CHAPITRE XLII.

Il nous arriva encore une autre seconde apprehension, mais qui se tourna

bientost en risée, ce fut que certains petits Sauvages ayans des racines

qu'ils appellent Ooxrat, ressemblans à un petit naveau ou chastaigne

pellée, qu'ils venoient d'arracher pour leurs cabanes, un jeune garçon

François nostre disciple, leur en ayant demandé & mangé une ou deux sans

s'informer de ses effets, les trouva bonnes au commencement, & d'un

goust assez agreable, mais qui se convertist soudain en de

très-cuisantes & picquantes douleurs, qu'il sentoit par tout dans la

bouche & la langue, qu'il avoit comme en feu, & outre cela, les phlegmes

luy distiloient continuellement de la bouche qu'il tenoit ouverte, la

teste panchée en bas pour leur donner cours, ce qui me faisoit

compassion.

S'il estoit bien empesché en ses maux, l'apprehension de la mort luy

estoit la plus sensible, comme à nous mesmes l'ignorance de sa maladie,

jusque à ce que les Sauvages nous eurent adverty en se gaussant

plaisamment, que le garçon en tenoit, mais qu'il n'en mourroit pas

pourtant. Cela nous consola fort, car je vous asseure que nous nous

trouvions bien empeschez, & ne sçavions quel remede apporter à ce mal

inopiné.

Je vous manifesteray comme les Sauvages en usent pour leur santé, avec

fruict & sans douleur, mais au préalable, il faut que je vous die, que

nostre petit disciple n'y pas le dernier pris, car quelques François

s'estans trouvez presents à sa disgrace, y trompèrent plusieurs de leurs

compagnons, qui en murmuroient assez pendant que les autres

s'esgorgeoient de rire. Cela fut en partie la cause que je n'en apportay

point en Canada pour la France, peur qu'on ne dis que j'avois apporté de

quoy rire, preferant ce petit interest d'honneur, au grand estat qu'on

en eut fait d'ailleurs, pour son excellente propriété de purger le

cerveau, & d'esclaircir la face, mieux qu'aucune autre drogue que nous

ayons icy.

Lors que nos Hurons, vieillards & autres se sentent le cerveau par trop

chargé d'humeurs & de phlegmes qui leur incommodent la santé, ils

envoyent de leurs enfans (je dis de leurs enfans, pour ce qu'ils n'ont

ny vallets, ny chambrieres, non plus que de manoeuvres ou gens à la

journée, en tout ces pays là) chercher de ces petits naveaux, lesquels

ils font cuire sous les cendres chaudes, & en mangent un, deux, ou trois

au matin, ou à telle heure de la journée qu'il leur plaist, & n'en

ressentent aucune douleur ny incommodité que de tenir leur teste

panchée, pendant que les flegmes leur distillent de la bouche.

Lescot dit que les Montagnais & Canadiens ont un arbre appelle _Annedda_

d'une admirable vertu, contre toutes sortes de maladies corporelles,

intérieures, & exterieures, duquel ils pilent l'escorce & les feuilles

qu'ils font bouillir en de l'eaue, laquelle ils boivent de deux jours

l'un, & mettent le marc sur les parties enflées & malades, & s'en

trouvent bien-tost guéris, principalement d'un mal de terre qui a fort

couru.

J'ay veu de nos Hurons lesquels pour se rendre plus souples à la course,

se découpent le gras des jambes, en chausses de Suisses, avec des

pierres tranchantes, & les parties enflées pour les purger des mauvaises

humeurs, qu'ils sapoudroient de je ne sçay quelle poudre, aprés que

L'oki avoit craché dessus. Je ne veux pas dire qu'il soient grands

Chirurgiens, car je me tromperois, mais encores ne sont ils point tant

impertinens qu'on pourroit bien dire, il leur reussit quelquefois de

guerir des playes assez dangereuses avec les seuls simples sans

composition, & n'ont pour toute ligature, linge ou compresse, que des

écorces de bouleaux & d'un certain arbre appellé Atti, qui leur est util

en beaucoup de choses.

