Il nous arriva encore une autre seconde apprehension, mais qui se tourna
bientost en risée, ce fut que certains petits Sauvages ayans des racines
qu'ils appellent Ooxrat, ressemblans à un petit naveau ou chastaigne
pellée, qu'ils venoient d'arracher pour leurs cabanes, un jeune garçon
François nostre disciple, leur en ayant demandé & mangé une ou deux sans
s'informer de ses effets, les trouva bonnes au commencement, & d'un
goust assez agreable, mais qui se convertist soudain en de
très-cuisantes & picquantes douleurs, qu'il sentoit par tout dans la
bouche & la langue, qu'il avoit comme en feu, & outre cela, les phlegmes
luy distiloient continuellement de la bouche qu'il tenoit ouverte, la
teste panchée en bas pour leur donner cours, ce qui me faisoit
compassion.
S'il estoit bien empesché en ses maux, l'apprehension de la mort luy
estoit la plus sensible, comme à nous mesmes l'ignorance de sa maladie,
jusque à ce que les Sauvages nous eurent adverty en se gaussant
plaisamment, que le garçon en tenoit, mais qu'il n'en mourroit pas
pourtant. Cela nous consola fort, car je vous asseure que nous nous
trouvions bien empeschez, & ne sçavions quel remede apporter à ce mal
inopiné.
Je vous manifesteray comme les Sauvages en usent pour leur santé, avec
fruict & sans douleur, mais au préalable, il faut que je vous die, que
nostre petit disciple n'y pas le dernier pris, car quelques François
s'estans trouvez presents à sa disgrace, y trompèrent plusieurs de leurs
compagnons, qui en murmuroient assez pendant que les autres
s'esgorgeoient de rire. Cela fut en partie la cause que je n'en apportay
point en Canada pour la France, peur qu'on ne dis que j'avois apporté de
quoy rire, preferant ce petit interest d'honneur, au grand estat qu'on
en eut fait d'ailleurs, pour son excellente propriété de purger le
cerveau, & d'esclaircir la face, mieux qu'aucune autre drogue que nous
ayons icy.
Lors que nos Hurons, vieillards & autres se sentent le cerveau par trop
chargé d'humeurs & de phlegmes qui leur incommodent la santé, ils
envoyent de leurs enfans (je dis de leurs enfans, pour ce qu'ils n'ont
ny vallets, ny chambrieres, non plus que de manoeuvres ou gens à la
journée, en tout ces pays là) chercher de ces petits naveaux, lesquels
ils font cuire sous les cendres chaudes, & en mangent un, deux, ou trois
au matin, ou à telle heure de la journée qu'il leur plaist, & n'en
ressentent aucune douleur ny incommodité que de tenir leur teste
panchée, pendant que les flegmes leur distillent de la bouche.
Lescot dit que les Montagnais & Canadiens ont un arbre appelle _Annedda_
d'une admirable vertu, contre toutes sortes de maladies corporelles,
intérieures, & exterieures, duquel ils pilent l'escorce & les feuilles
qu'ils font bouillir en de l'eaue, laquelle ils boivent de deux jours
l'un, & mettent le marc sur les parties enflées & malades, & s'en
trouvent bien-tost guéris, principalement d'un mal de terre qui a fort
couru.
J'ay veu de nos Hurons lesquels pour se rendre plus souples à la course,
se découpent le gras des jambes, en chausses de Suisses, avec des
pierres tranchantes, & les parties enflées pour les purger des mauvaises
humeurs, qu'ils sapoudroient de je ne sçay quelle poudre, aprés que
L'oki avoit craché dessus. Je ne veux pas dire qu'il soient grands
Chirurgiens, car je me tromperois, mais encores ne sont ils point tant
impertinens qu'on pourroit bien dire, il leur reussit quelquefois de
guerir des playes assez dangereuses avec les seuls simples sans
composition, & n'ont pour toute ligature, linge ou compresse, que des
écorces de bouleaux & d'un certain arbre appellé Atti, qui leur est util
en beaucoup de choses.
