RAYMOND RADIGUET
LE
DIABLE
AU CORPS
Roman
BERNARD GRASSET ÉDITEUR
61, RUE DES SAINTS-PÈRES
PARIS-VIe
Je vais encourir bien des reproches. Mais qu'y puis-je? Est-ce
ma faute si j'eus douze ans quelques mois avant la déclaration
de la guerre? Sans doute, les troubles qui me vinrent de cette
période extraordinaire furent d'une sorte qu'on n'éprouve jamais
à cet âge; mais comme il n'existe rien d'assez fort pour nous
vieillir malgré les apparences, c'est en enfant que je devais
me conduire dans une aventure où déjà un homme eût éprouvé de
l'embarras. Je ne suis pas le seul. Et mes camarades garderont
de cette époque un souvenir qui n'est pas celui de leurs aînés.
Que déjà ceux qui m'en veulent se représentent ce que fut la
guerre pour tant de très jeunes garçons: quatre ans de grandes
vacances.
Nous habitions à F..., au bord de la Marne. Mes parents condamnaient
plutôt la camaraderie mixte. La sensualité, qui naît avec nous
et se manifeste encore aveugle, y gagna au lieu d'y perdre.
Je n'ai jamais été un rêveur. Ce qui semble rêve aux autres,
plus crédules, me paraissait à moi aussi réel que le fromage
au chat, malgré la cloche de verre. Pourtant la cloche existe.
La cloche se cassant, le chat en profite, même si ce sont ses
maîtres qui la cassent et s'y coupent les mains.
Jusqu'à douze ans, je ne me vois aucune amourette, sauf pour
une petite fille, nommée Carmen, à qui je fis tenir, par un
gamin plus jeune que moi, une lettre dans laquelle je lui exprimais
mon amour. Je m'autorisai de cet amour pour solliciter un rendez-vous.
Ma lettre lui avait été remise le matin avant qu'elle se rendît
en classe. J'avais distingué la seule fillette qui me ressemblât,
parce qu'elle était propre, et allait à l'école accompagnée
d'une petite sœur, comme moi de mon petit frère. Afin que ces
deux témoins se tussent, j'imaginai de les marier, en quelque
sorte. À ma lettre, j'en joignis donc une de la part de mon
frère, qui ne savait pas écrire, pour Mlle Fauvette. J'expliquai
à mon frère mon entremise, et notre chance de tomber juste sur
deux sœurs de nos âges et douées de noms de baptême aussi exceptionnels.
J'eus la tristesse de voir que je ne m'étais pas mépris sur le bon
genre de Carmen, lorsque, après avoir déjeuné avec mes parents
qui me gâtaient et ne me grondaient jamais, je rentrai en classe.
À peine mes camarades à leurs pupitres--moi en haut de la classe,
accroupi pour prendre dans un placard, en ma qualité de premier,
les volumes de la lecture à haute voix,--le directeur entra.
Les élèves se levèrent. Il tenait une lettre à la main. Mes
jambes fléchirent, les volumes tombèrent, et je les ramassai,
tandis que le directeur s'entretenait avec le maître. Déjà,
les élèves des premiers bancs se tournaient vers moi, écarlate,
au fond de la classe, car ils entendaient chuchoter mon nom.
Enfin le directeur m'appela, et pour me punir finement, tout
en n'éveillant, croyait-il, aucune mauvaise idée chez les élèves,
me félicita d'avoir écrit une lettre de douze lignes sans aucune
faute. Il me demanda si je l'avais bien écrite seul, puis il
me pria de le suivre dans son bureau. Nous n'y allâmes point.
Il me morigéna dans la cour, sous l'averse. Ce qui troubla fort
mes notions de morale fut qu'il considérait comme aussi grave
d'avoir compromis la jeune fille (dont les parents lui avaient
communiqué ma déclaration), que d'avoir dérobé une feuille de
papier à lettres. Il me menaça d'envoyer cette feuille chez moi.
Je le suppliai de n'en rien faire. Il céda, mais me dit qu'il
conservait la lettre, et qu'à la première récidive il ne pourrait
plus cacher ma mauvaise conduite.
Ce mélange d'effronterie et de timidité déroutait les miens et
les trompait, comme à l'école ma facilité, véritable paresse,
me faisait prendre pour un bon élève.
Je rentrai en classe. Le professeur, ironique, m'appela Don
Juan. J'en fus extrêmement flatté, surtout de ce qu'il me cita
le nom d'une œuvre que je connaissais et que ne connaissaient
pas mes camarades. Son «Bonjour, Don Juan» et mon sourire entendu
transformèrent la classe à mon égard. Peut-être avait-elle déjà
su que j'avais chargé un enfant des petites classes de porter
une lettre à une «fille», comme disent les écoliers dans leur
dur langage. Cet enfant s'appelait Messager; je ne l'avais pas
élu d'après son nom, mais, quand même, ce nom m'avait inspiré
confiance.
À une heure, j'avais supplié le directeur de ne rien dire à
mon père; à quatre, je brûlais de lui raconter tout. Rien ne
m'y obligeait. Je mettrais cet aveu sur le compte de la franchise.
Sachant que mon père ne se fâcherait pas, j'étais, somme toute,
ravi qu'il connût ma prouesse.
J'avouai donc, ajoutant avec orgueil que le directeur m'avait
promis une discrétion absolue (comme à une grande personne). Mon
père voulait savoir si je n'avais pas forgé de toutes pièces
ce roman d'amour. Il vint chez le directeur. Au cours de cette
visite, il parla incidemment de ce qu'il croyait être une farce.--Quoi?
dit alors le directeur surpris et très ennuyé; il vous a raconté
cela? Il m'avait supplié de me taire, disant que vous le tueriez.
Ce mensonge du directeur l'excusait; il contribua encore à mon
ivresse d'homme. J'y gagnai séance tenante l'estime de mes camarades
et des clignements d'yeux du maître. Le directeur cachait sa
rancune. Le malheureux ignorait ce que je savais déjà: mon père,
choqué par sa conduite, avait décidé de me laisser finir mon
année scolaire, et de me reprendre. Nous étions alors au commencement
de juin. Ma mère ne voulant pas que cela influât sur mes prix,
mes couronnes, se réservait de dire la chose, après la distribution.
Ce jour venu, grâce à une injustice du directeur qui craignait
confusément les suites de son mensonge, seul de la classe, je
reçus la couronne d'or que méritait aussi le prix d'excellence.
Mauvais calcul: l'école y perdit ses deux meilleurs élèves, car
le père du prix d'excellence retira son fils.
Des élèves comme nous servaient d'appeaux pour en attirer d'autres.
