Encor que Ciceron aye dit, parlant de la nature des Dieux, qu'il n'y a
gent si sauvage, si brutale, ny si barbare, qui ne soit imbue de quelque
opinion d'iceux, & n'aye ce sentiment naturel d'une nature superieure à
celle de l'homme, qui le porte à quelque forme d'adoration de Religion,
& de culte intérieur, ou extérieur pour en tesmoigner les
recognoissances. Neantmoins nos Hurons, & Canadiens, semblent n'en avoir
aucune pratique ny l'exercice, que nous ayons pû descouvrir, car encor
bien qu'ils advouent un premier principe & Créateur de toutes choses, &
par consequent une Divinité, avec le reste des Nations, si est ce qu'ils
ne le prient d'aucune chose, & vivent presque en bestes, sans adoration,
sans Religion & sans vaine superstition sous l'ombre d'icelle.
De Temples ny de Prestres, ils ne s'en parle point entr'eux nom plus que
d'aucunes prières publiques ny communes, & s'ils en ont quelqu'unes à
faire, ou des Sacrifices, ce n'est pas à cette premiere cause, ou
premier principe qu'ils les adressent, mais à de certains esprits
puissans qu'ils logent en des lieux particuliers, ausquels ils ont
recours, comme je vous diray cy aprés.
Pour des Diables & malins esprits, ils en croyent des nombres infinis, &
les redoutent fort, car il leurs attribuent la cause principale de
toutes leur maladies & infirmitez, qui faict que quand dans un village,
il y a nombre de malades, ils ordonnent des bruits & tintamarres pour
les en dechasser, croyans que ces bruits sont capables d'espouventer les
Demons, comme ils feroient une troupe d'oyseaux ou des petits enfans.
Ils n'ont ny Dimanches, ny Festes, sinon celles qu'ils ordonnent, pour
quelque ceremonie car ils estiment tous les jours égaux, & aussi
solemnels les uns comme les autres, & ne font non plus distinction de
sepmaines, mais seulement de mois, par les Lunes, des quatre, saisons de
l'année, & des années entières.
Or comme il y a diverses Nations, & Provinces de Barbares, Sauvages,
aussi y a il diversité de ceremonies, d'opinions, & de croyance Saincte,
car n'estans pas esclairez de la lumière de la foy, & de la cognoissance
entière du vray Dieu; dans leurs tenebres chacun se forge des
observations, des ceremonies, & une Divinité, ou Createur à sa poste,
auquel neantmoins ils n'attribuent point une puissance absolue sur
toutes choses, comme nous faisons au vray Dieu, car leur en parlant ils
le confessoient plus grand seigneur que leur Yoscaha, qu'ils croyent
vivre presque dans la mesme infirmité des autres hommes, bien
qu'eternel.
Les Indiens de diverses Provinces plus meridionnales de nostre mesme
Amérique, firent jadis eslection de leurs Dieux, avec quelque
consideration, tenant pour Deitez les choses dont ils recevoient quelque
profit, tels qu'estoient ceux qui adoroient la terre, & l'appelloient
leur bonne mere, à cause qu'elle leur donnoit ses fruicts; les autres
l'air, pour ce disoient ils, qu'il faisoit vivre les hommes par le moyen
de la respiration; les autres le feu, à cause qu'il leur servoit à se
chauffer, & à leur apprester à manger; les autres le mouton, pour le
grand nombre de trouppeaux qu'ils nourrissoient en leurs pasturages; les
autres le Maiz, ou leur bled d'Inde, pour ce qu'ils en faisoient du
pain; Et les autres toutes les sortes de légumes & de fruicts que leur
pays produisoit.
Mais à le prendre en general, ils recognoissent la mer pour la plus
puissante de toutes les Deitez; & l'appelloient leur mère. Voyla comme
tous ces Payens & Barbares parmy leur Deitez, en ont tousjours recognu
quelqu'une de plus grande puissance, dont la mesme chose se recognoist
entre nos peuples Hurons, bien qu'ils ne les adorent avec des ceremonies
si particulieres des anciens Payens.
Ceux qui habitent vers Miskou, & le Port Royal, au rapport du sieur
Lescot, croyent en certain esprits, qu'ils appellent Cudouagni, & disent
qu'il parle souvent à eux, & leur dit le temps qu'il doit faire; Ils
disent que quand il se courrousse contr'eux, il leur jette de la
pouciere aux yeux. Ils croyent aussi quand ils trespassent, qu'ils vont
és Estoilles puis vont en de beaux champs verts, pleins de beaux arbres,
fleurs & fruicts tres-somptueux & delicats.
