Un malheur n'arrive jamais seul, ny un peché sans l'autre, voyez en
l'expérience aux mauvais, ils ne sont pas sortis d'un crime qu'ils en
commettent un autre. _Abissus abissum invocat._ On dit de nostre jeune
Sauvagesse Ouscouche qu'avant de tuer son père, & son mary, elle en
avoit donné advis à un sien frère, auquel elle promit deux de ses enfans
pour luy servir de nourriture, en attendant qu'il eut pris de la beste,
c'est à dire de la venaison, & qu'il en mangea l'un, & l'autre resta à
la mère. Je ne veux pas asseurer que la chose soit vraye, tant y a que
les Sauvages nous l'ont asseuré: & ont par plusieurs fois monstré cet
inhumain à nos Religieux, leur disans, tenez, voyla le frere
d'Ouscouche, qui a tué, & mangé son propre nepveu.
C'est la coustume des Sauvages Montagnais de se rendre vers Kebec au
renouveau pour traicter avec les François, & ordonner des choses
necessaires à leur Nation, car encore qu'ils vivent presque sans Loy,
ils ont encore quelque forme de justice, & de gouvernement politique
entr'eux. En cette assemblée leur première expedition fut de donner
sentence contre les deux femmes meurtrières, non à l'estourdy & par
precipitation, mais après avoir meurement consideré l'importance du
fait, & bien debatue les raisons de part & d'autre, dont la faveur
emporta neantmoins pour la plus jeune (c'est à dire que la corruption se
glisse par tout) car deux Capitaines avec plusieurs anciens, ayans
conclu à la mort de toutes les deux, le troisiesme Capitaine nommé
Esrouachit, ny voulut jamais consentir pour la dernière, à cause qu'elle
avoit autrefois espousé son frere, & fut seulement bannie.
L'exécution neantmoins en estoit un peu difficile, car comme ils n'ont
point de Ministres ordonnez pour de pareilles actions, il falloit
trouver un homme assez hardy pour l'entreprendre, & personne ne se
presentoit, aussi font ils grande difficulté de mettre la main sur aucun
de leur Nation, non pas mesme pour l'offencer tant soit peu, & encor
moins sur les femmes, & petits enfans qu'ils supportent avec patience &
charité. A la fin le Capitaine nomme Mahiconatic, ayant rehaussé la vox
& demandé devant toute l'assemblée, si quelqu'un voudroit se charger de
la punition de ses deux femmes, (car ils ne contraignent personne contre
son sentiment) Alors le Sauvage Renoemar, surnommé par les François le
Camart, homme adroit, & de bon jugement, s'offrit publiquement d'en
faire l'exécution & d'y aller au plustost, car qu'elle apparence,
disoit-il, que personnes si meschantes demeurassent impunis après tant
de cruauté; il ne m'importe que la vieille soit ma parente ou non, je ne
la recognois plus pour telle, suffit que je sçay qu'elle a tué & mangé
son fils, & son mary, & ayant esté accepté du Conseil, il prit congé
pour sa commission, & passa par nostre Convent pour nous en donner
advis.
Le bon Père Joseph tascha bien, mais en vain de le dissuader de faire
mourir la vieille, sans au préalable avoir sondé si on la pourroit
rendre Chrestienne, mais il ne fut possible de l'y combler, & dit
qu'elle ne meritoit pas cette grace là, & qu'au reste nous avions bien
peu d'esprit (c'est leur façon de reprimender) de procurer la vie à
celle qui avoit donné la mort à de nos meilleurs amis, & que les autres
François l'avoient encouragé de s'en promptement deffaire, afin qu'il ne
fut plus parlé d'elle, & là dessus sortit de nostre Convent, fut coucher
à sa cabane, & dés le lendemain matin se rendit à celle des criminelles,
lesquelles il trouva fort affligées, & en l'attente de la mort qui leur
avoit esté annoncée sous main par un de leurs amis, pour leur donner
temps de s'evader.
