CHAPITRE XLV.

Par Arrest du tres-haut, il a esté ordonné, que tout homme riche &

pauvre mourra un jour, & rendra compte devant Dieu de toute la vie

passée, mais helas le pauvre & le riche seront bien differens en la

mort, beaucoup plus qu'en la vie, pour ce que si le pauvre meurt ce sera

pour reposer, & si le riche meurt ce sera pour peiner: de manière que

Dieu tres-juste privera l'un de ce qu'il possedoit, & mettra l'autre en

possession de ce qu'il desiroit, & par ainsi chacun aura son tour, le

riche deviendra pauvre, & le pauvre deviendra riche, ô Jesus, des biens

de vostre Paradis.

Bienheureux est celuy qui n'est point attaché aux vanitez & richesses de

cette vie, & qui se maintient tel en la vie qu'il desire estre trouvé en

la mort: car il vaut beaucoup mieux mourir comme un pauvre Lazare estant

en la grace de Dieu, abandonné de tous, que de mourir puissant comme le

riche gourmand, & estre assisté de tous.

On meurt bien differemment & de diverses maladies naturelles &

violentes; mais dans l'ordinaire, le seul manger & boire tue les bestes

& les hommes, brutaux qui en prennent au delà de leur suffisance; mais

les hommes sages & gens d'esprit ne meurent jamais, fors que d'ennuis,

disoit Ciceron escrivant à Atticus son amy.

Toutes les nations les plus barbares aussi bien que Chrestiennes, ont

tousjours eu un soin tres particulier d'ensevelir les morts & de venerer

les trespassez. Le bon Tobie en receut les promesses de Dieu comme il se

lit és sainctes lettres, & tous les livres sont plains d'exemples des

personnes devotes qui se sont addonnées à ceste Chrestienne & pieuse

occupation, qui est reverée mesme de nos Hurons & Canadiens, qui y

apportent l'ordre que je vous vay d'escrire.

A mesme temps que quelqu'un de nos Hurons est decedé l'on l'enveloppe

dans sa plus belle robe, de telle sorte que le menton touche les

genouils, ils le lient avec de leurs couroyes de cuir, qu'ils font de

peau d'eslan ou de l'escorce qu'ils apellent ati. Si c'est un Montagnais

ou Canadien, ils luy donnent des gands & des chausses, & l'ayant

enveloppé dans une robe toute neuve, puis lié en une piece d'escorce,

ils le portent en leur cimetière. Pour les Hurons aprés que le corps a

esté enveloppé dans sa plus belle robe, il est aprés posé sur la natte

où il est mort, couvert d'une autre robe qui luy sert de poisle &

deslors n'est plus sans assistance d'hommes ou de femmes ou des deux

ensemble, qui se tiennent là en grand silence assis sur les nattes & la

teste panchée sur leurs genouils, sinon les femmes qui se tiennent

assises à leur ordinaire avec un visage pensif, qui denote le dueil.

Cependant tous les parens & amys du deffunct, tant des champs que de la

ville sont advertis de cette mort, & priez de se trouver au convoy par

les plus proches, & diriez qu'ils ayent appris, ces ceremonies des

Chrestiens, desquels ils veulent mesme surpasser en leur soin.

Le Capitaine de la police de son costé, faict ce qui est de sa charge:

car incontinent qu'il est adverty de ce trespas, luy, ou son assesseur,

en en faict le cry par tout le bourg, & prie un chacun disant: Etsagon.

Etsagon, prenez courage, prenez courage, & faites tous festin au mieux

qu'il vous sera possible, pour un tel ou une telle qui est decedée.

Alors tous les parens & alliez du deffunct; chacun en leur particulier,

font un festin dans leurs cabanes, le plus excellent qu'ils peuvent & de

ce qu'ils ont à commodité, puis le departent & l'envoyent à tous leurs

parens & amys à l'intention de deffunct, sans en rien reserver pour eux,

& ce festin est appellé Agochin atiskein, le festin des ames.