Allant voir les malades parmy les Hurons, il me falloit souvent faire du

Medecin & n'y cognoissois rien, mais il le falloit faire pour les

contenter, car m'ayans veu taster le poulx à l'un d'iceux & dit qu'il ne

mourroit point de cette maladie, (c'est que je n'y trouvois point de

fiebvre,) il me fallut aprés toucher le poulx de tous les autres & en

dire mon advis. C'estoit un mestier qui m'estoit bien nouveau & n'en

parlais que comme un aveugle des couleurs, car à dire vray, si la

fiebvre n'est fort violente, je ne la cognois point à moy mesme, comme

il parut bien il y a quelques années que je me trouvois tres mal d'une

fiebvre fort violente, pour la première fois de ma vie, je dis au

Medecin que je sentois du mal par tout, mais sans fiebvre.

Selon que j'ay pû apprendre & cognoistre dans la communication ordinaire

& familiere que j'ay eue avec nos Hurons, les Sauvages ne sçavent l'art

de tater le poulx, ny de juger d'une urine, & ne cognoissent non plus la

fiebvre, sinon par le froid ou dans les grandes ardeurs qu'ils

rafreschissent (joinct nos Canadiens) avec quantité d'eau fresche,

qu'ils jettent sur le corps du malade, & non pas nos Hurons.

Ils ne sçavent aussi que c'est de purger le corps, ny de guerir les

maladies, si elles ne sont extérieures, car pour le dedans ils n'ont

autre remede, que les vomitifs & les superstitions, c'est pourquoy les

pauvres malades ont beau languir, & tirer la langue sur la terre nue

fors une natte de joncs, qui leur sert de lict, avant qu'ils puissent

recevoir guerison de leur chanterie & superstitions. Ils nous

demandoient de Lenonquate, c'est à dire quelque chose propre à guerir,

mais n'ayant autre drogue, je leur donnois un peu de canelle, ou un peu

de gingembre avec tant soit peu de sucre, (car je n'en avois gueres,)

qu'ils delayoient & faisoient tremper (apres estre bien pulverisé,) dans

de l'eau claire, laquelle ils avalloient comme une medecine salutaire, &

s'en trouvoient bien, du moins ils en restoient fort contens, & le coeur

fortifié.

Neantmoins la compassion que j'ay de ces pauvres malades, me faict vous

dire derechef, que c'est une grande pitié de les voir languir; couchés

de leur long, à platte terre sur une meschante natte de jonc, sans

couchette, sans lict, sans linceuls, sans mattelats & sans chevet,

privés de toute douceur & rafraichissement, fors de quelques petits

poissons boucanez fort puants, & de la sagamité ordinaire, pour quelque

maladie qu'ils ayent. O mon Dieu! ils ne geignent neantmoins point tant

que nos malades, ils ne disent pas, mon chevet est trop haut ou trop

bas, mon lict n'est pas bien faict, on me rompt la teste, les sauces ne

sont point à mon appetit, je ne puis prendre goust à tout ce que vous

faictes, car ils demeurent couchez sur la natte, patiens comme des

Saincts.

Quand ils se trouvent las du chemin ou appesantis par accident, (ce qui

arrive fort rarement) ou qu'ils veulent fortifier leur santé, ou

prevenir quelque maladie, qui les menace, ils ont accoustumé de se faite

suer dans des estuves qu'ils dressent au milieu de leurs cabanes, ou

emmy les champs, ainsi que la fantasie leur en prend, car voyageant

mesmes ils en uzent pour se soulager & delasser du chemin, mais il faut

qu'ils soient plusieurs, autrement la suerie ne seroit pas bonne, & ne

pourroient pas s'exciter suffisamment.

