Les vieillards decrepis, & personnes malades dans l'extremité entre les
peuples errans sont en cela plus miserables que ceux des nations
sedentaires, que ne pouvans plus suivre les autres, ny eux moyen de les
nourrir & assister, (si ces malades le trouvent bon,) leurs parens les
tuent aussi librement comme l'on pourroit faire un mouton, encores
pensent ils en cela leur rendre de grands services, puis qu'estans dans
l'impuissance de les pouvoir suivre & eux de les assister, faudrait
qu'ils mourussent miserablement par les champs, qui est neantmoins une
grande cruauté & qui surpasse celle des bestes bruttes, desquelles on ne
lit point qu'elles fassent le mesme envers leurs petits.
Le Truchement des Honqueronons me dit un jour que comme ils furent un
long-temps pendant l'Hyver sans avoir de quoy manger autre chose que du
petun, & quelque escorce d'un certain arbre que les Montagnais nomment
Michian, lesquels ils fendent au Printemps pour en tirer un suc doux
comme du miel, mais en fort petite quantité, autrement cet arbre ne se
pourroit assez estimer; je n'ay point gousté de ceste liqueur, comme
n'ay faict de celle du fouteau, mais la croy tres-bonne au goust de
l'escorce de laquelle j'ay mangé parmy nos Hurons, bien que fort peu
souvent & plustost par curiosité que par necessité, d'autant qu'ayant
autre chose à disner ils laissent ceste viande là pour les plus
necessiteux Canadiens, qui manquent souvent de tout & autre chose. Ce
pauvre garçon me dit donc qu'il pensa estre au mourir de ce jeusne trop
estroit, & que les Sauvages plus robustes le voyant en cest estat,
touchez de compassion le prierent qu'il agrea qu'on l'achevast de faire
mourir, pour le delivrer des peines & langueurs dont il estoit abbattu,
puis qu'aussi bien faudroit il qu'il mourut miserablement par les
champs, ne les pouvans poursuivre ny eux l'assister n'ayans pas dequoy,
mais il fut d'avis que l'on ne touchast point à sa vie, & qu'il valoit
mieux languir & esperer en nostre Seigneur que de mourir comme une beste
qui ne se se confie point en Dieu, aussi avoit il raison, car à quelques
jours de là, ils prindrent trois Ours, qui les remirent tous sur pieds;
& en leurs premieres forces, aprés avoir esté 14 ou quinze jours en
jeusnes continus laissé sans prendre autre nourriture que la fumée du
petun, & quelque escorce d'arbre, qui estoit quelque chose de plus que
ne souloit prendre un certain Gentilhomme Venicien, lequel ayant receu
quelque desplaisir se mit au lit en resolution de ne manger point, & de
faict quelque remonstrance qu'on luy pû faire il demeura (au grand
estonnement d'un chacun) 63 jours sans prendre autre chose que l'eau du
puis de sainct Marc, au bout desquels il deceda en crachant & vomissant
du sang.
Il me semble avoir appris que l'Escriture Saincte ne fait mention que
d'un seul enfant mangé en Jerusalem par ses propres parens, au temps de
la famine, qui fut trés grande durant le siege des Romains; mais voicy
une histoire bien plus estrange arrivée en Canada environ l'an 1626 ou
27 de deux femmes Canadiennes qui mangerent leur marys, le pere & le
fils, dont on eut beaucoup de regret à l'habitation, tant pour leur
malheureuse fin, que pour la bonne affection qu'ils avoient tousjours
euë pour les François, qui les aymoient aussi reciproquement: L'un
estoit un bon vieillard de 80 ans, ou environ, appellé Oustachecoucou,
autrement nommé par les François, le grand oncle du pere Joseph, ainsi
appellé pour avoir passé un Hyver avec luy dans les bois. L'autre estoit
son fils aisné aagé de quelque trente ans ou environ estimé un des
meilleurs chasseurs de sa Nation, desquels je vay vous declarer
succinctement comme le malheur de leur mort arriva.