Allant voir les malades parmy les Hurons, il me falloit souvent faire du
Medecin & n'y cognoissois rien, mais il le falloit faire pour les
contenter, car m'ayans veu taster le poulx à l'un d'iceux & dit qu'il ne
mourroit point de cette maladie, (c'est que je n'y trouvois point de
fiebvre,) il me fallut aprés toucher le poulx de tous les autres & en
dire mon advis. C'estoit un mestier qui m'estoit bien nouveau & n'en
parlais que comme un aveugle des couleurs, car à dire vray, si la
fiebvre n'est fort violente, je ne la cognois point à moy mesme, comme
il parut bien il y a quelques années que je me trouvois tres mal d'une
fiebvre fort violente, pour la première fois de ma vie, je dis au
Medecin que je sentois du mal par tout, mais sans fiebvre.
Selon que j'ay pû apprendre & cognoistre dans la communication ordinaire
& familiere que j'ay eue avec nos Hurons, les Sauvages ne sçavent l'art
de tater le poulx, ny de juger d'une urine, & ne cognoissent non plus la
fiebvre, sinon par le froid ou dans les grandes ardeurs qu'ils
rafreschissent (joinct nos Canadiens) avec quantité d'eau fresche,
qu'ils jettent sur le corps du malade, & non pas nos Hurons.
Ils ne sçavent aussi que c'est de purger le corps, ny de guerir les
maladies, si elles ne sont extérieures, car pour le dedans ils n'ont
autre remede, que les vomitifs & les superstitions, c'est pourquoy les
pauvres malades ont beau languir, & tirer la langue sur la terre nue
fors une natte de joncs, qui leur sert de lict, avant qu'ils puissent
recevoir guerison de leur chanterie & superstitions. Ils nous
demandoient de Lenonquate, c'est à dire quelque chose propre à guerir,
mais n'ayant autre drogue, je leur donnois un peu de canelle, ou un peu
de gingembre avec tant soit peu de sucre, (car je n'en avois gueres,)
qu'ils delayoient & faisoient tremper (apres estre bien pulverisé,) dans
de l'eau claire, laquelle ils avalloient comme une medecine salutaire, &
s'en trouvoient bien, du moins ils en restoient fort contens, & le coeur
fortifié.
Neantmoins la compassion que j'ay de ces pauvres malades, me faict vous
dire derechef, que c'est une grande pitié de les voir languir; couchés
de leur long, à platte terre sur une meschante natte de jonc, sans
couchette, sans lict, sans linceuls, sans mattelats & sans chevet,
privés de toute douceur & rafraichissement, fors de quelques petits
poissons boucanez fort puants, & de la sagamité ordinaire, pour quelque
maladie qu'ils ayent. O mon Dieu! ils ne geignent neantmoins point tant
que nos malades, ils ne disent pas, mon chevet est trop haut ou trop
bas, mon lict n'est pas bien faict, on me rompt la teste, les sauces ne
sont point à mon appetit, je ne puis prendre goust à tout ce que vous
faictes, car ils demeurent couchez sur la natte, patiens comme des
Saincts.
Quand ils se trouvent las du chemin ou appesantis par accident, (ce qui
arrive fort rarement) ou qu'ils veulent fortifier leur santé, ou
prevenir quelque maladie, qui les menace, ils ont accoustumé de se faite
suer dans des estuves qu'ils dressent au milieu de leurs cabanes, ou
emmy les champs, ainsi que la fantasie leur en prend, car voyageant
mesmes ils en uzent pour se soulager & delasser du chemin, mais il faut
qu'ils soient plusieurs, autrement la suerie ne seroit pas bonne, & ne
pourroient pas s'exciter suffisamment.