Les Montagnais font quelquefois des festins des morts, auprés des fosses

de leurs parens trespassez & leur donnent la meilleure part du banquet

qu'ils jettent au feu, mais je ne me suis pas enquis des autres nations

s'ils en font de mesme, ou comme ils en usent, d'autant que cela est de

peu d'importance, & qu'il est facile par ce que je viens de dire, de

leur persuader les prieres, aumosnes & bonnes oeuvres pour les

deffuncts, puis que des-ja ils en font en quelque maniere dans leur

obscurité, croyans soulager les ames.

Les Essedons, Scythes d'Asie, celebroient les funerailles de leur pere &

mere avec chants de joye. Les Thraciens ensevelissoient leurs morts en

se resjouissans, d'autant (disoient-ils) qu'ils estoient partis du mal &

arrivez à la beatitude: mais nos Hurons ensevelissent les leurs en

pleurs & tristesses, neantmoins tellement moderées & reglées au niveau

de la raison, qu'il semble que les femmes qui doivent pleurer ausquelles

seules la charge en est donnée, ayent un pouvoir absolu sur leurs larmes

& sur leurs sentimens, de manière qu'elles ne leur donnent cours que

dans l'obeïssance, & les arrestent par la mesme obeïssance, où plusieurs

femmes Chrestiennes pleurent demesurement, au lieu qu'à l'imitation des

Essedons & Thraciens elles devroient se resigner à la volonté de Dieu en

la mort de leurs parens, & pleurer plustost en leur naissance pour les

voir chargés de crimes & du peché de la conception.

Avant que le corps du deffunct sorte de la cabane, les femmes & filles

là presentes y font les pleurs & lamentations ordinaires, lesquelles ne

commencent ny ne finissent jamais, (comme je viens de dire,) que par le

commandement dû Capitaine ou Maistre des ceremonies. Le commandement

donné, toutes unanimement commencent à pleurer, & se lamenter à bon

escient, & femmes, & filles, petites & grandes, (& non jamais les

hommes, qui demonstrent; seulement une mine & contenance morne & triste,

la teste & les yeux abaissez) & pour s'y esmouvoir avec plus de

facilité, elles repetent tous leurs parens & amis deffuncts, disans. Et

mon pere est mort, & ma mere est morte, & mon cousin est mort, & ainsi

des autres, & toutes fondent en larmes, sinon les petites filles, qui en

font plus de semblant qu'elles n'en ont d'envie, pour n'estre encores

capables de ses sentimens.

Ayans suffisamment pleuré, le Capitaine leur faict le hola, & toutes

cessent de pleurer comme si elles n'y avoient point pensé. Il y en a qui

entremestent en leurs complaintes funebres, les hautes louanges du

deffunct & exagerent ses vertus & prouesses, pour en faire regretter la

perte, & donner un facil accez à leurs larmes qui autrement seroient

souvent taries, car de grace sans ses inventions, quelle apparence y

auroit il de pouvoir pleurer une personne, à qui vous n'auriez aucune

obligation & ne vous seroit ny parente ny amie, ny de cognoissance.

Or pour monstrer combien il leur est facile de pleurer, par ces

ressouvenirs & repetitions de leurs parens & amis decedez, les Hurons &

Huronnes souffrent assez patiemment toutes autres sortes d'injures: mais

quand on vient à toucher cette corde, & qu'on leur reproche que

quelqu'un de leurs parens est mort, ils sortent alors fort aysement des

gonds & de la patience, car ils ne peuvent supporter ce ressouvenir, &

feroient en fin un mauvais party à qui leur reprocheroit: & c'est en

cela, & non en autre chose, que je leur ay veu quelquefois perdre

patience & se cholerer ouvertement.