Or quand quelqu'un veut faire suerie, il appelle plusieurs de ses amis,

lesquels sont aussitost prests, car en faict de courtoisie ils sont

assez vigilans, soit pour la faire, soit pour la recevoir; estans

assemblez, les uns picquent en terre des grosses gaules environ un pied

l'une de l'autre, qu'ils replient à la hauteur de la ceinture en façon

d'une table ronde, pendant que les autres font chauffer dans un grand

feu six ou sept cailloux, qu'ils mettent aprés en un monceau au milieu

de ce four qu'ils entourent d'écorces, & couvrent de leurs robes de

peaux après que les hommes y sont entrez tout nuds assis contre terre,

serrez en rond les uns contre les autres, & les genouils fort eslevez

devant leur estomach, peur de se brusler les pieds. Et pour s'eschauffer

encore davantage & s'exciter à suer, ils chantent là dedans incessamment

frappant du tallon contre terre & doucement du dos les costez de ces

estuves, puis un seul chante & les autres repetent comme en leurs

dances, se refrein het, het, het, & estans fort lassez, ils se font

donner un peu d'air, & par fois ils boivent encores de grands coups

d'eau froide, qui seroient capables de donner de grosses maladies à des

personnes moins robustes puis se font recouvrir, & ayans sué

suffisamment, ils sortent de là & se vont jetter dans la riviere, sinon,

ils se lavent d'eau froide, ou s'essuyent de leurs robes, puis festinent

& se remplissent pour dernier médicament.

S'ils sont en doute que la suerie leur doive reussir, ils offrent du

petun & le bruslent en sacrifice à cet esprit qui la gouverne, comme

s'il estoit un Dieu ou une puissance souveraine. Je m'estonnois fort de

voir de nos François dans ces estuves pesle mesle avec les Sauvages, car

à mon advis ils y sont comme estouffez sans aucun air, & si pressez, les

uns contre les autres, qu'ils se peuvent à peine retourner.

Il arrive aucunes fois que le Medecin ordonne à quelqu'un de leurs

malades de sortir du bourg, & d'aller cabaner dans les bois ou à quelque

lieu à l'escart, pour luy aller là observer ses diaboliques inventions,

ne voulans estre veu de personne en de si estranges & ridicules

ceremonies, mais cela ne s'observe ordinairement qu'à ceux qui sont

entachez de maladie salle ou dangereuse, lesquels on contrainct de se

separer des autres peur de les infecter & d'aller cabaner au loin

jusques à entiere guerison, qui est une coustume louable & qui devroit

estre pratiquée par tout, pour les inconveniens qui arrivent tous les

jours par la fréquentations de personnes mal nettes, plus frequentes icy

que là, où les François semblent avoir des-ja mis quelque mauvaise

racine, car qu'elle y fust auparavant je n'en ay rien sçeu, ny appris de

personne.

Je me promenois un jour seul, dans les bois de la petite nation des

Quiennonteronons, pour chercher quelque petits fruicts à manger, comme

j'apperceu un peu de fumée au travers les bois, qui me donna la

curiosité de vouloir sçavoir que c'estoit, j'advançay donc & tiray celle

part, où je trouvay une cabane faicte en façon d'une tour ronde ayant au

faite un trou ou souspiral par où sortoit la fumée: non content,

j'ouvris doucement la petite porte pour voir qui estoit là dedans, &

trouvay un homme seul, estendu de son long sur la platte terre,

enveloppé dans une méchante couverture de peau, auprés d'un petit feu.

Je m'informay de luy de la cause de son esloignement du village, &

pourquoy il se deuilloit; il allongea son bras sur luy & me dit moitié

en Huron & moitié en Algoumequin, que c'estoit pour un mal qu'il avoit

aux parties naturelles, qui le tourmentoit fort, & duquel il n'esperoit

que la mort; & que pour de semblable maladies ils avoient accoustumé

entr'eux de se separer & esloigner du commun, ceux qui en estoient

entachez; peur de gaster les autres par la frequentation, & neantmoins

qu'on luy apportoit les petites necessitez & partie de ce qui luy

faisoit besoin, ses parens & amis ne pouvans pas davantage pour lors, à

cause de leur pauvreté & que plusieurs d'iceux estoient morts de faim

l'Hyver passé. J'avois beaucoup de compassion pour luy; mais cela ne luy

servoit que d'un peu de divertissement & de consolation en ce petit

espace de temps que je fus auprés de luy: car de luy donner quelque

nourriture ou rafraischissement, il estoit hors de mon pouvoir, puis que

j'estois moy mesme à demy mort de faim & tellement necessiteux, que je

cherchois par tout dans les bois quelques petits fruicts pour amortir ma

faim & fortifier mon estomach tout abbatu.