Pour les Souriquois, peuples errants, leur creances est que
veritablement il y a un Dieu qui a tout creé, & disent qu'après qu'il
eut fait toutes choses, qu'il prit quantité de flesches & les mit en
terre, d'où sortirent hommes & femmes, qui ont multiplié au monde
jusques à present. Ensuitte de quoy il demanda à un Sagamo s'il ne
croyoit point, qu'il y eut un autre qu'un seul Dieu, il respondit qu'ils
croyoient un seul Dieu, un fils, une mere, & le Soleil, qui estoient
quatre, neantmoins que Dieu estoit par dessus tous; mais que le fils
estoit bon & le Soleil, à cause du bien qu'ils en recevoient: mais la
Mere ne valait rieu & les mangeoit, & que le Pere qui est Dieu, n'estoit
pas trop bon par les raisons que je diray cy aprés.
Puis dit; anciennement il y eut cinq hommes, qui s'en allèrent vers le
Soleil couchant, lesquels renconterent Dieu, qui leur demanda: où allez
vous; ils respondirent, nous allons chercher nostre vie. Dieu leur dit:
vous la trouverez icy, ils passerent plus outre sans faire estat de ce
que Dieu leur avoit dit, lequel prit une pierre & en toucha deux qui
furent transmuez en pierres. Et il demanda derechef aux trois autres: où
allez vous: & ils respondirent comme à la première fois: & Dieu leur dit
derechef: ne passez plus outre vous la trouverez icy: & voyans qu'il ne
leur venoit rien ils passerent outre; & Dieu prit deux bastons desquels
il toucha les deux premiers, qui furent transmuez en bastons & le
cinquième s'arresta ne voulant passer plus outre. Et Dieu luy demanda
derechef: où vas tu? je vay chercher ma vie, demeure, & tu la trouveras:
il s'arresta sans passer plus, outre. Et Dieu luy donna de la viande &
en mangea. Aprés avoir faict bonne chère, il retourna avec les autres
Sauvages, & leur raconta tout ce que dessus.
Ce Sagamo fist encore ce plaisant discours à ce François. Qu'une autre
fois il y avoit un homme qui avoit quantité de tabac, & que Dieu dit à
cet homme & luy demanda où estoit son petunoir, l'homme le prit & le
donna à Dieu qui petuna beaucoup, & aprés avoir bien petuné il le rompit
en plusieurs pièces: & l'homme luy demanda: pourquoi as tu rompu mon
petunoir, & tu vois bien que je n'en ay point d'autre: & Dieu en prit un
qu'il avoit & le luy donna luy disant: en voyla un que je te donne,
porte le à ton grand Sagamo, qu'il le garde, & s'il le garde bien, il ne
manquera point de chose quelconque ny tous ses compagnons: cet homme
prit le petunoir qu'il donna à son grand Sagamo, & durant tout le temps
qu'il l'eut, les Sauvages ne manquerent de rien du monde: mais que du
depuis le dit Sagamo avoit perdu ce petunoir, qui est l'occasion de la
grande famine qu'ils ont quelquefois parmy eux. Voilà pourquoy ils
disent que Dieu n'est pas trop bon, ayant fondé toute leur abondance sur
un Calumet de terre fragile, & que les pouvans secourir il les laissoit
souffrir au delà de toutes les autres nations.
La croyance en general de nos Hurons (bien que tres-mal entendue par eux
mesmes & en parlent fort diversement,) est que le Créateur; qui a faict
tout ce monde, s'appelle Yoscaha, & en Canadien Atahocan ou Attaouacan,
lequel a encore sa mère grand, nommée Eataentsic: leur dire qu'il n'y a
point d'apparence, qu'un Dieu qui a esté de toute eternité, aye une mere
grand & que cela se contrarie, ils demeurent sans replique, comme à tout
le reste de leur créance. Ils disent qu'ils demeurent fort loin, n'en
ayans neantmoins autre certitude ou cognoissance que la tradition qu'ils
tiennent de pere en fils, & le récit qu'ils allèguent leur en avoir esté
faict par un Attiuoindaron, qui leur a donné à entendre l'avoir veu &
les vestiges de ses pieds imprimées sur un rocher au bord d'une riviere
qui avoisine sa demeure, & que sa maison ou cabane est faicte au model
des leurs, y ayant abondance de bled & de toute autre chose necessaire à
l'entretien de la vie humaine. Que Eataentsic & luy sement du bled
travaillent, boivent, mangent, dorment, & sont lascifs comme les autres;
bref ils les figurent tous tels qu'ils sont eux mesmes.