Mais au contraire ces pauvres femmes touchées d'un desplaisir extreme de
leur faute passée, commencerent à s'escrier disans, helas; à quel propos
nous enfuyr, puisque nous avons meritées la mort, en celle de nos maris;
non, nous attendrons icy comme coupables, la punition de nos demerites,
& comme criminelles, la juste sentence de nos Capitaines, c'est pourquoy
allez-en paix, & nous laissez icy pleurer nos infortunes, puis que vous
ne pouvez faire que nos pechez ne soient commis, & nous rendre de
coupables innocentes, mourons donc puis qu'il faut mourir ma chere
fille, disoit la vieille à sa bru, car nous ne pouvons survivre nos
maris qu'en abomination, & deshonneur de tout le monde, j'ay desiré le
crime pour rassasier ma faim, & tu as suivy mes mauvaises volontez, j'en
suis la plus coupable, & tu n'es pas innocente; ô mort pourquoy souffre
tu un si long-temps de si miserables creatures sur la terre, oste nous
cette vie, ô mort, qui nous fait rougir devant le reste des créatures,
car pour moy je suis lassée de vivre, & mourray de tristesse, si la vie
par la violence, ne m'est bien-tost ostée. Comme la vieille achevoit ses
tristes discours, ausquels respondoient d'un mesme ton, ceux de la jeune
aussi affligée qu'elle; arriva Kenoemar, chargé de leur condamnation
bien resolu de la mettre en effet, comme il fit apres les y avoir
disposées & prudemment preparées. Il entra donc dans la cabane sans
frapper à la porte, car ils n'ont pas accoustumé d'y frapper en entrant
non plus qu'au pays des Hurons, & se scisent là sans saluer, ny dire
mot, sinon quelquefois le ho, ho, ho, qui est leur plus grand
compliment.
Estant assis il demanda à manger, disant qu'il avoit une grand'faim,
lors la vieille se mit en devoir de luy en disposer promptement avec la
chair d'eslan qu'elle mit cuire dans une chaudiere sur le feu. Comment,
dit-il, tu me veux donc faire festin (car ils appellent festin tous les
repas où il y a un peu de bonne chere.) Est-ce point encore de la chair
de ton mary, ou de ton fils, sont-ce là des restes de ta cruauté. Aquoy
ces pauvres femmes ne respondirent autre chose, sinon nous ne vallons
rien, & avons bien merité la mort, ce qu'elles dirent avec tant de
regrets, de larmes & de souspirs, comme personnes qui se voyaient
prochaines de la mort, & de celuy qui la leur devoit donner, qu'il fust
justement esmeu & contrainct de dissimuler un peu avec elles, & les
prier de ne pleurer plus, & d'oublier tout le passé & prenant de petun
dans son petit sac, leur en presenta à petuner, mais elles le refuserent
disant. L'amertume de nos ames & les ressentimens de nos fautes passées,
nous a osté l'envie, & la force de pouvoir petuner, plustost fais nous
promptement mourir puisque tu es venu à ce dessein, car nous ne faisons
que languir, & allonger nostre martyre. Ce que voyant, & qu'il ne
pouvoit les appaiser, ny ne vouloient avoir part au festin qui se
preparoit, il jetta alors le masque, & leur dit qu'en effet elles ne
valloient rien, & meritoient la mort, & s'adressant à Ouscouche la
première, il luy dit. Les Capitaines t'ont condamnée de sortir de la
Nation, & de t'en aller ailleurs où tu pourras avec ton enfant, tous
avoient oppiné à ta mort comme meschante, mais ton beau frere a prié
pour ta vie, parquoy remercie l'en à la premiere rencontre, & ne fais
plus estat de nous voir, ny nous, ny les Algomequins, avec lesquels nous
avons alliance.
Apres se tournant vers l'autre, il luy dit, & toy vieille qui devois
avoir plus de vertu que ta bru, tu mourras de la mesme mort de ton mary,
& de ton fils, puis levant sa hache il luy en deschargea un si grand
coup sut la teste, qu'il l'estendit morte sur la place, & luy ayant
couppé le col, il emporta la teste aux Capitaines, après avoir festiné
de la viande, que la vieille avoit mise sur le feu.
Ouscouche qui devoit estre adoucie par la grace qu'on luy avoit faite en
devint au contraire, plus insolente & furieuse, car rodant les bois,
elle laissa premièrement son enfant à la première cabane qu'elle
rencontra, puis leur dit, sçachez que je ne mourray jamais que je n'aye
encore mangé des hommes, & des enfans, & par tout où j'en trouveray je
les assommeray, & en feray curée. Ce qui donna une telle espouvente à
tous les Sauvages, qu'on la redoutoit par tout, comme une furieuse
lyonne qui a perdu ses petits. Si quelqu'un la rencontroit par les bois
il s'en d'estournoit, car un seul ne l'eut osé aborder. Ils disoient
qu'elle avoit le diable au corps, & qu'elle estoit plus forte que cent
hommes, pourquoy tous tiroient de long peur de la rencontrer.
Environ le mois de Juillet de la mesme année, il prit envie à nostre F.
Gervais d'aller par canot au lac de la riviere de S. Charles avec
Neogaemat afin de voir la difficulté du chemin en estoit si grande que
les Sauvages nous depeignoient, car jamais aucun François n'y avoit esté
que sur les neiges, ou sur les glaces pendant l'Hyver. Ayans donc passé
unze ou douze saults, dont aucuns sont assez difficilles, non pas
neantmoins à l'égal de ceux des Hurons, qui sont espouventables, &
dangereux, au delà de la pensée de ceux qui n'y ont pas esté. Ils se
cabanerent sur le bord de la riviere, en un lieu que les Sauvages
appellent le Capacagan, d'où il faut quitter la riviere & aller par dans
les terres environ trois lieuës de chemin chargé de son equipage.
