qui dépasse d'un millimètre la zone interdite et appartient à

l'aimant. Est-ce la faute de l'aimant ou de l'aiguille? C'est ainsi

que je sentis mes lèvres contre les siennes. Elle fermait encore

les yeux, mais visiblement comme quelqu'un qui ne dort pas. Je

l'embrassai, stupéfait de mon audace, alors qu'en réalité c'était

elle qui, lorsque j'approchais de son visage, avait attiré ma

tête contre sa bouche. Ses deux mains s'accrochaient à mon cou;

elles ne se seraient pas accrochées plus furieusement dans un

naufrage. Et je ne comprenais pas si elle voulait que je la sauve,

ou bien que je me noie avec elle.

Maintenant, elle s'était assise, elle tenait ma tête sur ses

genoux, caressant mes cheveux, et me répétant doucement: «Il faut

que tu t'en ailles, il ne faut plus jamais revenir.» Je n'osais

pas la tutoyer; lorsque je ne pouvais plus me taire, je cherchais

longuement mes mots, construisant mes phrases de façon à ne pas

lui parler directement, car si je ne pouvais pas la tutoyer, je

sentais combien il était encore plus impossible de lui dire vous.

Mes larmes me brûlaient. S'il en tombait une sur la main de Marthe,

je m'attendais toujours à l'entendre pousser un cri. Je m'accusais

d'avoir rompu le charme, me disant qu'en effet j'avais été fou

de poser mes lèvres contre les siennes, oubliant que c'était elle

qui m'avait embrassé. «Il faut que tu t'en ailles, ne plus jamais

revenir.» Mes larmes de rage se mêlaient à mes larmes de peine.

Ainsi la fureur du loup pris lui fait autant de mal que le piège.

Si j'avais parlé, ç'aurait été pour injurier Marthe. Mon silence

l'inquiéta; elle y voyait de la résignation. «Puisqu'il est trop

tard, la faisais-je penser, dans mon injustice peut-être clairvoyante,

après tout, j'aime autant qu'il souffre.» Dans ce feu, je grelottais,

je claquais des dents. À ma véritable peine qui me sortait de

l'enfance, s'ajoutaient des sentiments enfantins. J'étais le

spectateur qui ne veut pas s'en aller parce que le dénouement

lui déplaît. Je lui dis: «Je ne m'en irai pas. Vous vous êtes

moquée de moi. Je ne veux plus vous voir.»

Car si je ne voulais pas rentrer chez mes parents, je ne voulais

pas non plus revoir Marthe. Je l'aurais plutôt chassée de chez

elle!

Mais elle sanglotait: «Tu es un enfant. Tu ne comprends donc

pas que si je te demande de t'en aller, c'est que je t'aime.»

Haineusement, je lui dis que je comprenais fort bien qu'elle

avait des devoirs et que son mari était à la guerre.

Elle secouait la tête: «Avant toi, j'étais heureuse, je croyais

aimer mon fiancé. Je lui pardonnais de ne pas bien me comprendre.

C'est toi qui m'as montré que je ne l'aimais pas. Mon devoir n'est

pas celui que tu penses. Ce n'est pas de ne pas mentir à mon mari,

mais de ne pas te mentir. Va-t'en et ne me crois pas méchante;

bientôt tu m'auras oubliée. Mais je ne veux pas causer le malheur

de ta vie. Je pleure, parce que je suis trop vieille pour toi!»

Ce mot d'amour était sublime d'enfantillage. Et, quelles que soient

les passions que j'éprouve dans la suite, jamais ne sera plus

possible l'émotion adorable de voir une fille de dix-neuf ans

pleurer parce qu'elle se trouve trop vieille.

La saveur du premier baiser m'avait déçu comme un fruit que

l'on goûte pour la première fois. Ce n'est pas dans la nouveauté,

c'est dans l'habitude que nous trouvons les plus grands plaisirs.