J'ay veu au païs de nos Hurons de certains malades, qui sembloient

plustost possedez du malin esprit ou fols tout à faict, qu'affligez de

maladie naturelle, ausquel il prendra bien envie de faire dancer toutes

les femmes & filles ensemble, avec l'ordonnance de Loki; mais ce n'est

pas tout, car luy & le medecin, accompagnez de quelqu'autre, feront des

singeries & des conjurations, & se tourneront tant qu'ils demeureront le

plus souvent hors d'eux mesmes: puis il paroist tout furieux, les yeux

estincelans & effroyables, quelquefois debout & quelguefois assis, ainsi

que la fantaisie luy prend; aussitost une quinte luy reprendra, & fera

tout du pis, renversera brisera & jettera tout ce qu'il trouvera en

chemin avec des insolences nompareilles, puis se couche où il s'endort

quelque espace de temps, & se resveillant en sursaut r'entre dans ses

premières furies, lesquelles se passent par le sommeil qui luy prend.

Aprés il faict suerie avec quelqu'un de ses amis qu'il y appelle. D'où

il arrive que quelqu'uns de ces malades se trouvent gueris & des autres

au contraire joignent la maladie du corps avec celle de l'esprit.

Il y a aussi des femmes qui entrent en ces hipocondries, & saillies

d'esprit, mais elles ne sont si insolentes que les hommes, qui sont

d'ordinaire plus tempestatifs: elles marchent à quatre comme bestes, &

font mille grimasses & gestes de personnes insensées & allienées de leur

esprit; ce que voyant le Magicien, il commence à chanter puis avec

quelque mine la soufflera, luy ordonnant de certaines eauës à boire, &

qu'aussi-tost elle fasse un festin, soit de chair ou de poisson qu'il

faut trouver, encore qu'il soit rare, neantmoins il est aussi-tost

prest.

Le banquet finy, chacun s'en retourne en sa maison, jusque à une

autrefois, qu'il la reviendra voir, la soufflera, & chantera derechef,

avec plusieurs autres à ce appellez, & luy ordonnera encore 3 ou 4

festins tout de suitte, & s'il luy vient en fantaisie commandera des

mascarades, & qu'ainsi accommodez ils aillent chanter prés du lict de la

malade, puis courir les rues pendant que le festin se prepare; auquel

ils reviennent, mais souvent bien las & affamez.

J'ay esté quelquefois curieux d'entrer au lieu où l'on chantoit les

malades, pour en voir toutes les ceremonies; mais les Sauvages n'en

estoient pas trop contens, & m'y souffroient avec peine, pour ce qu'ils

ne veulent point estre veus en semblables actions. Ils rendent aussi le

lieu où cela se faict, le plus obscur & tenebreux qu'ils peuvent, &

bouchent toutes les ouvertures qui peuvent donner quelque lumiere, & ne

laissent entrer là dedans que ceux qui y sont necessaires & appellez.

Pendant qu'on chante, il y a des pierres qui rougissent au feu,

lesquelles le medecin empoigne & manie entre ses mains, puis masche des

charbons ardans, faict le demon deschaisné, & de ses mains si

eschauffées, frotte & souffle avec un sifflement, qu'il faict bruire

entre ses dents, les parties dolentes du patient, ou crache sur le mal

de son charbon masché. Cette dernière ceremonie des pierres & du charbon

ne s'observe pas à tous indifferemment, mais à des particuliers selon

l'ordre du medecin, qui n'oublie jamais la tortue au païs de nos Hurons,

ny entre nos Montagnais le petit tambour de basque, que les Pirotois

portent allans voir leurs malades, avec le reste de leur boutique &

petits agisios.