Que tous les animaux de la terre sont à eux & comme leurs domestiques.
Que Youskeha, est tres-bon & donne accroissement à tout, & que tout ce
qu'il faict est bien faict, & nous donne le beau temps & toute autre
chose bonne & prospere. Mais à l'opposite que sa mère grand est
meschante, & gaste souvent tout ce que son petit fils a faict de bien.
D'autres disent, que cette Eataentsie est tombée du Ciel, où il y a des
habitans comme icy, & que quand elle tomba elle estoit enceinte. Qu'elle
a faict la terre & les hommes & qu'avec son petit Fils Youskeha, elle
gouverne le monde. Que Youskeha, a soin des vivans & des choses qui
concernent la vie, & par consequent ils disent qu'il est bon. Eataentsic
a soin des ames, & parce qu'ils croyent qu'elle faict mourir les hommes,
ils disent qu'elle est meschante & non pas pour donner le mauvais temps,
comme disent d'autres, ou pour bouleverser tout ce que son petit Fils
fait de bien. Voilà comme ils ne s'accordent pas en leur pensée.
Un jour discourant en la presence des Sauvages de ce Dieu terrestre,
pour leur donner une meilleure croyance & leur faire voir leur
absurdité. Entre autre chose je leur dis, que puis que ce Dieu n'estoit
point dans le Paradis, demeuroit sur la terre & ne s'estoit pû liberer
des necessitez du corps, qu'il falloit par consequent & necessairement,
qu'il fut mortel & qu'en fin après estre bien Vieil il mourut & fut
enterré comme nous autres, & de plus que je desirois fort sçavoir le
lieu qu'il avoit esleu pour sa sepulture, afin de luy pouvoir rendre les
derniers devoirs au cas qu'il mourut pendant nostre sejour en leur païs.
Ils furent un long-temps à songer avant que de me vouloir respondre, se
doutant bien que je les voulois surprendre, & que difficilement se
pourroient ils developper de ce piege sans y engager leur honneur,
qu'ils desiroient honnestement & prudemment sauver. Un jeune homme de la
bande, plus hardy que les autres, après un long silence entreprit la
dispute & dit: que ce Dieu Youscaha avoit esté avant cest Univers,
lequel il avoit créé & tout ce qui estoit en iceluy, & que bien qu'il
vieillisse comme tout ce qui est de ce monde y est suject, qu'il ne
perdoit point son estre & sa puissance, & que quand il estoit bien
vieil, il avoit le pouvoir de se rajeunir tout à un instant & se
transformer en un jeune homme de vingt-cinq à trente ans, & par ainsi
qu'il ne mourroit jamais & demeuroit immortel bien qu'il fut un peu
suject aux necessitez corporelles, comme le reste des hommes.
En suitte je leur demanday, quel service ils luy rendoient & quelle
forme de prière ils luy offroient estant leur Créateur & bienfaicteur. A
cela point de responce, sinon qu'il n'avoit que faire de rien, & qu'il
estoit trop esloigné pour luy pouvoir parler ou le prier de quelque
chose.
Pourquoy donc usez vous de prières, & offrez vous des presens à de
certains espris que vous dites resider en des rivieres & rochers, & en
plusieurs autres choses matérielles & sans sentiment, pour ce, dit-il
que non seulement les hommes & les autres animaux ont l'ame immortelle,
mais aussi toutes les choses materielles & sans sentiment entre
lesquelles il y en a qui ont de certains esprits particuliers fort
puissans, qui peuvent beaucoup pour nostre consolation si nous les en
requerons en la presence des choses qu'ils habitent, car bien qu'ils
n'apparoissent point à nos yeux ils ne laissent pas d'opérer & nous
faire souvent ressentir les effects de leur puissance, en exauçant nos
prieres. Que si nous en prions d'absens, comme lors que nous peschons
les poissons dans nos cabanes, les rets ou l'esprit des fillets le
rapportent aux poissons, qu'ils prient de donner dans nos pièges, ou
d'esquiver la main de ceux qui jettent de leurs os au feu, de manière
que si nos Predicateurs sont excellens Orateurs, nous sommes asseurez
d'en avoir à force, ou rien du tout si on a jetté de leurs os au feu, ou
commis quelque autre insolence en la presence des filets, folie aussi
grande que celle des Montagnais, qui n'ozent respandre à terre le pur
sang d'un castor, croyans que s'ils l'avoient faict ils n'en pourroient
plus prendre.