Au jour & à l'heure assignée pour le convoy chacun se range dedans &

dehors la cabane pour y assister: on met le corps sur un brancart en

forme de civiere couverte d'une peau, puis tous les parens & amis avec

un grand concours de peuple le suivent processionnellement devant &

derriere jusques au cimetiere ordinairement esloigné d'une portée

d'arquebuse du bourg, où estans tous arrivez, chacun se contient en

silence, les uns debouts & les autres assis, selon qu'il leur plaist,

pendant qu'on esleve le corps en haut, & qu'on l'accommode dedans sa

chasse, faicte & disposée exprés pour luy: car chacun corps est mis dans

une chasse à part, bastie de grosses escorces, & posé sur quatre gros

piliers de bois, un peu peinturez, haut eslevé de neuf ou dix pieds, où

environ, ce que je peux conjecturer en ce qu'eslevant ma main, je ne

pouvois toucher aux chasses qu'à plus d'un pied ou deux prés.

Les Corinthiens & presque tous les peuples d'Asie, avoyent de coustume

d'enfouir dans la terre avec les corps des deffuncts, tous les plus

beaux vaisseaux d'oeuvre de poterie qu'ils eussent; & pensoient à leur

fol jugement, & vaine superstition, que les Dieux qui en avoient la

garde comme Dieux domestiques, venoient boire & manger avec eux, aprés

leur trespas, & leur apportoient de la viande des Dieux celestes, & de

leur breuvage aussi. J'ay veu une petite idole de terre cuite de la

longueur de cinq ou six poulces, plombée de vert, qu'on avoit apportée

d'Egypte & prise dans le corps d'un deffunct, selon l'ancienne coustume

des Egyptiens de mettre dans les corps morts de ceux de leur nation, une

semblable idole, comme un Dieu tutelaire posé pour leur garde &

conservation.

Nos Sauvages sont bien fols à la verité, mais ils ne le sont pas

davantage que ces Sages Egyptiens en ce cas, car bien qu'ils enferment

avec les corps de leurs parens deffuncts, de l'huyle, de la galette, des

haches, cousteaux, & autres meubles, si est-ce qu'ils ne croyent pas que

les Dieux domestiques, terrestres, ny celestes viennent manger avec eux

dans la fosse, ny qu'une petite idole de terre cuitte, pétrie par la

main d'un potier soit un Dieu tutelaire, qui les puisse deffendre, & par

ainsi il ne faut point trouver estrange s'ils ont de folles croyances,

puis que des peuples policez estimez Sages & non Sauvages, ont eu de si

ridicules superstitions.

Le corps estant posé & enfermé dans la chasse avec tout son petit

équipage, on jette de dessus la biere deux battons ronds, chacun de la

longueur d'un pied, & gros comme 4 doigts, l'un d'un costé pour les

jeunes hommes, & l'autre pour les filles, après lesquels ils se mettent

comme Lyons à qui les aura, & les pourra eslever en l'air de la main

pour gaigner un certain prix, qui leur couste presque la vie tant ils

s'empressent pour l'avoir. Il y a des ceremonies & des jeux où l'on peut

prendre quelque esbat, mais à celuy-cy il n'y en a point du tout, &

donne plustost horreur que contentement & récreation, particulierement

la violence & l'empressement que ce font les filles, qui pourtant n'en

font que rire, non plus que les garçons de leurs sueurs & perte

d'haleines, qui feroient estouffer personnes plus delicates; mais ceste

ceremonie ne s'observe pas envers tous.

Or pendant que toutes ces ceremonies s'observent, il y a d'un autre

costé un officier monté sur un tronc d'arbre, qui reçoit les presens que

plusieurs font à la vefve, ou plus proche parent du deffunct, pour

essuyer ses larmes, qui est une bonne invention, car par ce moyen le

dueil en est bientost passé. A chaque chose qu'il reçoit, il l'esleve en

l'air à la veue de tous, & dit; voyla une telle chose qu'un tel ou une

telle a donné, pour essuyer les larmes d'une telle, puis il se baisse &

luy met entre les mains: tout estant achevé, chacun s'en retourne d'où

il est venu avec la mesme modestie & silence.