Quelques minutes après, non seulement j'étais habitué à la bouche

de Marthe, mais encore je ne pouvais plus m'en passer. Et c'est

alors qu'elle parlait de m'en priver à tout jamais.

Ce soir-là, Marthe me reconduisit jusqu'à la maison. Pour me

sentir plus près d'elle, je me blottissais sous sa cape, et je

la tenais par la taille. Elle ne disait plus qu'il ne fallait

pas nous revoir; au contraire, elle était triste à la pensée que

nous allions nous quitter dans quelques instants. Elle me faisait

lui jurer mille folies.

Devant la maison de mes parents, je ne voulus pas laisser Marthe

repartir seule, et l'accompagnai jusque chez elle. Sans doute ces

enfantillages n'eussent-ils jamais pris fin, car elle voulait

m'accompagner encore. J'acceptai, à condition qu'elle me laisserait

à moitié route.

J'arrivai une demi-heure en retard pour le dîner. C'était la

première fois. Je mis ce retard sur le compte du train. Mon père

fit semblant de le croire.

Plus rien ne me pesait. Dans la rue, je marchais aussi légèrement

que dans mes rêves.

Jusqu'ici tout ce que j'avais convoité, enfant, il en avait fallu

faire mon deuil. D'autre part, la reconnaissance me gâtait les jouets

offerts. Quel prestige aurait pour un enfant un jouet qui se donne

lui-même! J'étais ivre de passion. Marthe était à moi; ce n'est pas

moi qui l'avais dit, c'était elle. Je pouvais toucher sa figure,

embrasser ses yeux, ses bras, l'habiller, l'abîmer, à ma guise.

Dans mon délire, je la mordais aux endroits où sa peau était nue,

pour que sa mère la soupçonnât d'avoir un amant. J'aurais voulu

pouvoir y marquer mes initiales. Ma sauvagerie d'enfant retrouvait

le vieux sens des tatouages. Marthe disait: «Oui, mords-moi,

marque-moi, je voudrais que tout le monde sache...»

J'aurais voulu pouvoir embrasser ses seins. Je n'osais pas le

lui demander, pensant qu'elle saurait les offrir elle-même, comme

ses lèvres. Au bout de quelques jours, l'habitude d'avoir ses

lèvres étant venue, je n'envisageai pas d'autre délice.

Nous lisions ensemble à la lueur du feu. Elle y jetait souvent

des lettres que son mari lui envoyait, chaque jour, du front. À

leur inquiétude, on devinait que celles de Marthe se faisaient

de moins en moins tendres et de plus en plus rares. Je ne voyais

pas flamber ces lettres sans malaise. Elles grandissaient une

seconde le feu et, somme toute, j'avais peur de voir plus clair.

Marthe, qui souvent maintenant me demandait s'il était vrai que

je l'avais aimée dès notre première rencontre, me reprochait de

ne le lui avoir pas dit avant son mariage. Elle ne se serait pas

mariée, prétendait-elle; car, si elle avait éprouvé pour Jacques

une sorte d'amour au début de leurs fiançailles, celles-ci, trop

longues, par la faute de la guerre, avaient peu à peu effacé

l'amour de son cœur. Elle n'aimait déjà plus Jacques quand elle

l'épousa. Elle espérait que ces quinze jours de permission accordés

à Jacques transformeraient peut-être ses sentiments.

Il fut malhabile. Celui qui aime agace toujours celui qui n'aime

pas. Et Jacques l'aimait toujours davantage. Ses lettres étaient

de quelqu'un qui souffre, mais plaçant trop haut sa Marthe pour

la croire capable de trahison. Aussi n'accusait-il que lui, la

suppliant seulement de lui expliquer quel mal il avait pu lui

faire: «Je me trouve si grossier à côté de toi, je sens que chacune

de mes paroles te blesse.» Marthe lui répondait seulement qu'il

se trompait, qu'elle ne lui reprochait rien.