Apres la pesche de l'anguille qu'on a accoustumé de faire tous les ans
environ le mois d'Octobre, le bon vieillard Oustachecoucou, prevoyant à
la necessité future, en pensoit serrer quelque quantité de pacquets
boucannés dans nostre Convent pour leur servir au temps de la necessité,
& des basses neiges (pendant lesquelles on ne peut attrapper l'eslan, ny
le cerf) mais sa femme un peu trop acariate, n'y voulut jamais
consentir, car elles ont un tel pouvoir sur leurs marys, qu'il semble
que les hommes ne peuvent délibérer sans elles, & fallut luy obeyr,
comme à la maistresse, ils les furent donc cacher dans les bois au delà
du fleuve du costé du Sud, & après s'en allèrent dans les terres, vers
le Nord, environ 15 lieues de nostre Convent, chargez du reste de leurs
vivres, qui ne consistoient en tout, pour dix ou douze personnes qu'ils
estoient, qu'en trois petits sacs de bled d'Inde, & six ou huict
pacquets de 50 anguilles chacun, en ayant laissé environ autant dans
leur cache ou magasin, dequoy ils se repentirent bien apres, mais tard,
car les neiges estant trop basses, ils ne purent prendre de bestes, &
tout ce qu'ils avoient porté de vivres estant consommé, il fallut
prendre nouveau conseil pour vivre, & se tirer de misere.
Ils resolurent de retourner à leur magasin pour avoir de la provision,
mais le fleuve estoit pour lors tellement embarassé de glaces que la
marée faisoit debatre & s'entrechoquer, qu'ils ne purent jamais trouver
passage, & fallut se resoudre à la patience, & à un jeusne exacte de
huict ou dix jours, sans pain, sans viande, & sans poisson, ce qui les
amaigrit; tellement qu'il ne leur restoit plus que la peau collée sur
les os, car d'aller demander des vivres aux François ils n'oserent peur
de se rendre importuns, où crainte d'estre esconduits, car les
Montagnais sont si souvent en necessité, qu'il seroit bien difficile de
leur pouvoir tousjours satisfaire, c'est ce qui les obligera à la fin de
cultiver les terres, comme faisoit ce bon homme qui avoit recueilly d'un
petit desert cinq ou six sacs de bled d'Inde, la mesme année que nos
Religieux luy eurent appris à travailler, ce qu'il faisoit avec tant de
contentement qu'il se blasmoit luy-mesme, & ceux de sa Nation de leur
paresse, & du peu de soin qu'ils ont de pourvoir à leur vivre pour la
necessité.
La mere, & la bru appellée Ouscouche, (presque d'un mesme aage) avec
trois ou quatre petits enfans, leur crioient tous les jours à la faim,
les appellans paresseux, & les vouloient contraindre d'aller querir des
victuailles aux François, ou chercher de la beste (c'est leur façon de
parler de la chasse) autrement qu'elles mourroient de faim avec leurs
enfans. Les pauvres marys ne sçavoient comment les contenter, car leurs
ventres n'avoient point d'aureilles pour leurs raisons, ny de patience
pour endurer; O mon Dieu, que c'est une furieuse batterie que la faim,
il n'y a place qu'elle n'emporte, ils leur repetoient souvent patientons
encor un peu, il neigera peut estre bien-tost, & nous tuerons des bestes
qui nous rassasieront tous sans estre importuns aux François, mais cela
ne leur donnoit point à manger.
Elles resolurent à la fin de manger le bon vieillard, si bien-tost il
n'apportoit des vivres, car il n'y avoit plus d'excuses qui les pût
contenter. Elles choisirent donc leur temps, & prirent si bien leur
mesure qu'elles executerent leur malheureux dessein, un matin apres que
le gendre fut sortit de la cabane pour la chasse, car ayans pris chacune
une hache en main, elles en donnerent tant de coups sur la teste du
pauvre bon homme couché de son long, les pieds devant le feu qu'il en
mourut sur le champ, puis le mirent en pieces, & en firent cuire à
l'instant quelque morceaux dans la chaudière pour s'en rassasier, &
cacherent le reste dans la neige pour le manger à loisir. O mon Dieu, il
est vray qu'en descrivans cecy j'ay horreur d'y penser seulement, &
neantmoins leur rage, & leur faim ne peut estre assouvie de l'excez
d'une telle cruauté & barbarie, furieuse au delà de celles des bestes
les plus feroces & carnassieres de l'Afrique. Elles resolurent encore de
tuer le jeune homme à son retour, crainte qu'il ne vengeast sur leur
vie, la mort de son pere, qui ne se pouvoit celer & se liberer de
soupçon.