J'ay veu en quelque lieu des corps mis en terre, (mais fort peu,) sur

lesquels il y avoit une chasse d'escorce dressée, & à l'entour une

pallissade toute en rond, faicte de pieux picqués en terre, de peur des

chiens & bestes carnassieres, ou bien par honneur & reverence des

deffuncts.

Les Canadiens, Montagnais, & les autres peuples errants, ont quelques

autres ceremonies particulières envers les morts qui ne sont pas

communes avec celles de nos Hurons, car premierement les Montagnais ne

sortent jamais les corps, des trespassez par la porte ordinaire de la

cabane où il est mort, ils levent en un autre endroit une escorce par où

ils le font sortir, disans pour leur raison, que l'on ne doit pas sortir

un deffunct par la mesme porte où les vivans entrent & sortent, & que ce

seroit leur laisser un fascheux resouvenir, & pour quel que autre raison

que je n'ay pas apprise.

Ils ont encore une autre ceremonie particuliere de frapper sur la cabane

ou quelqu'un vient de mourir, en disant: oué, oué, oué, pour en faire

sortir l'esprit, disent ils, & ne se servent jamais d'aucune chose de

laquelle un trespassé se soit servy en son vivant, & pour le reste des

funerailles aprés que le corps a esté enseveli & garotté à leur

accoustumée, ils l'eslevent couvert d'une escorce sur des fourches ou

habitacle fort haut, avec tous ses meubles, & richesses, en attendant

que tous ses parens & amis se soient assemblez pour l'enterrement: car

de laisser le corps en bas dans les cabanes il y pourroit par fois estre

trop long-temps, ce qui les incommoderoit fort, & causeroit une autre

plus mauvaise odeur que leur poisson puant. O bon Jesus, qui ne leur

seroit pas plus en horreur & desdain qu'est à nous la putrefaction de

ces vaines créatures du monde quand elles viennent à mourir, à aucunes

desquelles j'ay assisté & n'y ay pas esté satisfait.

Estans vagabonds & sans aucune demeure permanente, ils ne peuvent avoir

de cimetière commun & arresté comme les nations sedentaires, mais aux

lieux plus commodes où ils se trouvent, ils font une fosse capable,

laquelle estant faite ils mettent au fons 2 ou 3 bastons, puis le corps

dessus qu'ils entourent de branches de sapin sans y mettre de terre, le

couvrent d'une escorce, & par dessus cette escorce d'une quantité de

busches qu'ils couppent de longueur plus grandes que la fosse, d'autres

redoublent la fosse par tout de rameaux d'arbres, puis de peaux de

bestes, & en suitte y mettent tout le meuble du deffunct, si c'est d'un

homme, son arc, ses fleches, son espée, sa masse & quelque escuelle,

petite chaudiere & un fuzil. Si c'est une femme, sa corde pour aller au

bois, sa hache, quelque escuelle & ses petites ustencilles à travailler,

tant à peindre leurs robes que leurs esguilles à coudre; puis tout cela

est couvert d'escorces & de busches; quelquefois font tomber dessus

plusieurs gros arbres en croix les uns sur les autres comme un bucher,

crainte des bestes, & un autre debout pour signal, qu'ils peindent un

peu de rouge par en haut.

Il y en a qui n'y en mettent point pour en oster la cognoissance aux

estrangers & François desquels ils craignent plus l'avarice, que la

gueule devorante des bestes féroces & carnassieres, tant ils sont

religieux conservateurs, des biens & des os de leurs parens deffuncts,

de maniere qu'on ne sçavoit en rien tant les offencer, qu'à fouiller

dans leurs sepultures, comme ont quelquefois fait les François pour en

tirer les castors, lesquels s'ils y eussent esté surpris par les

Sauvages, ils en eussent suby la peine que meritoit leur avarice &

impiété, & comme m'ont dit quelquefois les Hurons, il faudroit faire

estat de subir une mort plus cruelle que pour avoir vollé les vivans, ou

s'y pourroit assez assurer dans ce tesmoignage averé, qui si le feu

s'estoit pris en leur village, & en leur cimetiere, ils accourroient

premierement esteindre celuy du cimetiere, & puis celuy du village.