Nous étions alors au début de mars. Le printemps était précoce.

Les jours où elle ne m'accompagnait pas à Paris, Marthe, nue sous

un peignoir, attendait que je revinsse de mes cours de dessin,

étendue devant la cheminée où brûlait toujours l'olivier de ses

beaux-parents. Elle leur avait demandé de renouveler sa provision.

Je ne sais quelle timidité, si ce n'est celle que l'on éprouve

en face de ce qu'on n'a jamais fait, me retenait. Je pensais à

Daphnis. Ici c'est Chloé qui avait reçu quelques leçons, et

Daphnis n'osait lui demander de les lui apprendre. Au fait, ne

considérais-je pas Marthe plutôt comme une vierge, livrée, la

première quinzaine de ses noces, à un inconnu et plusieurs fois

prise par lui de force.

Le soir, seul dans mon lit, j'appelais Marthe, m'en voulant, moi

qui me croyais un homme, de ne l'être pas assez pour finir d'en

faire ma maîtresse. Chaque jour, allant chez elle, je me promettais

de ne pas sortir qu'elle ne le fût.

Le jour de l'anniversaire de mes seize ans, au mois de mars 1918,

tout en me suppliant de ne pas me fâcher, elle me fit cadeau d'un

peignoir, semblable au sien, qu'elle voulait me voir mettre chez

elle. Dans ma joie, je faillis faire un calembour, moi qui n'en

faisais jamais. Ma robe prétexte! Car il me semblait que ce qui

jusqu'ici avait entravé mes désirs, c'était la peur du ridicule,

de me sentir habillé, lorsqu'elle ne l'était pas. D'abord je

pensai à mettre cette robe le jour même. Puis, je rougis, comprenant

ce que son cadeau contenait de reproches.

Dès le début de notre amour, Marthe m'avait donné une clef de son

appartement, afin que je n'eusse pas à l'attendre dans le jardin,

si, par hasard, elle était en ville. Je pouvais me servir moins

innocemment de cette clef. Nous étions un samedi. Je quittai Marthe

en lui promettant de venir déjeuner le lendemain avec elle. Mais

j'étais décidé à revenir le soir aussitôt que possible.

À dîner, j'annonçai à mes parents que j'entreprendrais le lendemain

avec René une longue promenade dans la forêt de Sénart. Je devais

pour cela partir à cinq heures du matin. Comme toute la maison

dormirait encore, personne ne pourrait deviner l'heure à laquelle

j'étais parti, et si j'avais découché.

À peine avais-je fait part de ce projet à ma mère, qu'elle voulut

préparer elle-même un panier rempli de provisions, pour la route.

J'étais consterné, ce panier détruisait tout le romanesque et le

sublime de mon acte. Moi qui goûtais d'avance l'effroi de Marthe

quand j'entrerais dans sa chambre, je pensais maintenant à ses

éclats de rire en voyant paraître ce prince Charmant, un panier

de ménagère à son bras. J'eus beau dire à ma mère que René s'était

muni de tout, elle ne voulut rien entendre. Résister davantage,

c'était éveiller les soupçons.

Ce qui fait le malheur des uns causerait le bonheur des autres.

Tandis que ma mère emplissait le panier qui me gâtait d'avance

ma première nuit d'amour, je voyais les yeux pleins de convoitise

de mes frères. Je pensai bien à le leur offrir en cachette, mais

une fois tout mangé, au risque de se faire fouetter, et pour le

plaisir de me perdre, ils eussent tout raconté.

Il fallait donc me résigner, puisque nulle cachette ne semblait

assez sûre.

Je m'étais juré de ne pas partir avant minuit pour être sûr que

mes parents dormissent. J'essayai de lire. Mais comme dix heures

sonnaient à la mairie, et que mes parents étaient couchés depuis

quelque temps déjà, je ne pus attendre. Ils habitaient au premier

étage, moi au rez-de-chaussée. Je n'avais pas mis mes bottines

afin d'escalader le mur le plus silencieusement possible. Les

tenant d'une main, tenant de l'autre ce panier fragile à cause

des bouteilles, j'ouvris avec précaution une petite porte d'office.