Or quand quelqu'un veut faire suerie, il appelle plusieurs de ses amis,
lesquels sont aussitost prests, car en faict de courtoisie ils sont
assez vigilans, soit pour la faire, soit pour la recevoir; estans
assemblez, les uns picquent en terre des grosses gaules environ un pied
l'une de l'autre, qu'ils replient à la hauteur de la ceinture en façon
d'une table ronde, pendant que les autres font chauffer dans un grand
feu six ou sept cailloux, qu'ils mettent aprés en un monceau au milieu
de ce four qu'ils entourent d'écorces, & couvrent de leurs robes de
peaux après que les hommes y sont entrez tout nuds assis contre terre,
serrez en rond les uns contre les autres, & les genouils fort eslevez
devant leur estomach, peur de se brusler les pieds. Et pour s'eschauffer
encore davantage & s'exciter à suer, ils chantent là dedans incessamment
frappant du tallon contre terre & doucement du dos les costez de ces
estuves, puis un seul chante & les autres repetent comme en leurs
dances, se refrein het, het, het, & estans fort lassez, ils se font
donner un peu d'air, & par fois ils boivent encores de grands coups
d'eau froide, qui seroient capables de donner de grosses maladies à des
personnes moins robustes puis se font recouvrir, & ayans sué
suffisamment, ils sortent de là & se vont jetter dans la riviere, sinon,
ils se lavent d'eau froide, ou s'essuyent de leurs robes, puis festinent
& se remplissent pour dernier médicament.
S'ils sont en doute que la suerie leur doive reussir, ils offrent du
petun & le bruslent en sacrifice à cet esprit qui la gouverne, comme
s'il estoit un Dieu ou une puissance souveraine. Je m'estonnois fort de
voir de nos François dans ces estuves pesle mesle avec les Sauvages, car
à mon advis ils y sont comme estouffez sans aucun air, & si pressez, les
uns contre les autres, qu'ils se peuvent à peine retourner.
Il arrive aucunes fois que le Medecin ordonne à quelqu'un de leurs
malades de sortir du bourg, & d'aller cabaner dans les bois ou à quelque
lieu à l'escart, pour luy aller là observer ses diaboliques inventions,
ne voulans estre veu de personne en de si estranges & ridicules
ceremonies, mais cela ne s'observe ordinairement qu'à ceux qui sont
entachez de maladie salle ou dangereuse, lesquels on contrainct de se
separer des autres peur de les infecter & d'aller cabaner au loin
jusques à entiere guerison, qui est une coustume louable & qui devroit
estre pratiquée par tout, pour les inconveniens qui arrivent tous les
jours par la fréquentations de personnes mal nettes, plus frequentes icy
que là, où les François semblent avoir des-ja mis quelque mauvaise
racine, car qu'elle y fust auparavant je n'en ay rien sçeu, ny appris de
personne.
Je me promenois un jour seul, dans les bois de la petite nation des
Quiennonteronons, pour chercher quelque petits fruicts à manger, comme
j'apperceu un peu de fumée au travers les bois, qui me donna la
curiosité de vouloir sçavoir que c'estoit, j'advançay donc & tiray celle
part, où je trouvay une cabane faicte en façon d'une tour ronde ayant au
faite un trou ou souspiral par où sortoit la fumée: non content,
j'ouvris doucement la petite porte pour voir qui estoit là dedans, &
trouvay un homme seul, estendu de son long sur la platte terre,
enveloppé dans une méchante couverture de peau, auprés d'un petit feu.
Je m'informay de luy de la cause de son esloignement du village, &
pourquoy il se deuilloit; il allongea son bras sur luy & me dit moitié
en Huron & moitié en Algoumequin, que c'estoit pour un mal qu'il avoit
aux parties naturelles, qui le tourmentoit fort, & duquel il n'esperoit
que la mort; & que pour de semblable maladies ils avoient accoustumé
entr'eux de se separer & esloigner du commun, ceux qui en estoient
entachez; peur de gaster les autres par la frequentation, & neantmoins
qu'on luy apportoit les petites necessitez & partie de ce qui luy
faisoit besoin, ses parens & amis ne pouvans pas davantage pour lors, à
cause de leur pauvreté & que plusieurs d'iceux estoient morts de faim
l'Hyver passé. J'avois beaucoup de compassion pour luy; mais cela ne luy
servoit que d'un peu de divertissement & de consolation en ce petit
espace de temps que je fus auprés de luy: car de luy donner quelque
nourriture ou rafraischissement, il estoit hors de mon pouvoir, puis que
j'estois moy mesme à demy mort de faim & tellement necessiteux, que je
cherchois par tout dans les bois quelques petits fruicts pour amortir ma
faim & fortifier mon estomach tout abbatu.