Or pendant le jour, chemin faisant, ils avoient rencontré la trace de
quelque personne nouvellement passée par là, ce qui donna une telle
espouvente au pauvre Neogaemat qu'il n'en pû dormir toute la nuict & fut
tousjours au guet pendant que les autres dormoient, craignant à toute
heure de voir Ouscouche à ses espaules, & ne voulut permettre qu'on fist
du feu pour le souper, car comme il croyoit qu'elle eut passé par là il
alleguoit qu'elle sentiroit la fumée du feu, qui luy feroit descouvrir
leur giste & les assommeroit tous en dormant. Il fallut donc patienter
de son humeur, se contenter d'un petit morceau de pain sec, & se coucher
au pied d'un arbre, jusques au lendemain matin qu'ils continuerent leur
chemin vers le lac.
On a appris du depuis que ces traces imprimées sur le sable, estoient du
bon frere Jean Gaufestre Jesuite, lequel s'estant égaré dans les bois,
avoit repris le bord de la riviere pour retrouver le chemin de sa maison
perdue, car les plus experimentés y sont souvent pris, s'ils ne sont
conduits par les Sauvages, qui comme les oyseaux retrouvent tousjours
leurs nids, quoy que fort esloignés, ou pour petits qu'ils soient.
Nostre pauvre Ouscouche comme une beste egarée, rodoit par tout sans
trouver qui la voulut recevoir; elle ne cherchoit qu'à mal faire, & tous
la fuyoient comme dangereuse & indigne de la conversation humaine. Si
elle alloit aux Algoumequins ils la rebutoient & la chassoient de leur
compagnie. Si à Tadoussac de mesme, tellement qu'elle estoit comme dans
un desespoir de pouvoir jamais trouver qui la voulut recevoir à grace
jusques à ce que deux jeunes hommes Sauvages, dont l'un s'appelloit Sy
Sysiou, Montagnais de nation, lequel avoit auparavant demeuré avec les
RR. PP. Jesuites, & depuis quitté comme un las de bien faire, & l'autre
estoit un Algoumequin, nommé Chiouytonné, lesquels abandonnans leur
nation, se mirent en la compagnie de cette mauvaise femme, & faisoient
ensemble les manitous & endiablés, menaçans de ne vouloir vivre que de
chair humaine & d'assommer tout autant de personnes qu'ils pourroient
attraper.
Cela mist une telle alarme par tout le camp que petits & grands en
apprehendoient les approches. Le Capitaine Esrouachit appellé par les
François la Fouriere avec quelque autres Capitaines tindrent conseil par
entr'eux pour adviser aux moyens de se deffaire de ses deux compagnons
avant qu'il en arrivast plus grand accident, & conclurent qu'il les
falloit faire assommer tous deux sans autre forme de proçez. Ce qui fut
incontinent executé, car s'estans venus ranger vers Tadoussac où
estoient ces Capitaines, ils furent surpris & mis à mort en leur
prononçant leur Sentence plustost que d'avoir sçeu qu'on s'estoit
assemblé pour eux, car là il n'y a point d'appel, ils sont des juges
souverains, qui ne sçavent que c'est de chicanerie, un procez est
aussitost jugé qu'il est intenté. On n'y faict point d'escritures, on
n'y paye point d'espices; les Advocats, Procureurs & Sergens en sont
bannis, c'est un conseil de vieillards & de gens prudens qui ne se
precipitent point en affaires, ruminent ce qu'ils veulent dire & suivent
facilement la raison, qu'ils voyent apparente, autrement il y a peu de
faveur pour qui que ce soit.
La determinée Ouscouche fut bien estonnée quand elle vit ces deux hommes
par terre, la peur d'un pareil chastiment luy fist alors croistre des
ailles aux pieds, mais qui la precipiterent dans une mort plus
rigourense & sensible, car s'estant jettée seule dans son canot pensant
traverser la riviere, qui a 6 ou 7 lieuës de large en cet endroit, elle
fut ensevelie sous les glaces que la marée faisoit debattre &
s'entrechoquer, desquelles elle ne put se deffendre, & là perit
miserablement, celle qui estoit auparavant la terreur & l'espouvante de
tous ceux de sa nation.
Voyla une fin funeste & mal-heureuse qui nous doit apprendre que tost ou
tard la justice vengeresse de Dieu attrape les meschans, & les punit
d'autant plus rigoureusement qu'il tarde à leur eslancer ces foudres.
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_Des deffuncts, & du festin qui se faict à leur
intention. Comme ils les pleurent & ensevelissent
& de leurs sepultures. Du deuil & de la
resurrection des hommes valeureux, avec deux
notables exemples pleines d'instruction._