Il pleuvait. Tant mieux! la pluie couvrirait le bruit. Apercevant

que la lumière n'était pas encore éteinte dans la chambre de mes

parents, je fus sur le point de me recoucher. Mais j'étais en

route. Déjà la précaution des bottines était impossible; à cause

de la pluie je dus les remettre. Ensuite, il me fallait escalader

le mur pour ne point ébranler la cloche de la grille. Je m'approchai

du mur, contre lequel j'avais pris soin, après le dîner, de poser

une chaise de jardin pour faciliter mon évasion. Ce mur était garni

de tuiles à son faîte. La pluie les rendait glissantes. Comme je

m'y suspendais, l'une d'elles tomba. Mon angoisse décupla le bruit

de sa chute. Il fallait maintenant sauter dans la rue. Je tenais

le panier avec mes dents; je tombai dans une flaque. Une longue

minute, je restai debout, les yeux levés vers la fenêtre de mes

parents, pour voir s'ils bougeaient, s'étant aperçus de quelque

chose. La fenêtre resta vide. J'étais sauf!

Pour me rendre jusque chez Marthe, je suivis la Marne. Je comptais

cacher mon panier dans un buisson et le reprendre le lendemain.

La guerre rendait cette chose dangereuse. En effet, au seul endroit

où il y eût des buissons et où il était possible de cacher le

panier, se tenait une sentinelle, gardant le pont de J... J'hésitai

longtemps, plus pâle qu'un homme qui pose une cartouche de dynamite.

Je cachai tout de même mes victuailles.

La grille de Marthe était fermée. Je pris la clef qu'on laissait

toujours dans la boîte aux lettres. Je traversai le petit jardin

sur la pointe des pieds, puis montai les marches du perron. J'ôtai

encore mes bottines avant de prendre l'escalier.

Marthe était si nerveuse! Peut-être s'évanouirait-elle en me voyant

dans sa chambre. Je tremblai; je ne trouvai pas le trou de la

serrure. Enfin, je tournai la clef lentement, afin de ne réveiller

personne. Je butai dans l'antichambre contre le porte-parapluies.

Je craignais de prendre les sonnettes pour des commutateurs. J'allai

à tâtons jusqu'à la chambre. Je m'arrêtai avec, encore, l'envie de

fuir. Peut-être Marthe ne me pardonnerait jamais. Ou bien si j'allais

tout à coup apprendre qu'elle me trompe, et la trouver avec un homme!

J'ouvris. Je murmurai:

--Marthe?

Elle répondit:

--Plutôt que de me faire une peur pareille, tu aurais bien pu

ne venir que demain matin. Tu as donc ta permission huit jours

plus tôt?

Elle me prenait pour Jacques!

Or, si je voyais de quelle façon elle l'eût accueilli, j'apprenais

du même coup qu'elle me cachait déjà quelque chose. Jacques devait

donc venir dans huit jours!

J'allumai. Elle restait tournée contre le mur. Il était simple de

dire: «C'est moi», et pourtant, je ne le disais pas. Je l'embrassai

dans le cou.

--Ta figure est toute mouillée. Essuie-toi donc.

Alors, elle se retourna et poussa un cri.

D'une seconde à l'autre, elle changea d'attitude et, sans prendre

la peine de s'expliquer ma présence nocturne:

--Mais mon pauvre chéri, tu vas prendre mal! Déshabille-toi vite.

Elle courut ranimer le feu dans le salon. À son retour dans la

chambre, comme je ne bougeais pas, elle dit:

--Veux-tu que je t'aide?

Moi qui redoutais par-dessus tout le moment où je devrais me

déshabiller et qui en envisageais le ridicule, je bénissais la

pluie grâce à quoi ce déshabillage prenait un sens maternel.