Lors que tous les remedes humains n'ont de rien servy, ny les inventions

ordinaires de nos Sauvages, ils tiennent Conseil, auquel ils ordonnent

la ceremonie qu'ils appellent, Lonouoyroya, qui est l'invention

principale & le moyen plus excellent, (à ce qu'ils disent,) pour chasser

les diables & malins esprits de leurs bourgs & villages, qui leur

causent & procurent toutes les maladies & infirmitez qu'ils endurent &

souffrent au corps & en esprit.

Le jour de la feste estant assigné, ils en commencent la ceremonie dés

l'aprés souper du soir precedent, mais avec des furies, des fracas & des

tintamarres si grands qu'ils semblent un sabat de demons, car les hommes

brisent, renversent & jettent tout ce qu'ils rencontrent en leur chemin,

de sorte que les femmes sont en ce temps là fort occupées à serrer &

mettre de costé ce qu'elles ne veulent point perdre. Ils jettent le feu

& les tizons allumez par les rues crient, chantent, hurlent & courent

toute la nuict par le village & autour des murailles ou pallissades

comme fols & insensez.

Aprés que le sabat a esté bien demené ils s'arrestent un peu à la

première pensée qui leur vient en l'esprit de quelque chose qui leur

fait besoin, sans en parler à personne, puis le matin venu ils vont de

cabane en cabane, & de feu en feu, & s'arrestent à chacun un petit

espace de temps, chantans doucement les louanges de ceux qui leur

donnent quelque chose; disans: Un tel m'a donné cecy, un tel m'a donné

cela, & autres semblables complimens, qui obligent les autres mesnages

de leur donner quelque chose, qui un cousteau, qui un petunoir, un

chien, une peau, un canot, ou autre chose qu'ils acceptent de bonne

volonté sans autre ceremonie, & continuent de recevoir par tout, jusques

à ce que par rencontre on leur donne la chose qu'ils avoient songée, &

pour lors la recevant ils font un grand cry & s'encourent hors de la

cabane joyeux & contans d'avoir rencontré leur songe, pendant que ceux

qui y restent crient, l'acclamation ordinaire, hé,é,é,é,é,é, & ce

present est pour luy & l'augure qu'il ne doit pas si-tost mourir: mais

pour les autres choses qui ne sont point de son songe, il les doit

rendre après la feste, à ceux qui luy ont baillées.

Il s'y coule neantmoins quelquefois de la tromperie, car tel retiendra

une piece qu'il dira avoir songée, qui n'y aura pas pensé, comme il

arriva à un François nommé Matthieu, lequel ayant donné à un jeune

Sauvage une chaine de rassades, pensant qu'elle luy deut estre rendue,

l'autre luy dit qu'elle estoit son songe & fut pour luy, bien qu'on aye

après sçeu sa fourbe & tromperie.

Cette feste dure ordinairement trois jours entiers, & ceux qui pendant

ce temps là n'ont pû trouver ce qu'ils avoient songé, s'en affligent &

tourmentent, & s'estiment miserables, comme des gens qui doivent

bien-tost mourir. J'y ay veu des femmes aussi-bien que des hommes porter

à quatre une grande peau d'Eslan, chargée de mille beatilles & de

presens. Il y a mesmes des pauvres malades qui s'y font porter, sous

l'esperance d'y trouver leur songe & leur guerison, & neantmoins il ne

remportent qu'une lassitude & un rompement de teste, qui les conduit

souvent de la feste au tombeau.

Je n'ay rien remarqué de particulier aux Canadiens qui ne puisse

convenir aux remedes de nos Hurons, car si les Médecins des uns sont

bien impertinens & superstitieux, les Pirotois des autres sont auffi peu

sages & experimentez en leur art. Ce petit Sauvage qui mourut sur mer à

son retour de France, dans le mesme vaisseau des PP. Gallerant & Piat

qui le baptizerent, fist bien contre la maxime de leurs medecins en

mangeant, toujours pour sauver sa vie, car ils font faire à leurs

malades des diettes nompareilles, & ne trouvent pas bon qu'on les

importune de manger beaucoup, disans qu'estans malades ils ne peuvent

avoir d'appetit, & par consequent qu'ils ne doivent pas manger ou fort

peu, pour n'incommoder leur estomach.