La fosse estant couverte (entre nos Canadiens) l'on faict un grand feu à

l'un des bouts, où tous les assistans & gens de convoy s'approchent pour

festiner & faire bonne chere, des meilleures viandes, soit chair ou

poisson, que l'on a peu recouvrer. Ce festin est à tout manger, en

deut-on crever à la peine, si l'on ne se rachepte. Les plus proches

parens du deffunct ont soin (bien qu'en deuil) de faire cuire les

viandes qui sont dans les chaudières, pendant que le Capitaine ou plus

ancien de la compagnie faict les harangues, & oraisons funebres à la

louange du trespassé, lesquelles finies l'on commence à vuider les

marmites, sinon la femme ou le mary de la deffuncte & autres parens

proches, qui demeurent en silence sans manger, jusques à une autre heure

hors de compagnie, ils se peignent le visage de noir, qu'ils

entretiennent, un an durant pour habit de deuil, puis en retournent

chacun à sa cabane.

Ils font de la différence & distinction aux sepulchres des Capitaines,

lesquels ils font en façon d'une Chappelle ardente: ils plantent des

pieux à l'entour, redoublez d'escorces, sur lesquelles ils peignent

quelque personnage dessus, il y en a à quelqu'uns dont on ne met point

d'escorces, mais forces busches que l'on entasse les unes sur les

autres; on dit aussi que à la mort de ces Capitaines ou personnes

d'authorité, les parens & amis du deffunct, avec le reste du peuple,

vont trois ou quatre fois l'an, chanter & dancer sur leur fosse, & que

s'il y reste quelque chose du festin, il est jetté dedans le feu, au

lieu qu'aux autres il faut tout manger; & en cela ils se conforment

aucunement à l'ancienne coustume de plusieurs Chrestiens, qui souloient

banqueter sur les sepultures, interpretant l'escriture qui dit: met ton

pain & ton vin sur la sepulture du trespassé.

A ce propos des sepultures de Capitaines, il me souvient avoir veu un

petit Islet au milieu d'un grand lac au païs des Algoumequins, couvert

d'un fort haut bucher avec une grosse piece de bois dressée debout par

dessus, je le contemplay & l'admiray un fort long-temps avec opinion que

ce devoit estre la sepulture d'un des plus grands de leur nation,

puisque le bucher en estoit si haut, qu'il estoit le travail de beaucoup

d'hommes. Mes Sauvages ne m'en sceurent donner autre raison, aussi y

avait il bien de l'apparence. Ce lac estoit si grand qu'il comprenoit

plus de 50 Isles dans son enceinte, mais celuy du bucher estoit le plus

petit de tous, car il ne contenoit simplement que le bucher.

En quelque nation, non seulement les Sauvages ont accoustumé de se

peindre le visage de noir à la mort de leurs parens & amis, qui est un

signe de deuil: mais aussi le visage du deffunct, & enjolivent son corps

de matachias, plumes & autres bagatelles, & s'il est mort en guerre le

Capitaine fait une harangue comme une oraison funebre devant le corps,

où assistent tous ses parens & amis, lesquels il incite & exhorte de

prendre promptement vengeance d'une telle meschanceté, & que sans delay

on aille faire la guerre à leurs ennemis, afin qu'un si grand mal ne

demeure point impuny, & qu'une autre fois on n'aye plus la hardiesse de

leur venir courir sus.