Mais Marthe repartait, revenait, repartait dans la cuisine, pour

voir si l'eau de mon grog était chaude. Enfin, elle me trouva nu

sur le lit, me cachant à moitié sous l'édredon. Elle me gronda:

C'était fou de rester nu; il fallait me frictionner à l'eau de

Cologne.

Puis, Marthe ouvrit une armoire et me jeta un costume de nuit.

«Il devait être de ma taille.» Un costume de Jacques! Et je pensais

à l'arrivée, fort possible, de ce soldat, puisque Marthe y avait cru.

J'étais dans le lit. Marthe m'y rejoignit. Je lui demandai d'éteindre.

Car, même en ses bras, je me méfiais de ma timidité. Les ténèbres

me donneraient du courage. Marthe me répondit doucement:

--Non. Je veux te voir t'endormir.

À cette parole pleine de grâce, je sentis quelque gêne. J'y voyais

la touchante douceur de cette femme qui risquait tout pour devenir

ma maîtresse et, ne pouvant deviner ma timidité maladive, admettait

que je m'endormisse auprès d'elle. Depuis quatre mois, je disais

l'aimer, et ne lui en donnais pas cette preuve dont les hommes

sont si prodigues et qui souvent leur tient lieu d'amour. J'éteignis

de force.

Je me retrouvai avec le trouble de tout à l'heure, avant d'entrer

chez Marthe. Mais comme l'attente devant la porte, celle devant

l'amour ne pouvait être bien longue. Du reste, mon imagination

se promettait de telles voluptés qu'elle n'arrivait plus à les

concevoir. Pour la première fois aussi, je redoutai de ressembler

au mari et de laisser à Marthe un mauvais souvenir de nos premiers

moments d'amour.

Elle fut donc plus heureuse que moi. Mais la minute où nous nous

désenlaçâmes, et ses yeux admirables valaient bien mon malaise.

Son visage s'était transfiguré. Je m'étonnai même de ne pas pouvoir

toucher l'auréole qui entourait vraiment sa figure, comme dans

les tableaux religieux.

Soulagé de mes craintes, il m'en venait d'autres.

C'est que, comprenant enfin la puissance des gestes que ma timidité

n'avait osés jusqu'alors, je tremblais que Marthe n'appartînt à son

mari plus qu'elle ne voulait le prétendre.

Comme il m'est impossible de comprendre ce que je goûte la première

fois, je devais connaître ces jouissances de l'amour chaque jour

davantage.

En attendant, le faux plaisir m'apportait une vraie douleur d'homme:

la jalousie.

J'en voulais à Marthe, parce que je comprenais, à son visage

reconnaissant, tout ce que valent les liens de la chair. Je

maudissais l'homme qui avait avant moi éveillé son corps. Je

considérai ma sottise d'avoir vu en Marthe une vierge. À toute

autre époque, souhaiter la mort de son mari, c'eût été chimère

enfantine; mais ce vœu devenait presque aussi criminel que si

j'eusse tué. Je devais à la guerre mon bonheur naissant; j'en

attendais l'apothéose. J'espérais qu'elle servirait ma haine

comme un anonyme commet le crime à notre place.

Maintenant, nous pleurons ensemble; c'est la faute du bonheur.

Marthe me reproche de n'avoir pas empêché son mariage. «Mais

alors, serais-je dans ce lit choisi par moi? Elle vivrait chez

ses parents; nous ne pourrions nous voir. Elle n'aurait jamais

appartenu à Jacques, mais elle ne m'appartiendrait pas. Sans lui,

et ne pouvant comparer, peut-être regretterait-elle encore,

espérant mieux. Je ne hais pas Jacques. Je hais la certitude de

tout devoir à cet homme que nous trompons. Mais j'aime trop Marthe

pour trouver notre bonheur criminel.»

Le Diable au Corps: Roman · 第 2 / 7 段