Ma mère me jugeait trop jeune pour aller à Henri-IV. Dans son
esprit, cela voulait dire: pour prendre le train. Je restai deux
ans à la maison et travaillai seul.
Je me promettais des joies sans borne, car, réussissant à faire
en quatre heures le travail que ne fournissaient pas en deux
jours mes anciens condisciples, j'étais libre plus de la moitié
du jour. Je me promenais seul au bord de la Marne qui était
tellement notre rivière que mes sœurs disaient, en parlant de
la Seine, «une Marne». J'allais même dans le bateau de mon père,
malgré sa défense; mais je ne ramais pas, et sans m'avouer que
ma peur n'était pas celle de lui désobéir, mais la peur tout
court. Je lisais, couché dans ce bateau. En 1913 et 1914, deux
cents livres y passèrent. Point ce que l'on nomme de mauvais
livres, mais plutôt les meilleurs, sinon pour l'esprit, du moins
pour le mérite. Aussi, bien plus tard, à l'âge où l'adolescence
méprise les livres de la Bibliothèque rose, je pris goût à leur
charme enfantin, alors qu'à cette époque je ne les aurais voulu
lire pour rien au monde.
Le désavantage de ces récréations alternant avec le travail
était de transformer pour moi toute l'année en fausses vacances.
Ainsi, mon travail de chaque jour était-il peu de chose, mais,
comme, travaillant moins de temps que les autres, je travaillais
en plus pendant leurs vacances, ce peu de chose était le bouchon
de liège qu'un chat garde toute sa vie au bout de la queue, alors
qu'il préférerait sans doute un mois de casserole.
Les vraies vacances approchaient, et je m'en occupais fort peu
puisque c'était pour moi le même régime. Le chat regardait toujours
le fromage sous la cloche. Mais vint la guerre. Elle brisa la
cloche. Les maîtres eurent d'autres chats à fouetter et le chat
se réjouit.
À vrai dire, chacun se réjouissait en France. Les enfants, leurs
livres de prix sous le bras, se pressaient devant les affiches.
Les mauvais élèves profitaient du désarroi des familles.
Nous allions chaque jour, après dîner, à la gare de J..., à
deux kilomètres de chez nous, voir passer les trains militaires.
Nous emportions des campanules et nous les lancions aux soldats.
Des dames en blouse versaient du vin rouge dans les bidons et
en répandaient des litres sur le quai jonché de fleurs. Tout cet
ensemble me laisse un souvenir de feu d'artifice. Et jamais tant
de vin gaspillé, de fleurs mortes. Il fallut pavoiser les fenêtres
de notre maison.
Bientôt, nous n'allâmes plus à J... Mes frères et mes soeurs
commençaient d'en vouloir à la guerre; ils la trouvaient longue.
Elle leur supprimait le bord de la mer. Habitués à se lever tard,
il leur fallait acheter les journaux à six heures. Pauvre distraction!
Mais vers le vingt août, ces jeunes monstres reprennent espoir.
Au lieu de quitter la table où les grandes personnes s'attardent,
il y restent pour entendre mon père parler de départ. Sans doute
n'y aurait-il plus de moyens de transport. Il faudrait voyager
très loin à bicyclette. Mes frères plaisantent ma petite sœur.
Les roues de sa bicyclette ont à peine quarante centimètres de
diamètre: «On te laissera seule sur la route.» Ma sœur sanglote.
Mais quel entrain pour astiquer les machines! Plus de paresse.
Ils proposent de réparer la mienne. Ils se lèvent dès l'aube
pour connaître les nouvelles. Tandis que chacun s'étonne, je
découvre enfin les mobiles de ce patriotisme: un voyage à bicyclette!
jusqu'à la mer! et une mer plus loin, plus jolie que d'habitude.
Ils eussent brûlé Paris pour partir plus vite. Ce qui terrifiait
l'Europe était devenu leur unique espoir.
L'égoïsme des enfants est-il si différent du nôtre? L'été, à
la campagne, nous maudissons la pluie qui tombe, et les cultivateurs
la réclament.
Il est rare qu'un cataclysme se produise sans phénomènes avant-coureurs.
L'attentat autrichien, l'orage du procès Caillaux répandaient une
atmosphère irrespirable, propice à l'extravagance. Ainsi, mon vrai
souvenir de guerre précède la guerre.
Voici comment:
Nous nous moquions, mes frères et moi, d'un de nos voisins,
bonhomme grotesque, nain à barbiche blanche et à capuchon, conseiller
municipal, nommé Maréchaud. Tout le monde l'appelait le père
Maréchaud. Bien que porte à porte, nous nous défendions de le
saluer, ce dont il enrageait si fort, qu'un jour, n'y tenant plus,
il nous aborda sur la route et nous dit: «Eh bien! on ne salue
pas un conseiller municipal?» Nous nous sauvâmes. À partir de
cette impertinence, les hostilités furent déclarées. Mais que
pouvait contre nous un conseiller municipal? En revenant de
l'école, et en y allant, mes frères tiraient sa sonnette, avec
d'autant plus d'audace que le chien, qui pouvait avoir mon âge,
n'était pas à craindre.
La veille du 14 juillet 1914, en allant à la rencontre de mes
frères, quelle ne fut pas ma surprise de voir un attroupement
devant la grille des Maréchaud! Quelques tilleuls élagués cachaient
mal leur villa au fond du jardin. Depuis deux heures de l'après-midi,
leur jeune bonne, étant devenue folle, se réfugiait sur le toit
et refusait de descendre. Déjà les Maréchaud, épouvantés par le
scandale, avaient clos leurs volets, si bien que le tragique de
cette folle sur un toit s'augmentait de ce que la maison parût
abandonnée. Des gens criaient, s'indignaient que ses maîtres
ne fissent rien pour sauver cette malheureuse. Elle titubait
sur les tuiles, sans, d'ailleurs, avoir l'air d'une ivrogne.
J'eusse voulu pouvoir rester là toujours, mais notre bonne,
envoyée par ma mère, vint nous rappeler au travail. Sans cela,
je serais privé de fête. Je partis la mort dans l'âme, et priant
Dieu que la bonne fût encore sur le toit, lorsque j'irais chercher
mon père à la gare.
Elle était à son poste, mais les rares passants revenaient de
Paris, se dépêchaient pour rentrer dîner, et ne pas manquer le
bal. Ils ne lui accordaient qu'une minute distraite.