Les Attiouindarons font des resurrections des morts, principalement des

grands Capitaines & personnes signalées en valeur & merite, à ce que la

mémoire des hommes illustres revive en quelque façon en autruy, par

exemples de vertus semblables que doit donner celuy que l'assemblée

subroge.

Or l'election se faist par les gens du conseil de la personne qu'ils

croyent plus approcher en corpulence, aage, & valeur, de celuy qu'ils

veulent ressusciter. Aprés quoy il se levent tout debouts excepté celuy

qui doit estre ressuscité, auquel ils imposent le nom du deffunct, &

baissans doucement la main jusque bien bas, feignent le relever de

terre, voulans dire par là qu'ils tirent du tombeau ce grand personnage

deffunct, & le remettent en vie en la personne de cet autre qui se leve

debout, lequel (apres les grandes acclamations du peuple) reçoit les

presents qu'on luy fait, & les complimens desquels il est honoré, puis

festinent en sa consideration avec allegresse pour l'avoir retiré du

tombeau; voyla comme les personnes bien meritées sont honorées chez les

Gentils.

Il me reste à vous dire avant clore ce Chapitre, que si je n'ay point

faict mention des Testamens, & dernieres volontez de nos Hurons, c'est

pour n'estre pas en usage chez-eux ny necessaires, & que leur seule

parole suffit sans autre escriture, car ils sont tellement bien unis, &

si peu picquez d'avarice, que pour ce regard ils n'ont jamais de

difficulté, mais ils ont ce malheur en eux de ne pardonner point à leurs

ennemis en mourant comme font les bons Chrestiens, & en recommandent la

vengeance à leurs enfans, comme David la punition à Semej, & comme les

dernières paroles d'un pere sont celles que les enfans doivent

inviolablement observer & garder en leur esprit, de là vient qu'ils ne

pardonnent point aysement à quiconque a fait du desplaisir à leurs

parens, plus portez en cela de mauvaise volonté que le bon Phocion

General des Atheniens, lequel estant fait injustement mourir par ses

concitoyens, quelqu'un des assistans luy ayant demandé s'il vouloit

mander aucune chose à son fils Phocius: Ouy certes, dit-il, c'est qu'il

ne cherche jamais à venger le tort que me font les Athéniens, ce qu'il

dit non par un esprit de vanité, mais par devoir d'un homme de bien, &

vrayement vertueux, il estoit d'ailleurs si attrempé, & d'un naturel si

honneste qu'il se monstroit doux, gracieux, courtois, & humain à tout le

monde, jusques à hanter privement avec ceux qui luy estoient

adversaires, & les servir en leurs affaires s'ils venoient à tomber en

quelque danger, & en quelque adversité, ce que je ne puis assez admirer,

car nous voyons bien peu de Chrestiens avoir de semblables qualitez,

sinon quelqu'uns, lesquels mourans laissent à leurs enfans un catalogue

de bonnes instructions pour principal heritage, & souveraine richesse,

laquelle la rouille ne peut endommager, ny les larrons l'emporter, mais

qui est un prix si haut qu'elle nous peut eslever jusques à Dieu, le

cognoistre, l'aymer, adorer, & jouyr de vous mesme, ô bon Jesus, qui est

l'unique, & vray bien de tous les esleuz.

Mais pour ce que l'exemple des grands Princes est d'autant plus

énergique & capable de nous esmouvoir, que leur condition a surpassé la

nostre, je vous rapporteray icy les dernieres paroles du tres pieux

Empereur Marc Aurelle à son fils Commode, son unique heritier à

l'Empire, afin que si l'exemple des petits n'a eu assez de force sur

vostre esprit; celle d'un grand Prince vous soit recommandable, & vous

porte dans l'exercice de la vertu, autant courageusement qu'un autre

grand Payen vous en donne l'exemple sans vous alléguer la vie de nos

Saincts, & la parole de Dieu mesme qui nous enjoint la charité, la

concorde & la paix avec nostre prochain. O Dieu que c'est une grande

vertu du Ciel que de pardonner & faire bien à son ennemy, il ny a

jeusne, austerité, ny aumosne qui luy soit comparable.