J'ay veu au païs de nos Hurons de certains malades, qui sembloient
plustost possedez du malin esprit ou fols tout à faict, qu'affligez de
maladie naturelle, ausquel il prendra bien envie de faire dancer toutes
les femmes & filles ensemble, avec l'ordonnance de Loki; mais ce n'est
pas tout, car luy & le medecin, accompagnez de quelqu'autre, feront des
singeries & des conjurations, & se tourneront tant qu'ils demeureront le
plus souvent hors d'eux mesmes: puis il paroist tout furieux, les yeux
estincelans & effroyables, quelquefois debout & quelguefois assis, ainsi
que la fantaisie luy prend; aussitost une quinte luy reprendra, & fera
tout du pis, renversera brisera & jettera tout ce qu'il trouvera en
chemin avec des insolences nompareilles, puis se couche où il s'endort
quelque espace de temps, & se resveillant en sursaut r'entre dans ses
premières furies, lesquelles se passent par le sommeil qui luy prend.
Aprés il faict suerie avec quelqu'un de ses amis qu'il y appelle. D'où
il arrive que quelqu'uns de ces malades se trouvent gueris & des autres
au contraire joignent la maladie du corps avec celle de l'esprit.
Il y a aussi des femmes qui entrent en ces hipocondries, & saillies
d'esprit, mais elles ne sont si insolentes que les hommes, qui sont
d'ordinaire plus tempestatifs: elles marchent à quatre comme bestes, &
font mille grimasses & gestes de personnes insensées & allienées de leur
esprit; ce que voyant le Magicien, il commence à chanter puis avec
quelque mine la soufflera, luy ordonnant de certaines eauës à boire, &
qu'aussi-tost elle fasse un festin, soit de chair ou de poisson qu'il
faut trouver, encore qu'il soit rare, neantmoins il est aussi-tost
prest.
Le banquet finy, chacun s'en retourne en sa maison, jusque à une
autrefois, qu'il la reviendra voir, la soufflera, & chantera derechef,
avec plusieurs autres à ce appellez, & luy ordonnera encore 3 ou 4
festins tout de suitte, & s'il luy vient en fantaisie commandera des
mascarades, & qu'ainsi accommodez ils aillent chanter prés du lict de la
malade, puis courir les rues pendant que le festin se prepare; auquel
ils reviennent, mais souvent bien las & affamez.
J'ay esté quelquefois curieux d'entrer au lieu où l'on chantoit les
malades, pour en voir toutes les ceremonies; mais les Sauvages n'en
estoient pas trop contens, & m'y souffroient avec peine, pour ce qu'ils
ne veulent point estre veus en semblables actions. Ils rendent aussi le
lieu où cela se faict, le plus obscur & tenebreux qu'ils peuvent, &
bouchent toutes les ouvertures qui peuvent donner quelque lumiere, & ne
laissent entrer là dedans que ceux qui y sont necessaires & appellez.
Pendant qu'on chante, il y a des pierres qui rougissent au feu,
lesquelles le medecin empoigne & manie entre ses mains, puis masche des
charbons ardans, faict le demon deschaisné, & de ses mains si
eschauffées, frotte & souffle avec un sifflement, qu'il faict bruire
entre ses dents, les parties dolentes du patient, ou crache sur le mal
de son charbon masché. Cette dernière ceremonie des pierres & du charbon
ne s'observe pas à tous indifferemment, mais à des particuliers selon
l'ordre du medecin, qui n'oublie jamais la tortue au païs de nos Hurons,
ny entre nos Montagnais le petit tambour de basque, que les Pirotois
portent allans voir leurs malades, avec le reste de leur boutique &
petits agisios.