Du reste, jusqu'ici, pour la bonne, il ne s'agissait encore que
de répétition plus ou moins publique. Elle devait débuter le soir,
selon l'usage, les girandoles lumineuses lui formant une véritable
rampe. Il y avait à la fois celles de l'avenue et celles du jardin,
car les Maréchaud, malgré leur absence feinte, n'avaient osé se
dispenser d'illuminer, comme notables. Au fantastique de cette
maison du crime, sur le toit de laquelle se promenait, comme sur
un pont de navire pavoisé, une femme aux cheveux flottants,
contribuait beaucoup la voix de cette femme: inhumaine, gutturale,
d'une douceur qui donnait la chair de poule.
Les pompiers d'une petite commune étant des «volontaires», ils
s'occupent tout le jour d'autre chose que de pompes. C'est le
laitier, le pâtissier, le serrurier, qui, leur travail fini,
viendront éteindre l'incendie, s'il ne s'est pas éteint de lui-même.
Dès la mobilisation, nos pompiers formèrent en outre une sorte de
milice mystérieuse faisant des patrouilles, des manœuvres et
des rondes de nuit. Ces braves arrivèrent enfin et fendirent
la foule.
Une femme s'avança. C'était l'épouse d'un conseiller municipal,
adversaire de Maréchaud, et qui, depuis quelques minutes, s'apitoyait
bruyamment sur la folle. Elle fit des recommandations au capitaine:
«Essayez de la prendre par la douceur; elle en est tellement privée,
la pauvre petite, dans cette maison où on la bat. Surtout, si c'est
la crainte d'être renvoyée, de se trouver sans place, qui la fait
agir, dites-lui que je la prendrai chez moi. Je lui doublerai ses
gages.»
Cette charité bruyante produisit un effet médiocre sur la foule.
La dame l'ennuyait. On ne pensait qu'à la capture. Les pompiers,
au nombre de six, escaladèrent la grille, cernèrent la maison,
grimpant de tous les côtés. Mais à peine l'un d'eux apparut-il
sur le toit, que la foule, comme les enfants à Guignol, se mit
à vociférer, à prévenir la victime.
--Taisez-vous donc! criait la dame, ce qui excitait les «En
voilà un! En voilà un!» du public. À ces cris, la folle, s'armant
de tuiles, en envoya une sur le casque du pompier parvenu au
faite. Les cinq autres redescendirent aussitôt.
Tandis que les tirs, les manèges, les baraques, place de la
Mairie, se lamentaient de voir si peu de clientèle, une nuit
où la recette devait être fructueuse, les plus hardis voyous
escaladaient les murs et se pressaient sur la pelouse pour suivre
la chasse. La folle disait des choses que j'ai oubliées, avec
cette profonde mélancolie résignée que donne aux voix la certitude
qu'on a raison, que tout le monde se trompe. Les voyous, qui
préféraient ce spectacle à la foire, voulaient cependant combiner
les plaisirs. Aussi, tremblants que la folle fût prise en leur
absence, couraient-ils faire vite un tour de chevaux de bois.
D'autres, plus sages, installés sur les branches des tilleuls,
comme pour la revue de Vincennes, se contentaient d'allumer
des feux de Bengale, des pétards.
On imagine l'angoisse du couple Maréchaud, chez soi, enfermé
au milieu de ce bruit et de ces lueurs.
Le conseiller municipal, époux de la dame charitable, grimpé
sur le petit mur de la grille, improvisait un discours sur la
couardise des propriétaires. On l'applaudit.
Croyant que c'était elle qu'on applaudissait, la folle saluait,
un paquet de tuiles sous chaque bras, car elle en jetait une
chaque fois que miroitait un casque. De sa voix inhumaine, elle
remerciait qu'on l'eût enfin comprise. Je pensai à quelque fille,
capitaine corsaire, restant seule sur son bateau qui sombre.
La foule se dispersait, un peu lasse. J'avais voulu rester avec
mon père, tandis que ma mère, pour assouvir ce besoin de mal au
cœur qu'ont les enfants, conduisait les siens de manège en montagnes
russes. Certes, j'éprouvais cet étrange besoin plus vivement que
mes frères. J'aimais-que mon cœur batte vite et irrégulièrement.
Ce spectacle, d'une poésie profonde, me satisfaisait davantage.
«Comme tu es pâle», avait dit ma mère. Je trouvai le prétexte
des feux de Bengale. Ils me donnaient, dis-je, une couleur verte.
--Je crains tout de même que cela l'impressionne trop, dit-elle
à mon père.
--Oh! répondit-il, personne n'est plus insensible. Il peut regarder
n'importe quoi, sauf un lapin qu'on écorche.
Mon père disait cela pour que je restasse. Mais il savait que ce
spectacle me bouleversait. Je sentais qu'il le bouleversait aussi.
Je lui demandai de me prendre sur ses épaules pour mieux voir. En
réalité, j'allais m'évanouir, mes jambes ne me portaient plus.
Maintenant on ne comptait qu'une vingtaine de personnes. Nous
entendîmes les clairons. C'était la retraite aux flambeaux.
Cent torches éclairaient soudain la folle, comme, après la lumière
douce des rampes, le magnésium éclate pour photographier une
nouvelle étoile. Alors, agitant ses mains en signe d'adieu, et
croyant à la fin du monde, ou simplement qu'on allait la prendre,
elle se jeta du toit, brisa la marquise dans sa chute, avec un
fracas épouvantable, pour venir s'aplatir sur les marches de
pierre. Jusqu'ici j'avais essayé de supporter tout, bien que
mes oreilles tintassent et que le cœur me manquât. Mais quand
j'entendis des gens crier: «Elle vit encore», je tombai, sans
connaissance, des épaules de mon père.
Revenu à moi, il m'entraîna au bord de la Marne. Nous y restâmes
très tard, en silence, allongés dans l'herbe.
Au retour, je crus voir derrière la grille une silhouette blanche,
le fantôme de la bonne! C'était le père Maréchaud en bonnet de
coton, contemplant les dégâts, sa marquise, ses tuiles, ses
pelouses, ses massifs, ses marches couvertes de sang, son prestige
détruit.
Si j'insiste sur un tel épisode, c'est qu'il fait comprendre mieux
que tout autre l'étrange période de la guerre, et combien, plus
que le pittoresque, me frappait la poésie des choses.
Nous entendîmes le canon. On se battait près de Meaux. On racontait
que des uhlans avaient été capturés près de Lagny, à quinze kilomètres
de chez nous. Tandis que ma tante parlait d'une amie, enfuie dès
les premiers jours, après avoir enterré dans son jardin des
pendules, des boîtes de sardines, je demandai à mon père le moyen
d'emporter nos vieux livres; c'est ce qu'il me coûtait le plus
de perdre.