Il faut notter que ce jeune homme estant sorty de la cabane pour la
chasse, entendit bien frapper, & les cris de son pere, mais il ne se fut
jamais imaginé une telle meschanceté de sa mere, & de sa femme, c'est
pourquoy il ne retourna point pour s'en esclaircir & poursuivit son
chemin jusques à la rencontre d'un chasseur Montagnais, auquel il
raconta leur extrême famine, & luy demanda s'il avoit point veu de
pistes de bestes, & comme l'autre luy eut dit que non & qu'il en
cherchoit pour estre luy mesme en pareille necessité. Je te prie, luy
dit-il, de passer par nostre cabane, car je crains qu'il soit arrrivé
quelque accident à mon pere, l'ayant ouy crier après que j'en ay esté
party, & en suis en peine; l'autre luy promit d'y aller puis se
separerent.
Quelque temps apres nostre pauvre jeune homme rencontra un eslan qu'il
tua, & l'ayant esventré, il prist le coeur & les intestins qu'il porta à
sa cabane, après avoir caché la beste dans les neiges: car ils ont
accoustumé de les porter, & quelquefois la langue ou la teste, pour les
manger promptement, ou pour asseurer que l'animal est à bas.
Ayant chargé son pacquet sur son dos il s'en revint à la maison, & en
approchant il fit un cry selon leur coustume, pour advertir de sa venue,
puis ayant laissé son espée & ses raquettes à la porte, & levé la
couverture de peau qui sert d'huys, pour entrer en se courbant bien
fort, car leurs portes sont fort basses, les deux femmes estoient au
dedans des deux costez, chacun une hache en main, desquelles elles luy
deschargerent plusieurs grands coups sur la teste, & l'estendirent mort
sur la place avant que d'avoir apperceu le coeur & les intestins de la
beste qu'il avoit tuée, ce qui leur devoit estre une grande tristesse,
car telle beste estoit seule capable de les tirer tous de la necessité,
au lieu que leur impatience leur tourna à malheur, elles ne laisserent
pourtant, de manger ce corps meurtry, elles & leur enfans, leur disans
que c'estoit de la chair d'un ours que leur pere avoit tué.
Deux jours après, le Sauvage qui avoit eu charge du fils trespassé de se
transporter à sa cabane, pour sçavoir des cris de son pere, y arriva
chargé d'un morceau d'eslan qu'il leur apportoit, mais un peu trop tard,
car il avoit esté retardé par la prise de la beste qu'il rencontra
fortuitement en son chemin, laquelle ayant tuée, il en porta quelque
morceau eu sa cabane, & renvoya quérir la reste par les femmes avant
partir, pour son message.
Or comme il fut entré en la cabane des meurtris, il s'informa des enfans
qu'il trouva là assis, où estoient leur pere & leur mère: pour nos papa,
dirent les enfans, nous les croyons à la chasse, & nos meres chercher
l'eslan qu'ils ont tué, lequel neantmoins elles ne trouverent pas, à
cause des grandes neiges qui estoient tombées depuis, & couvert par tout
les traces & marques des raquettes, il leur demanda de plus, dequoy ils
avoient vescu depuis deux jours qu'il avoit rencontré leur pere au bois.