Lors que tous les remedes humains n'ont de rien servy, ny les inventions
ordinaires de nos Sauvages, ils tiennent Conseil, auquel ils ordonnent
la ceremonie qu'ils appellent, Lonouoyroya, qui est l'invention
principale & le moyen plus excellent, (à ce qu'ils disent,) pour chasser
les diables & malins esprits de leurs bourgs & villages, qui leur
causent & procurent toutes les maladies & infirmitez qu'ils endurent &
souffrent au corps & en esprit.
Le jour de la feste estant assigné, ils en commencent la ceremonie dés
l'aprés souper du soir precedent, mais avec des furies, des fracas & des
tintamarres si grands qu'ils semblent un sabat de demons, car les hommes
brisent, renversent & jettent tout ce qu'ils rencontrent en leur chemin,
de sorte que les femmes sont en ce temps là fort occupées à serrer &
mettre de costé ce qu'elles ne veulent point perdre. Ils jettent le feu
& les tizons allumez par les rues crient, chantent, hurlent & courent
toute la nuict par le village & autour des murailles ou pallissades
comme fols & insensez.
Aprés que le sabat a esté bien demené ils s'arrestent un peu à la
première pensée qui leur vient en l'esprit de quelque chose qui leur
fait besoin, sans en parler à personne, puis le matin venu ils vont de
cabane en cabane, & de feu en feu, & s'arrestent à chacun un petit
espace de temps, chantans doucement les louanges de ceux qui leur
donnent quelque chose; disans: Un tel m'a donné cecy, un tel m'a donné
cela, & autres semblables complimens, qui obligent les autres mesnages
de leur donner quelque chose, qui un cousteau, qui un petunoir, un
chien, une peau, un canot, ou autre chose qu'ils acceptent de bonne
volonté sans autre ceremonie, & continuent de recevoir par tout, jusques
à ce que par rencontre on leur donne la chose qu'ils avoient songée, &
pour lors la recevant ils font un grand cry & s'encourent hors de la
cabane joyeux & contans d'avoir rencontré leur songe, pendant que ceux
qui y restent crient, l'acclamation ordinaire, hé,é,é,é,é,é, & ce
present est pour luy & l'augure qu'il ne doit pas si-tost mourir: mais
pour les autres choses qui ne sont point de son songe, il les doit
rendre après la feste, à ceux qui luy ont baillées.
Il s'y coule neantmoins quelquefois de la tromperie, car tel retiendra
une piece qu'il dira avoir songée, qui n'y aura pas pensé, comme il
arriva à un François nommé Matthieu, lequel ayant donné à un jeune
Sauvage une chaine de rassades, pensant qu'elle luy deut estre rendue,
l'autre luy dit qu'elle estoit son songe & fut pour luy, bien qu'on aye
après sçeu sa fourbe & tromperie.
Cette feste dure ordinairement trois jours entiers, & ceux qui pendant
ce temps là n'ont pû trouver ce qu'ils avoient songé, s'en affligent &
tourmentent, & s'estiment miserables, comme des gens qui doivent
bien-tost mourir. J'y ay veu des femmes aussi-bien que des hommes porter
à quatre une grande peau d'Eslan, chargée de mille beatilles & de
presens. Il y a mesmes des pauvres malades qui s'y font porter, sous
l'esperance d'y trouver leur songe & leur guerison, & neantmoins il ne
remportent qu'une lassitude & un rompement de teste, qui les conduit
souvent de la feste au tombeau.