Enfin, au moment où nous nous apprêtions à la fuite, les journaux
nous apprirent que c'était inutile.
Mes sœurs, maintenant, allaient à J... porter des paniers de poires
aux blessés. Elles avaient découvert un dédommagement, médiocre, il
est vrai, à tous leurs beaux projets écroulés. Quand elles arrivaient
à J..., les paniers étaient presque vides!
Je devais entrer au Lycée Henri-IV; mais mon père préféra me garder
encore un an à la campagne. Ma seule distraction de ce morne hiver
fut de courir chez notre marchande journaux, pour être sûr d'avoir
un exemplaire du _Mot_, journal qui me plaisait et paraissait
le samedi. Ce jour-là, je n'étais jamais levé tard.
Mais le printemps arriva, qu'égayèrent mes premières incartades.
Sous prétexte de quêtes, ce printemps, plusieurs fois, je me
promenai, endimanché, une jeune personne à ma droite. Je tenais
le tronc; elle, la corbeille d'insignes. Dès la seconde quête,
des confrères m'apprirent à profiter de ces journées libres où
l'on me jetait dans les bras d'une petite fille. Dès lors, nous
nous empressions de recueillir, le matin, le plus d'argent possible,
remettions à midi notre récolte à la dame patronnesse et allions
toute la journée polissonner sur les coteaux de Chennevières.
Pour la première fois, j'eus un ami. J'aimais à quêter avec sa
sœur. Pour la première fois, je m'entendais avec un garçon aussi
précoce que moi, admirant même sa beauté, son effronterie. Notre
mépris commun pour ceux de notre âge nous rapprochait encore. Nous
seuls, nous jugions capables de comprendre les choses; et, enfin,
nous seuls, nous trouvions dignes des femmes. Nous nous croyions
des hommes. Par chance, nous n'allions pas être séparés. René allait
déjà au Lycée Henri-IV, et je serais dans sa classe, en troisième.
Il ne devait pas apprendre le grec; il me fit cet extrême sacrifice
de convaincre ses parents de le lui laisser apprendre. Ainsi, nous
serions toujours ensemble. Comme il n'avait pas fait sa première
année, c'était s'obliger à des répétitions particulières. Les
parents de René n'y comprirent rien, qui, l'année précédente,
devant ses supplications, avaient consenti à ce qu'il n'étudiât
pas le grec. Ils y virent l'effet de ma bonne influence, et, s'ils
supportaient ses autres camarades, j'étais, du moins, le seul ami
qu'ils approuvassent.
Pour la première fois, nul jour des vacances de cette année ne
me fut pesant. Je connus donc que personne n'échappe à son âge,
et que mon dangereux mépris s'était fondu comme glace dès que
quelqu'un avait bien voulu prendre garde à moi, de la façon qui
me convenait. Nos commîmes avances raccourcirent de moitié la
route que l'orgueil de chacun de nous avait à faire.
Le jour de la rentrée des classes, René me fut un guide précieux.
Avec lui tout me devenait plaisir, et moi qui, seul, ne pouvais
avancer d'un pas, j'aimais faire à pied, deux fois par jour, le
trajet qui sépare Henri-IV de la gare de la Bastille, où nous
prenions notre train.
Trois ans passèrent ainsi, sans autre amitié et sans autre espoir
que les polissonneries du jeudi--avec les petites filles que les
parents de mon ami nous fournissaient innocemment, invitant ensemble
à goûter les amis de leur fils et les amies de leur fille--, menues
faveurs que nous dérobions, et qu'elles nous dérobaient, sous
prétexte de jeux à gages.
La belle saison venue, mon père aimait à nous emmener, mes frères
et moi, dans de longues promenades. Un de nos buts favoris était
Ormesson, et de suivre le Morbras, rivière large d'un mètre,
traversant, des prairies où poussent des fleurs qu'on ne rencontre
nulle part ailleurs, et dont j'ai oublié le nom. Des touffes de
cresson ou de menthe cachent au pied qui se hasarde l'endroit où
commence l'eau. La rivière charrie au printemps des milliers de
pétales blancs et roses. Ce sont les aubépines.
Un dimanche d'avril 1917, comme cela nous arrivait souvent, nous
prîmes le train pour La Varenne, d'où nous devions nous rendre
à pied à Ormesson. Mon père me dit que nous retrouverions à La
Varenne des gens agréables, les Grangier. Je les connaissais
pour avoir vu le nom de leur fille, Marthe, dans le catalogue
d'une exposition de peinture. Un jour, j'avais entendu mes parents
parler de la visite d'un M. Grangier. Il était venu, avec un carton
empli des œuvres de sa fille, âgée de dix-huit ans. Marthe était
malade. Son père aurait voulu lui faire une surprise: que ses
aquarelles figurassent dans une exposition de charité dont ma
mère était présidente. Ces aquarelles étaient sans nulle recherche;
on y sentait la bonne élève du cours de dessin, tirant la langue,
léchant les pinceaux.
Sur le quai de la gare de La Varenne, les Grangier nous attendaient.
M. et Mme Grangier devaient être du même âge, approchant de la
cinquantaine. Mais Mme Grangier paraissait l'aînée de son mari;
son inélégance, sa taille courte, firent qu'elle me déplut au
premier coup d'œil.
Au cours de cette promenade, je devais remarquer qu'elle fronçait
souvent les sourcils, ce qui couvrait son front de rides auxquelles
il fallait une minute pour disparaître. Afin qu'elle eût tous les
motifs de me déplaire, sans que je me reprochasse d'être injuste,
je souhaitais qu'elle employât des façons de parler assez communes.
Sur ce point, elle me déçut.
Le père, lui, avait l'air d'un brave homme, ancien sous-officier,
adoré de ses soldats. Mais où était Marthe? Je tremblais à la
perspective d'une promenade sans autre compagnie que celle de
ses parents. Elle devait venir par le prochain train, «dans un
quart d'heure, expliqua Mme Grangier, n'ayant pu être prête
à temps. Son frère arriverait avec elle».
Quand le train entra en gare, Marthe était debout sur le marchepied
du wagon. «Attends bien que le train s'arrête», lui cria sa mère...
Cette imprudente me charma.
Sa robe, son chapeau, très simples, prouvaient son peu d'estime
pour l'opinion des inconnus. Elle donnait la main à un petit
garçon qui paraissait avoir onze ans. C'était son frère, enfant
pâle, aux cheveux d'albinos, et dont tous les gestes trahissaient
la maladie.
Sur la route, Marthe et moi marchions en tête. Mon père marchait
derrière, entre les Grangier.