Ils soufflent leur malades comme nos Hurons, leur faisant souvent à

croire que c'est par cette partie là qu'ils tireront leur mal, & pour

mieux faire leur jeu ils leur disent que c'est un homme d'une nation

estrangere, qui leur a donné ce mal là, où il s'est formé une petite

pierre qui leur cause la douleur, & comme bon charlatans en ayans pris

une petite dans la bouche, aprés avoir bien soufflé la partie dolente ou

autre part, ils la sortent de le bouche & leur disans que c'est celle

qui leur faisoit douleur, ce que les malades croyent & s'en tiennent

soulagez, mais c'est dans l'imagination.

Ils uzent aussi quelquefois de vrays remedes, comme de decoctions

d'herbes & d'escorces qui leur servent grandement, & en reussit de

bonnes cures qui mettent en crédit leur charlataneries, autrement on

auroit bien-tost descouvert leur piperies aussi bien faictes que celles

de quelques malicieux Chirurgiens, dont j'ay experimenté une fois en une

playe qu'on m'entretint l'espace de six sepmaines sans amendement, qui

se guerit aprés en trois jours sans aucun onguent, peut estre neantmoins

que celuy qui me traictoit n'en sçavoit pas davantage, & que je le dois

excuser, mais tousjours est-ce une grande faute d'employer des ignorans.

Il y eut un jour un Sauvage appellé Neogabinat, lequel avec quelque

autres Sauvages de ses amis, ayans beu avec excès d'une eau de vie

qu'ils avoient traictée des François pour de la chair d'eslan, estans

tous bien enyvrez & de repos prés d'un grand feu dans leurs cabanes,

quelqu'uns d'eux demanderent à Neogabinat s'il vouloit lutter, &

esprouver ses forces, lequel ayant respondu que non & persisté à ce

refus, ils luy dirent qu'ils le coucheroient donc au travers du feu, &

n'y manquèrent pas, car les uns le prirent par les pieds & les autres

par la teste & le couchèrent tout au travers des charbons tout nud qu'il

estoit, & y demeura courageusement autant long-temps qu'il fallut pour

donner loisir aux femmes de l'en retirer, autrement il s'y fust laissé

brusler & consommer comme un homme mort car il ne fretilloit point, non

tant à cause du vin que de son courage qu'il vouloit faire paroistre en

se tourment, elles ne le purent neantmoins si promptement oster de

dessus ses charbons ardans, qu'ils avoient esbrasillé exprés, comme un

lict d'honneur, qu'il n'en demeurat tout rosty depuis la teste jusques à

la plente des pieds, de manière qu'il luy fallut oster les charbons qui

luy tenoient par tout à la chair, dont il fut fort malade & en danger de

mort, ce qui luy donna l'envie d'envoyer en nostre Convent, prier qu'on

le vint baptiser, mais il fut si admirablement bien secouru qu'au bout

des dix jours il commença de se lever, & nous aller visiter jusques chez

nous, où il monstra à nos Religieux ce dequoy il s'estoit servy pour se

guerir, qu'estoit de la seconde escorce d'un arbre, appellé pruche

espece de sapin, laquelle ces gens luy faisoient bouillir & de la

decoction ils l'en lavoient continuellement, ce qui le rendit sain &

gaillard en moins de trois sepmaines.

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_Pourquoy les Sauvages errants tuent aucunefois

de leurs parens trop vieux ou malades. D'un

François qu'ils voulurent assommer, & de la

cruauté de deux femmes Canadiennes qui mangerent

leur marys._

Histoire du Canada et voyages que les Freres mineurs recollects y ont faicts pour la conversion des infidelles. · 第 57 / 90 题