Ce bon Prince se tournant à son fils, apres une longue exhortation à la

vertu, luy dit. Pour cette dernière heure, mon fils, je t'ay gardé le

meilleur, le plus noble, & plus riche joyau que j'aye possedé en ma vie:

& proteste aux Dieux immortels, que si ainsi comme ils me commandent

mourir, ils me donnoient congé & licence de lire en la sepulture, je le

commanderois enterrer avec moy. Tu sçauras, mon fils, qu'en l'an

dixiesme de mon Empire, s'esleva une forte guerre contre les Parthes

indomptez, où par malheur advint qu'il fut necessaire y aller en propre

personne pour leur donner la bataille: laquelle gaignée, & toutes leurs

terres, m'en revins par l'ancienne Thebes d'Egypte pour voir si je

trouverois aucune antiquité de celles du temps passé. En la maison d'un

Prestre Egyptien, trouvay une petite table que l'on pendoit à la porte

de la maison de Roy, le jour que l'on le couronnoit Roy: & me dit ce

pauvre Prestre, ce qui estoit en cette table avoit esté escrit par un

Roy d'Egypte appellé Ptolomée Arsacide.

Je prie aux Dieux immortels, mon fils, que telles soyent tes oeuvres,

comme les paroles de ce tableau le requierent. Comme Empereur je te

laisse heritier de plusieurs Royaumes, & comme pere je te donne cette

table de conseils que je te prie tousjours garder, & tenir en ta mémoire

& entendement pour les mettre en pratique. Sois doncque cette cy ma

dernière parole. C'est avec l'Empire que tu seras craint par tout le

monde, mais avec les conseils de cette table tu seras aymé de tous, &

vivras en homme de bien & Prince equitable.

Ce propos achevé, & la table baillée, l'Empereur tourna les yeux &

perdit le sentiment, & par l'espace d'un quart-d'heure fut en tel

travail, & de là à bien peu rendit l'esprit.

En icelle table, estoient certaines lettres Grecques, quasi par maniere

de vers heroiques, qui veulent dire en nostre vulgaire:

Jamais je n'eslevay le riche tyran, ny hay le pauvre juste.

Jamais n'ay nié la justice au pauvre, pour estre pauvre, ny pardonné au

riche pour estre riche.

Jamais je n'ay fait aucun don pour une seule affection, ny donné

chastiment pour une seule passion.

Jamais je n'ay laissé le mal sans punition & chastiment, ny le bien fait

sans remuneration & loyer.

Jamais n'ay commis le jugement de la justice evidente à un autre, ny

determiné l'obscure par moy seul.

Jamais je n'ay denié justice à celuy qui la me demandoit, ny misericorde

à celuy qui la meritoit.

Jamais n'ay fait chastiment par ennuy quelconque, ny promis loyers

estant joyeux & content.

Jamais n'ay esté nonchalant en la bonne prosperité & santé, ny desesperé

en l'adversité.

Jamais n'ay fait mal ny chose deshonneste par malice, ny commis aucune

vilenie par avarice.

Jamais n'ay favorisé les mutins, ny presté l'oreille aux flatteurs.

J'ay tousjours travaillé à estre aymé des bons, & jamais ne me suis

soucié d'estre hay des mauvais.

Pour avoir favorisé les pauvres qui pouvoyent peu, j'ay esté favorisé

des Dieux contre ceux qui pouvoient beaucoup.

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_De la grand'feste des morts, & comme tous les os

des deffuncts sont mis ensemblement dans une

grande fosse avec leurs plus beaux emmeublemens,

& des richesses que les parens, & amis donnent

pour leur servir en l'autre vie._

Histoire du Canada et voyages que les Freres mineurs recollects y ont faicts pour la conversion des infidelles. · 第 60 / 90 题