Mes frères, eux, bâillaient, avec ce nouveau petit camarade
chétif, à qui l'on défendait de courir.
Comme je complimentais Marthe sur ses aquarelles, elle me répondit
modestement que c'étaient des études. Elle n'y attachait aucune
importance. Elle me montrerait mieux, des fleurs «stylisées». Je
jugeai bon, pour la première fois, de ne pas lui dire que je
trouvais ces sortes de fleurs ridicules.
Sous son chapeau elle ne pouvait bien me voir. Moi, je l'observais.
--Vous ressemblez peu à madame votre mère, lui dis-je.
C'était un madrigal.
--On me le dit quelquefois; mais, quand vous viendrez à la maison,
je vous montrerai des photographies de maman lorsqu'elle était
jeune; je lui ressemble beaucoup.
Je fus attristé de cette réponse, et je priai Dieu de ne point
voir Marthe quand elle aurait l'âge de sa mère.
Voulant dissiper le malaise de cette réponse pénible, et ne
comprenant pas que, pénible, elle ne pouvait l'être que pour
moi, puisque heureusement Marthe ne voyait point sa mère avec
mes yeux, je lui dis:
--Vous avez tort de vous coiffer de la sorte, les cheveux lisses
vous iraient mieux.
Je restai terrifié, n'ayant jamais dit pareille chose à une
femme. Je pensais à la façon dont j'étais coiffé, moi.
--Vous pourrez le demander à maman (comme si elle avait besoin
de se justifier!); d'habitude, je ne me coiffe pas si mal, mais
j'étais déjà en retard et je craignais de manquer le second
train. D'ailleurs, je n'avais pas l'intention d'ôter mon chapeau.
«Quelle fille est-ce donc, pensais-je, pour admettre qu'un gamin
la querelle à propos de ses mèches?»
J'essayai de deviner ses goûts en littérature; je fus heureux
qu'elle connût Baudelaire et Verlaine, charmé de la façon dont
elle aimait Baudelaire, qui n'était pourtant pas la mienne.
J'y discernais une révolte. Ses parents avaient fini par admettre
ses goûts. Marthe leur en voulait que ce fut par tendresse. Son
fiancé, dans ses lettres, lui parlait de ce qu'il lisait, et
s'il lui conseillait certains livres, il lui en défendait d'autres.
Il lui avait défendu _Les Fleurs du Mal._ Désagréablement surpris
d'apprendre qu'elle était fiancée, je me réjouis de savoir qu'elle
désobéissait à un soldat assez nigaud pour craindre Baudelaire.
Je fus heureux de sentir qu'il devait souvent choquer Marthe.
Après la première surprise désagréable, je me félicitai de son
étroitesse, d'autant mieux que j'eusse craint, s'il avait lui
aussi goûté _Les Fleurs du Mal_, que leur futur appartement ressemblât
à celui de _La Mort des Amants._ Je me demandai ensuite ce que
cela pouvait bien me faire.
Son fiancé lui avait aussi défendu les académies de dessin. Moi
qui n'y allais jamais, je lui proposai de l'y conduire, ajoutant
que j'y travaillais souvent. Mais, craignant ensuite que mon mensonge
ne fût découvert, je la priai de n'en point parler à mon père. Il
ignorait, dis-je, que je manquais des cours de gymnastique pour me
rendre à la Grande-Chaumière. Car je ne voulais pas qu'elle pût se
figurer que je cachais l'académie à mes parents, parce qu'ils me
défendaient de voir des femmes nues. J'étais heureux qu'il se fît
un secret entre nous, et moi, timide, me sentais déjà tyrannique
avec elle.
J'étais fier aussi d'être préféré à la campagne, car nous n'avions
pas encore fait allusion au décor de notre promenade. Quelquefois
ses parents l'appelaient: «Regarde, Marthe, à ta droite, comme les
coteaux de Chennevières sont jolis», ou bien, son frère s'approchait
d'elle et lui demandait le nom d'une fleur qu'il venait de cueillir.
Elle leur accordait d'attention distraite juste assez pour qu'ils
ne se fâchassent point.
Nous nous assîmes dans les prairies d'Ormesson. Dans ma candeur,
je regrettais d'avoir été si loin, et d'avoir tellement précipité
les choses. «Après une conversation moins sentimentale, plus
naturelle, pensai-je, je pourrais éblouir Marthe, et m'attirer
la bienveillance de ses parents, en racontant le passé de ce
village.» Je m'en abstins. Je croyais avoir des raisons profondes,
et pensais qu'après tout ce qui s'était passé, une conversation
tellement en dehors de nos inquiétudes communes ne pourrait que
rompre le charme. Je croyais qu'il s'était passé des choses graves.
C'était d'ailleurs vrai; simplement, je le sus dans la suite,
parce que Marthe avait faussé notre conversation dans le même
sens que moi. Mais moi qui ne pouvais m'en rendre compte, je me
figurais lui avoir adressé des paroles significatives. Je croyais
avoir déclaré mon amour à une personne insensible. J'oubliais
que M. et Mme Grangier eussent pu entendre sans le moindre inconvénient
tout ce que j'avais dit à leur fille; mais, moi, aurais-je pu le
lui dire en leur présence?
--Marthe ne m'intimide pas, me répétais-je. Donc, seuls, ses
parents et mon père m'empêchent de me pencher sur son cou et de
l'embrasser.
Profondément en moi, un autre garçon se félicitait de ces trouble-fêtes.
Celui-ci pensait:
--Quelle chance que je ne me trouve pas seul avec elle! Car je
n'oserais pas davantage l'embrasser, et n'aurais aucune excuse.
Ainsi triche le timide.
Nous reprenions le train à la gare de Sucy. Ayant une bonne
demi-heure à l'attendre, nous nous assîmes à la terrasse d'un
café. Je dus subir les compliments de Mme Grangier. Ils m'humiliaient.
Ils rappelaient à sa fille que je n'étais encore qu'un lycéen,
qui passerait son baccalauréat dans un an. Marthe voulut boire
de la grenadine; j'en commandai aussi. Le matin encore, je me
serais cru déshonoré en buvant de la grenadine. Mon père n'y
comprenait rien. Il me laissait toujours servir des apéritifs.
Je tremblai qu'il me plaisantât sur ma sagesse. Il le fit, mais
à mots couverts, de façon que Marthe ne devinât pas que je buvais
de la grenadine pour faire comme elle.
Arrivés à F..., nous dîmes adieu aux Grangier. Je promis à Marthe
de lui porter, le jeudi suivant, la collection du journal _Le
Mot_ et _Une Saison en enfer._
--Encore un titre qui plairait à mon fiancé!