Je n'ay rien remarqué de particulier aux Canadiens qui ne puisse
convenir aux remedes de nos Hurons, car si les Médecins des uns sont
bien impertinens & superstitieux, les Pirotois des autres sont auffi peu
sages & experimentez en leur art. Ce petit Sauvage qui mourut sur mer à
son retour de France, dans le mesme vaisseau des PP. Gallerant & Piat
qui le baptizerent, fist bien contre la maxime de leurs medecins en
mangeant, toujours pour sauver sa vie, car ils font faire à leurs
malades des diettes nompareilles, & ne trouvent pas bon qu'on les
importune de manger beaucoup, disans qu'estans malades ils ne peuvent
avoir d'appetit, & par consequent qu'ils ne doivent pas manger ou fort
peu, pour n'incommoder leur estomach.
Ils soufflent leur malades comme nos Hurons, leur faisant souvent à
croire que c'est par cette partie là qu'ils tireront leur mal, & pour
mieux faire leur jeu ils leur disent que c'est un homme d'une nation
estrangere, qui leur a donné ce mal là, où il s'est formé une petite
pierre qui leur cause la douleur, & comme bon charlatans en ayans pris
une petite dans la bouche, aprés avoir bien soufflé la partie dolente ou
autre part, ils la sortent de le bouche & leur disans que c'est celle
qui leur faisoit douleur, ce que les malades croyent & s'en tiennent
soulagez, mais c'est dans l'imagination.
Ils uzent aussi quelquefois de vrays remedes, comme de decoctions
d'herbes & d'escorces qui leur servent grandement, & en reussit de
bonnes cures qui mettent en crédit leur charlataneries, autrement on
auroit bien-tost descouvert leur piperies aussi bien faictes que celles
de quelques malicieux Chirurgiens, dont j'ay experimenté une fois en une
playe qu'on m'entretint l'espace de six sepmaines sans amendement, qui
se guerit aprés en trois jours sans aucun onguent, peut estre neantmoins
que celuy qui me traictoit n'en sçavoit pas davantage, & que je le dois
excuser, mais tousjours est-ce une grande faute d'employer des ignorans.
Il y eut un jour un Sauvage appellé Neogabinat, lequel avec quelque
autres Sauvages de ses amis, ayans beu avec excès d'une eau de vie
qu'ils avoient traictée des François pour de la chair d'eslan, estans
tous bien enyvrez & de repos prés d'un grand feu dans leurs cabanes,
quelqu'uns d'eux demanderent à Neogabinat s'il vouloit lutter, &
esprouver ses forces, lequel ayant respondu que non & persisté à ce
refus, ils luy dirent qu'ils le coucheroient donc au travers du feu, &
n'y manquèrent pas, car les uns le prirent par les pieds & les autres
par la teste & le couchèrent tout au travers des charbons tout nud qu'il
estoit, & y demeura courageusement autant long-temps qu'il fallut pour
donner loisir aux femmes de l'en retirer, autrement il s'y fust laissé
brusler & consommer comme un homme mort car il ne fretilloit point, non
tant à cause du vin que de son courage qu'il vouloit faire paroistre en
se tourment, elles ne le purent neantmoins si promptement oster de
dessus ses charbons ardans, qu'ils avoient esbrasillé exprés, comme un
lict d'honneur, qu'il n'en demeurat tout rosty depuis la teste jusques à
la plente des pieds, de manière qu'il luy fallut oster les charbons qui
luy tenoient par tout à la chair, dont il fut fort malade & en danger de
mort, ce qui luy donna l'envie d'envoyer en nostre Convent, prier qu'on
le vint baptiser, mais il fut si admirablement bien secouru qu'au bout
des dix jours il commença de se lever, & nous aller visiter jusques chez
nous, où il monstra à nos Religieux ce dequoy il s'estoit servy pour se
guerir, qu'estoit de la seconde escorce d'un arbre, appellé pruche
espece de sapin, laquelle ces gens luy faisoient bouillir & de la
decoction ils l'en lavoient continuellement, ce qui le rendit sain &
gaillard en moins de trois sepmaines.
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_Pourquoy les Sauvages errants tuent aucunefois
de leurs parens trop vieux ou malades. D'un
François qu'ils voulurent assommer, & de la
cruauté de deux femmes Canadiennes qui mangerent
leur marys._