Pour revenir à nostre dispute du vieil Youscaha rajeuny, ils ne sceurent
à la fin plus que répondre, & se confesserent vaincus ignorans le vray
Dieu & Createur de toutes choses dont les uns se retirerent de honte, &
d'autres qui s'estoient embrouillez se tindrent au tacet, qui nous fit
cognoistre qu'en effect, il ne recognoissent & n'adorent aucune vraye
Divinité, ny Dieu celeste ou terrestre, duquel ils puissent rendre
quelque raison, & que nous puissions sçavoir, car encore bien qu'ils
tiennent tous en general Youskeha, pour le premier principe & Créateur
de tout l'Univers avec Eataentsic, si est-ce qu'ils ne luy offrent
aucunes prières offrandes ny sacrifices comme à Dieu, & quelqu'uns
d'entr'eux le tiennent fort impuissant, au regard de nostre Dieu, duquel
ils admirent les oeuvres.
Ils ont bien quelque respect particulier à ces démons ou esprits qu'ils
appellent Oki, mais c'est en la mesme manière que nous avons le nom
d'Ange, distinguant le bon du mauvais, car autant est abominable l'un,
comme l'autre est venerable. Aussi ont ils le bon & le mauvais. Oki,
tellement qu'en prononçant ce mot Oki ou Ondaxi, sans adjonction, quoy
qu'ordinairement il soit pris en mauvaise part, il peut signifier un
grand Ange, un Prophete ou une Divinité, aussi bien qu'un grand diable,
un Medecin, ou un esprit furieux & possedé.
Ils nous y appelloient aussi quelquesfois, pour ce que nous leur
enseignions des choses qui surpassoient leur capacité & les faisoient
entrer en admiration, qui estoit chose aysée veu leur ignorance.
Ils croyent qu'en effect il y a de certains esprits qui dominent en un
lieu, & d'autres en un autre, les uns aux rivieres, les autres aux
rochers, aux arbres, au feu & en plusieurs autres choies matérielles,
ausquels ils attribuent diverses puissances & authorités, les uns sur
les voyages, les traites & commerces, les autres à la pesche, à la
guerre, aux festins, és maladies & en plusieurs autres affaires &
négoces.
Ils leur offrent par fois du petun, & quelque sortes de prières &
ceremonies ridicules, pour obtenir d'eux ce qu'ils desirent, mais le
plus souvent sans profit; il n'y a que les démons qui ne soient pas les
bien-venus chez eux, lesquels ils chassent de leur village à force de
bruits, pour ce qu'ils leur causent toutes leurs maladies à ce qu'ils
disent. Et en effect mon grand oncle Auoindaon estant tombé malade me
prioit de fort bonne grâce de ne permettre pas que le demon le fist
mourir.
Ils m'ont monstré plusieurs puissans rochers sur le chemin de Kebec,
ausquels ils croyent presider quelque esprit, & entre les autres ils
m'en monstrerent un à quelque cent cinquante lieuës de là, qui avoit
comme une teste & les deux bras eslevez en haut, & au ventre ou milieu
de ce grand rocher il y avoit une profonde caverne de tres-difficile
accés. Ils me vouloient persuader & faire croire à toute force avec eux,
que ce rocher avoit esté autrefois homme mortel comme nous, &
qu'eslevant les bras & les mains en haut, il s'estoit metamorphosé en
ceste pierre & devenu à succession de temps un si puissant rocher,
lequel ils ont en veneration & luy offrent du petun en passant par
devant avec leurs canots, non toutes les fois, mais quand ils doutent
que leur voyage doive reussir; & luy offrant ce petun qu'ils jettent
dans l'eau contre la roche mesme, ils luy disent; tien prend courage &
fay que nous ayons bon voyage, avec quelques autres paroles que je
n'entends point, & le Truchement Bruslé duquel nous avons parlé au
Chapitre precedent nous dit (à sa confusion) d'avoir faict une fois
pareille offrande avec eux (dequoy nous le tançames fort) & que son
voyage luy fut plus profitable qu'aucuns autres qu'il ait jamais faict
en tous ces païs là.
C'est ainsi que le diable les amuse, les maintient & les conserve dans
ses filets & en des superstitions estranges, leur prestans ayde & faveur
(comme à gens abandonnez de Dieu,) selon la croyance qu'ils luy ont en
cecy, comme aux autres ceremonies & sorcelleries, que leur Oki observe &
leur faict observer pour la guerison de leurs maladies & autres
necessitez.