Elle riait.
--Voyons, Marthe! dit, fronçant les sourcils, sa mère qu'un tel
manque de soumission choquait toujours.
Mon père et mes frères s'étaient ennuyés, qu'importe! Le bonheur
est égoïste.
Le lendemain, au lycée, je n'éprouvai pas le besoin de raconter
à René, à qui je disais tout, ma journée du dimanche. Mais je
n'étais pas d'humeur à supporter qu'il me raillât de n'avoir pas
embrassé Marthe en cachette. Autre chose m'étonnait; c'est qu'aujourd'hui
je trouvai René moins différent de mes camarades.
Ressentant de l'amour pour Marthe, j'en ôtais à René, à mes parents,
à mes sœurs.
Je me promettais bien cet effort de volonté de ne pas venir la
voir avant le jour de notre rendez-vous. Pourtant, le mardi soir,
ne pouvant attendre, je sus trouver à ma faiblesse de bonnes
excuses qui me permissent de porter après dîner le livre et les
journaux. Dans cette impatience, Marthe verrait la preuve de
mon amour, disais-je, et si elle refuse de la voir, je saurai
bien l'y contraindre.
Pendant un quart d'heure, je courus comme un fou jusqu'à sa
maison. Alors, craignant de la déranger pendant son repas, j'attendis,
en nage, dix minutes, devant la grille. Je pensais que pendant
ce temps mes palpitations de cœur s'arrêteraient. Elles augmentaient,
au contraire. Je manquai tourner bride, mais depuis quelques
minutes, d'une fenêtre voisine, une femme me regardait curieusement,
voulant savoir ce que je faisais, réfugié contre cette porte. Elle
me décida. Je sonnai. J'entrai dans la maison. Je demandai à la
domestique si Madame était chez elle. Presque aussitôt, Mme Grangier
parut dans la petite pièce où l'on m'avait introduit. Je sursautai,
comme si la domestique eût dû comprendre que j'avais demandé
«Madame» par convenance et que je voulais voir «Mademoiselle».
Rougissant, je priai Mme Grangier de m'excuser de la déranger à
pareille heure, comme s'il eût été une heure du matin: ne pouvant
venir jeudi, j'apportais le livre et les journaux à sa fille.
--Cela tombe à merveille, me dit Mme Grangier, car Marthe n'aurait
pu vous recevoir. Son fiancé a obtenu une permission, quinze
jours plus tôt qu'il ne pensait. Il est arrivé hier, et Marthe
dîne ce soir chez ses futurs beaux-parents.
Je m'en allai donc, et puisque je n'avais plus de chance de la
revoir jamais, croyais-je, m'efforçai de ne plus penser à Marthe,
et, par cela même, ne pensant qu'à elle.
Pourtant, un mois après, un matin, sautant de mon wagon à la
gare de la Bastille, je la vis qui descendait d'un autre. Elle
allait choisir dans des magasins différentes choses, en vue de
son mariage. Je lui demandai de m'accompagner jusqu'à Henri-IV.
--Tiens! dit-elle, l'année prochaine, quand vous serez en seconde,
vous aurez mon beau-père pour professeur de géographie.
Vexé qu'elle me parlât études, comme si aucune autre conversation
n'eût été de mon âge, je lui répondis aigrement que ce serait
assez drôle.
Elle fronça les sourcils. Je pensai à sa mère.
Nous arrivions à Henri-IV, et, ne voulant pas la quitter sur ces
paroles que je croyais blessantes, je décidai d'entrer en classe
une heure plus tard, après le cours de dessin. Je fus heureux
qu'en cette circonstance Marthe ne montrât pas de sagesse, ne me
fît aucun reproche, et, plutôt, semblât me remercier d'un tel
sacrifice, en réalité nul. Je lui fus reconnaissant qu'en échange
elle ne me proposât point de l'accompagner dans ses courses,
mais qu'elle me donnât son temps comme je lui donnais le mien.
Nous étions maintenant dans le jardin du Luxembourg; neuf heures
sonnèrent à l'horloge du Sénat. Je renonçai au lycée. J'avais
dans ma poche, par miracle, plus d'argent que n'en a d'habitude
un collégien en deux ans, ayant la veille vendu mes timbres-poste
les plus rares à la Bourse aux timbres, qui se tient derrière
le Guignol des Champs-Élysées.
Au cours de la conversation, Marthe m'ayant appris qu'elle déjeunait
chez ses beaux-parents, je décidai de la résoudre à rester avec moi.
La demie de neuf heures sonnait. Marthe sursauta, point encore
habituée à ce qu'on abandonnât pour elle tous ses devoirs de classe.
Mais, voyant que je restais sur ma chaise de fer, elle n'eut pas
le courage de me rappeler que j'aurais dû être assis sur les bancs de
Henri-IV.
Nous restions immobiles. Ainsi doit être le bonheur. Un chien sauta
du bassin et se secoua. Marthe se leva, comme quelqu'un qui, après
la sieste, et le visage encore enduit de sommeil, secoue ses rêves.
Elle faisait avec ses bras des mouvements de gymnastique. J'en
augurai mal pour notre entente.
--Ces chaises sont trop dures, me dit-elle, comme pour s'excuser
d'être debout.
Elle portait une robe de foulard, chiffonnée depuis qu'elle s'était
assise. Je ne pus m'empêcher d'imaginer les dessins que le cannage
imprime sur la peau.
--Allons! accompagnez-moi dans les magasins, puisque vous êtes
décidé à ne pas aller en classe, dit Marthe, faisant pour la première
fois allusion à ce que je négligeais pour elle.
Je l'accompagnai dans plusieurs maisons de lingerie, l'empêchant
de commander ce qui lui plaisait et ne me plaisait pas; par exemple,
évitant le rose, qui m'importune, et qui était sa couleur favorite.
Après ces premières victoires, il fallait obtenir de Marthe
qu'elle ne déjeunât pas chez ses beaux-parents. Ne pensant pas
qu'elle pouvait leur mentir pour le simple plaisir de rester en
ma compagnie, je cherchai ce qui la déterminerait à me suivre
dans l'école buissonnière. Elle rêvait de connaître un bar américain.
Elle n'avait jamais osé demander à son fiancé de l'y conduire.
D'ailleurs, il ignorait les bars. Je tenais mon prétexte. À son
refus, empreint d'une véritable déception, je pensai qu'elle
viendrait. Au bout d'une demi-heure, ayant usé de tout pour la
convaincre, et n'insistant même plus, je l'accompagnai chez ses
beaux-parents, dans l'état d'esprit d'un condamné à mort espérant
jusqu'au dernier moment qu'un coup de main se fera sur la route
du supplice. Je voyais s'approcher la rue, sans que rien se
produisît. Mais soudain, Marthe, frappant à la vitre, arrêta
le chauffeur du taxi devant un bureau de poste.