Ils dirent de la chair d'un ours que leur grand papa leur avoit envoyé,
& qu'il ne leur en restoit plus guère: où est donc ce reste, car je ne
voy rien de pendu à vos perches, leur repartit cet homme. Lors les
enfans ne sçachans encor le malheur arrivé à leur père (car il est
croyable qu'ils estoient absens lors qu'ils furent tuez) luy dirent que
leur mere avec leur grand maman l'avoient caché dehors, & luy montrèrent
à peu près l'endroit que le Sauvage chercha, & l'ayant trouvé & fouillé
dans la cache, il en tira, au lieu de la patte d'un ours, la jambe d'un
homme, bien estonné, il mit derechef la main dans le trou, d'où il en
tira encore deux autres jambes, esmerveillé au possible, il demanda aux
enfans que cela voulait dire, & si on avoit là tué des hommes, ils
respondirent qu'ils n'en sçavoient rien, & que leurs peres luy
rendroient raison de tout, s'il vouloit attendre leur retour, comme il
fit.
Estant arrivées, il leur demanda ou estoient leur marys, elles ne
sçachans pas encores qu'il eut trouvé la cache, luy dirent qu'elles n'en
sçavoient rien, & qu'ils pourroient estre quelque part à la chasse: Vous
mentez, leur répliqua le Montagnais, car vous les avez tué, & mangé la
chair avec vos enfans, puis leur monstrant une des jambes, leur dit,
est-ce là la jambe d'un Hiroquois que vous avez tué, sont ils venus
jusques icy, non, ce sont vos marys que vous avez meurtris
miserablement, vous estes des meschantes & ne valez rien. Elles bien
estonnées de se voir descouvertes, ne sceurent que répliquer, car car
leur monstrant le reste des corps desquels elles avoient premièrement
mangé les testes, elles ne prirent autre excuse pour se justifier d'un
cas si enorme, sinon que mourans de faim elles avoient esté contraintes
de les tuer pour vivre, elles & leurs enfans, puis qu'ils n'avoient pas
eu soin de leur chercher à manger, voyla comme on est mal asseuré avec
des gens affamez, & qui n'esperent point en Dieu.
Le Montagnais n'y pouvant apporter autre remede, ny empescher que la
chose ne fut faite, laissa là les deux miserables avec leurs enfans, &
retourna à sa cabane porter ses tristes nouvelles & partout où il alloit
il en advertissoit les Sauvages detestant cet acte inhumain, il nous en
donna aussi advis quinze ou seize jours apres, mais nos Religieux
l'avoient desja sceu par le petit Naneogauachit appellé à son Baptesme
Louys. Une telle nouvelle attrista fort nos Freres, pour l'affection
qu'ils avoient à ce bon Oustachecoucou, mais d'ailleurs le procedé du
petit Louys en fut fort agréable & plaisant, car venant tout esploré de
Kebec, d'où il avoit appris ceste fascheuse histoire de la mort de son
parent; demanda à nos Religieux où estoit le Père Joseph, helas, dit il,
qu'il sera fasché de la triste nouvelle que je viens d'apprendre à
Kebec, tost, tost, mon frère, dit-il à l'un de nos Religieux, ouvrez moy
promptement la porte de vostre chambre, que je voye si Oustachecoucou
est dans l'Enfer, car il est mort sans estre baptisé. C'estoit un grand
jugement en taille douce, dans l'Enfer duquel il pensoit trouver dépeint
avec les autres damnez, car nos Religieux avoient accoustumé de leur
monstrer cette Image, pour leur mieux faire comprendre les fins
dernières de l'homme, la gloire des bienheureux, & la punition des
meschans. En verité les Images devotes profitent grandement en ces pays
là, ils les regardent avec admiration, les considerent avec attention, &
comprennent facilement ce qu'on leur enseigne par le moyen d'icelles. Il
y en a mesmes de si simples qui ont cru que ces Images estoient
vivantes, les apprehendoient & nous prioient de leur parler, c'estoient
les livres où ils apprenoient leurs principales leçons, mieux qu'en
aucun de ceux desquels ils ne faisoient que conter les feuillets.
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_Comme les deux femmes qui avoient mangé leurs
maris furent condamnées par tes Sauvages à l'une
d'estre assommée, & l'autre d'estre bannie,
laquelle en fin fut ensevelie sous les glaces,
après avoir bien rodé & contrefait la furieuse._