Elle me dit:
--Attendez-moi une seconde. Je vais téléphoner à ma belle-mère
que je suis dans un quartier trop éloigné pour arriver à temps.
Au bout de quelques minutes, n'en pouvant plus d'impatience,
j'avisai une marchande de fleurs et je choisis une à une des
roses rouges, dont je fis faire une botte. Je ne pensais pas
tant au plaisir de Marthe qu'à la nécessité pour elle de mentir
encore ce soir pour expliquer à ses parents d'où venaient les
roses. Notre projet, lors de la première rencontre, d'aller à
une académie de dessin; le mensonge du téléphone qu'elle répéterait,
ce soir, à ses parents, mensonge auquel s'ajouterait celui des
roses, m'étaient des faveurs plus douces qu'un baiser. Car, ayant
souvent embrassé, sans grand plaisir, des lèvres de petites filles,
et oubliant que c'était parce que je ne les aimais pas, je désirais
peu les lèvres de Marthe. Tandis qu'une telle complicité m'était
restée, jusqu'à ce jour, inconnue.
Marthe sortait de la poste, rayonnante, après le premier mensonge.
Je donnai au chauffeur l'adresse d'un bar de la rue Daunou.
Elle s'extasiait, comme une pensionnaire, sur la veste blanche
du barman, la grâce avec laquelle il secouait les gobelets d'argent,
les noms bizarres ou poétiques des mélanges. Elle respirait de
temps en temps les roses rouges dont elle se promettait de faire
une aquarelle, qu'elle me donnerait en souvenir de cette journée.
Je lui demandai de me montrer une photographie de son fiancé. Je le
trouvai beau. Sentant déjà quelle importance elle attachait à mes
opinions, je poussai l'hypocrisie jusqu'à lui dire qu'il était très
beau, mais d'un air peu convaincu, pour lui donner à penser
que je le lui disais par politesse. Ce qui, selon moi, devait
jeter le trouble dans l'âme de Marthe, et, de plus, m'attirer sa
reconnaissance.
Mais, l'après-midi, il fallut songer au motif de son voyage.
Son fiancé, dont elle savait les goûts, s'en était remis complètement
à elle du soin de choisir leur mobilier. Mais sa mère voulait à
toute force la suivre. Marthe, enfin, en lui promettant de ne pas
faire de folies, avait obtenu de venir seule. Elle devait, ce
jour-là, choisir quelques meubles pour leur chambre à coucher.
Bien que je me fusse promis de ne montrer d'extrême plaisir ou
déplaisir à aucune des paroles de Marthe, il me fallut faire un
effort pour continuer de marcher sur le boulevard d'un pas tranquille
qui maintenant ne s'accordait plus avec le rythme de mon cœur.
Cette obligation d'accompagner Marthe m'apparut comme une malchance.
Il fallait donc l'aider à choisir une chambre pour elle et un autre!
Puis, j'entrevis le moyen de choisir une chambre pour Marthe et pour
moi.
J'oubliais si vite son fiancé, qu'au bout d'un quart d'heure de
marche, on m'aurait surpris en me rappelant que, dans cette chambre,
un autre dormirait auprès d'elle.
Son fiancé goûtait le style Louis XV.
Le mauvais goût de Marthe était autre; elle aurait plutôt versé
dans le japonais. Il me fallut donc les combattre tous deux. C'était
à qui jouerait le plus vite. Au moindre mot de Marthe, devinant
ce qui la tentait, il me fallait lui désigner le contraire, qui ne
me plaisait pas toujours, afin de me donner l'apparence de céder
à ses caprices, quand j'abandonnerais un meuble pour un autre, qui
dérangeait moins son œil.
Elle murmurait: «Lui qui voulait une chambre rose.» N'osant même
plus m'avouer ses propres goûts, elle les attribuait à son fiancé.
Je devinai que dans quelques jours nous les raillerions ensemble.
Pourtant je ne comprenais pas bien cette faiblesse. «Si elle ne
m'aime pas, pensai-je, quelle raison a-t-elle de me céder, de
sacrifier ses préférences, et celles de ce jeune homme, aux miennes?»
Je n'en trouvai aucune. La plus modeste eût été encore de me dire
que Marthe m'aimait. Pourtant j'étais sûr du contraire.
Marthe m'avait dit: «Au moins laissons-lui l'étoffe
rose.»--«Laissons-lui!» Rien que pour ce mot, je me sentais
près de lâcher prise. Mais «lui laisser l'étoffe rose» équivalait
à tout abandonner. Je représentai à Marthe combien ces murs
roses gâcheraient les meubles simples que «nous avions choisis»,
et, reculant encore devant le scandale, lui conseillai de faire
peindre les murs de sa chambre à la chaux!
C'était le coup de grâce. Toute la journée Marthe avait été
tellement harcelée qu'elle le reçut sans révolte. Elle se contenta
de me dire: «En effet, vous avez raison.»
À la fin de cette journée éreintante, je me félicitai du pas
que j'avais fait. J'étais parvenu à transformer, meuble à meuble,
ce mariage d'amour, ou plutôt d'amourette, en un mariage de
raison, et lequel! puisque la raison n'y tenait aucune place,
chacun ne trouvant chez l'autre que les avantages qu'offre un
mariage d'amour.
En me quittant, ce soir-là, au lieu d'éviter désormais mes conseils,
elle m'avait prié de l'aider les jours suivants dans le choix de ses
autres meubles. Je le lui promis, mais à condition qu'elle me
jurât de ne jamais le dire à son fiancé, puisque la seule raison
qui pût à la longue lui faire admettre ces meubles, s'il avait de
l'amour pour Marthe, c'était de penser que tout sortait d'elle,
de son bon plaisir, qui deviendrait le leur.
Quand je rentrai à la maison, je crus lire dans le regard de
mon père qu'il avait déjà appris mon escapade. Naturellement
il ne savait rien; comment eût-il pu le savoir?
«Bah! Jacques s'habituera bien à cette chambre», avait dit Marthe.
En me couchant, je me répétai que, si elle songeait à son mariage
avant de dormir, elle devait, ce soir, l'envisager de toute autre
sorte qu'elle ne l'avait fait les jours précédents. Pour moi,
quelle que fût l'issue de cette idylle, j'étais, d'avance, bien
vengé de son Jacques: je pensais à la nuit de noces dans cette
chambre austère, dans «ma» chambre!
Le lendemain matin, je guettai dans la rue le facteur qui devait
apporter une lettre d'absence. Il me la remit, je l'empochai,
jetant les autres dans la boîte de notre grille. Procédé trop
simple pour ne pas en user toujours.
Manquer la classe voulait dire, selon moi, que j'étais amoureux
de Marthe. Je me trompais. Marthe ne m'était que le prétexte de
cette école buissonnière. Et la preuve, c'est qu'après avoir goûté
en compagnie de Marthe aux charmes de la liberté, je voulus y goûter
seul, puis faire des adeptes. La liberté me devint vite une drogue.
L'année scolaire touchait à sa fin, et je voyais avec terreur
que ma paresse allait rester impunie, alors que je souhaitais
le renvoi du collège, un drame enfin, qui clôturât cette période.
À force de vivre dans les mêmes idées, de ne voir qu'une chose,
si on la veut avec ardeur, on ne remarque plus le crime de ses
désirs. Certes, je ne cherchais pas à faire de la peine à mon
père; pourtant, je souhaitais la chose qui pourrait lui en faire
le plus. Lesclasses m'avaient toujours été un supplice; Marthe et
la liberté avaient achevé de me les rendre intolérables. Je me
rendais bien compte que, si j'aimais moins René, c'était simplement
parce qu'il me rappelait quelque chose du collège. Je souffrais,
et cette crainte me rendait même physiquement malade, à l'idée de me
retrouver, l'année suivante, dans la niaiserie de mes condisciples.
Pour le malheur de René, je lui avais trop bien fait partager mon
vice. Aussi, lorsque, moins habile que moi, il m'annonça qu'il était
renvoyé de Henri-IV, je crus l'être moi-même. Il fallait l'apprendre
à mon père, car il me saurait gré de le lui dire moi-même, avant la
lettre du censeur, lettre trop grave à subtiliser.
Nous étions un mercredi. Le lendemain, jour de congé, j'attendis
que mon père fût à Paris pour prévenir ma mère. La perspective de
quatre jours de trouble dans son ménage l'alarma plus que la nouvelle.
Puis, je partis au bord de la Marne, où Marthe m'avait dit qu'elle
me rejoindrait peut-être. Elle n'y était pas. Ce fut une chance.
Mon amour puisant dans cette rencontre une mauvaise énergie, j'aurais
pu, ensuite, lutter contre mon père; tandis que, l'orage éclatant
après une journée de vide, de tristesse, je rentrai le front bas,
comme il convenait. Je revins chez nous un peu après l'heure où
je savais que mon père avait coutume d'y être. Il «savait» donc.
Je me promenai dans le jardin, attendant que mon père me fît venir.
Mes sœurs jouaient en silence. Elles devinaient quelque chose. Un
de mes frères, assez excité par l'orage, me dit de me rendre dans
la chambre où mon père s'était rendu.
Des éclats de voix, des menaces, m'eussent permis la révolte. Ce
fut pire. Mon père se taisait; ensuite, sans aucune colère, avec
une voix même plus douce que de coutume, il me dit:
--Eh bien! que comptes-tu faire maintenant?
Les larmes qui ne pouvaient s'enfuir par mes yeux, comme un essaim
d'abeilles, bourdonnaient dans ma tête. À une volonté, j'eusse pu
opposer la mienne, même impuissante. Mais devant une telle douceur,
je ne pensais qu'à me soumettre.
--Ce que tu m'ordonneras de faire.
--Non, ne mens pas encore. Je t'ai toujours laissé agir comme tu
voulais; continue. Sans doute auras-tu à cœur de m'en faire repentir.
Dans l'extrême jeunesse, l'on est trop enclin, comme les femmes, à
croire que les larmes dédommagent de tout. Mon père ne me demandait
même pas de larmes. Devant sa générosité, j'avais honte du présent
et de l'avenir. Car je sentais que, quoi que je lui dise, je mentirais.
«Au moins que ce mensonge le réconforte, pensai-je, en attendant
de lui être une source de nouvelles peines.» Ou plutôt non, je cherche
encore à me mentir à moi-même. Ce que je voulais, c'était faire un
travail, guère plus fatigant qu'une promenade, et qui laissât comme
elle, à mon esprit, la liberté de ne pas se détacher de Marthe une
minute. Je feignis de vouloir peindre et de n'avoir jamais osé le
dire. Encore une fois, mon père ne dit pas non, à condition que je
continuasse d'apprendre chez nous ce que j'aurais dû apprendre au
collège, mais avec la liberté de peindre.
Quand des liens ne sont pas encore solides, pour perdre quelqu'un
de vue, il suffît de manquer une fois un rendez-vous. À force
de penser à Marthe, j'y pensai de moins en moins. Mon esprit
agissait, comme nos yeux agissent avec le papier des murs de
notre chambre. À force de le voir, ils ne le voient plus.
Chose incroyable! J'avais même pris goût au travail. Je n'avais
pas menti comme je le craignais.
Lorsque quelque chose, venu de l'extérieur, m'obligeait à penser
moins paresseusement à Marthe, j'y pensais sans amour, avec la
mélancolie que l'on éprouve pour ce qui aurait pu être. «Bah!
me disais-je, c'eût été trop beau. On ne peut à la fois choisir
le lit et coucher dedans.»
Une chose étonnait mon père. La lettre du censeur n'arrivait
pas. Il me fit à ce sujet sa première scène, croyant que j'avais
soustrait la lettre, que j'avais feint ensuite de lui annoncer
gratuitement la nouvelle, que j'avais ainsi obtenu son indulgence.
En réalité, cette lettre n'existait pas. Je me croyais renvoyé
du collège, mais je me trompais. Aussi, mon père ne comprit-il
rien lorsque, au début des vacances, nous reçûmes une lettre du
proviseur.
Il demandait si j'étais malade et s'il fallait m'inscrire pour
l'année suivante.
La joie de donner enfin satisfaction à mon père comblait un peu
le vide sentimental dans lequel je me trouvais; car, si je croyais
ne plus aimer Marthe, je la considérais du moins comme le seul
amour qui eût été digne de moi. C'est dire que je l'aimais encore.
J'étais dans ces dispositions de cœur quand, à la fin de novembre,
un mois après avoir reçu une lettre de faire-part de son mariage,
je trouvai, en rentrant chez nous, une invitation de Marthe qui
commençait par ces lignes: «Je ne comprends rien à votre silence.
Pourquoi ne venez-vous pas me voir? Sans doute avez-vous oublié
que vous avez choisi mes meubles?...»