Ils croyent l'immortalité de l'ame, avec tous les autres peuples
Sauvages, sans faire distinction du bon ou du mauvais, de gloire ou de
chastiment, & que partant de ce corps mortel, elle s'en va droicte du
costé du Soleil couchant, se resjouir & dancer en la presence d'Yoscaha,
& de sa mere grand Eataentsic, par la route des estoilles, qu'ils
appellent Atisxein andahatey, & les Montagnais _Tohipai meskenau_, le
chemin des ames, & nous la voye lactée ou l'escharpe estoilée, & les
simples gens le chemin de sainct Jacques. Ils disent que les ames des
chiens & des autres animaux y vont aussi par le costé du Soleil levant,
à ce que disent les Montagnais, qui croyent aller apres leur mort en un
certain heur où elles n'ont aucune necessité. Je demanday à nos Hurons,
quelle estoit la nature de ames des chiens, & si elle estoit autre que
celles des hommes, ils me dirent que ouy & me monstrant certaines
estoilles proches voisines de la voye Lactée, ils me dirent que c'estoit
là le chemin qu'elles avoient, lequel ils appellent Gaguenon anda hatey
le chemin des chiens, c'est à dire que les ames des chiens vont encore
servir les ames de leurs Maistres en l'autre vie, ou du moins qu'elles
demeurent avec les ames des autres animaux, dans ce beau païs d'Yoscaha,
ou elles se rangent toutes, lequel païs n'est habité, que des ames des
animaux raisonnables & irraisonnables, & de celles des haches,
cousteaux, chaudieres & autres choses qui ont esté offertes aux
deffuncts, ou qui sont usées, consommées ou pourries, sans qui s'y mesle
aucune chose qui n'ayt premierement gousté de la mort ou de
l'aneantissement, c'estoit leur ordinaire responce, lors que nous leur
disions que les souris mangeaient l'huyle et la galette, & la rouille, &
pourriture le reste des instrumens, qu'ils enfermoient avec les morts
dans le tombeau.
Ils croyent de plus, que les ames en l'autre vie bien qu'immortelles,
ont encores les mesmes necessitez du boire & du manger, de se vestir,
chasser & pescher, qu'elles avoient lors qu'elles estoient encores
revestues de ce corps mortel & que les ames des hommes vont à la chasse
des ames des animaux, avec les ames de leurs armes & outils, sans qu'ils
puissent donner raison de tant de sottizes, ni si les ames des castors &
eslans qu'ils tuent à la chasse pour leur nourriture, ont encore une
deuxiesme ame, ou si elles engendrent pour conserver leur espece, car on
ne peut esperer beaucoup de raison de gens nais & nourris dans
l'ignorance grossiere du Paganisme, si premierement elles n'ont esté
instruictes en l'escole de Jesus Christ, & aux sciences qui nous sont
necessaires, c'est pourquoy il en faut avoir compassion, & se dire que
si nous fussions naiz de mesmes parens barbares, nous serions de mesme
eux & peut estre encore pis.
Nous leur parlions souvent du Paradis & comme la demeure des bien
heureux estoit dans le Ciel avec Dieu, où ils n'ont aucune necessité &
vivent tousjours contans. Ils trouvoient cela fort bien & nous en
demandoient le chemin, mais ils abhorroient celuy de l'enfer, remply de
diables, de feu & de meschans.
J'ay trouvé excellent que dans toutes leurs superstitions & soins qu'ils
ont des trespassez, ils ne sacrifient aucune personne, comme souloient
jadis faire les peuples du Peru en la mort de leur Roy & de leurs
Caciques, qui estoient leur souverain Prestre, & aussi pour la guerison
des malades & le bon succez de leurs entreprises, car lors que le Roy
Guaynacapa mourut, il y eut mille; personnes de sa maison qui furent
tuez & ensevelis avec luy pour le servir en l'autre vie: & la raison
pourquoy ils enterroient ainsi leurs familles & leurs richesses avec
eux, estoit pource qu'il leur sembloit quelquefois voir ceux qui
estoient morts aller par leurs possessions, estans parez de ce qu'ils
avoient emporté avec eux, & accompagnez de leur familles à raison dequoy
se persuadans qu'en l'autre vie on a besoin de service, d'or, d'argent,
& de vivres, ils les en pourvoyoient le mieux qu'ils pouvoient, comme
font nos Hurons les leurs de ce qu'ils peuvent.
Il me vient de resouvenir que lors que je parlois au commencement à nos
Hurons, de la demeure de Dieu, du Ciel, du Paradis, où selon l'Apostre
l'oeil n'a point veu, ny l'entendement humain ne sçauroit comprendre les
biens que Dieu a préparé à ceux qui l'ayment, ils me respondoient qu'il
ne pouvoit faire beau au lieu d'où la neige, la gresle & la pluye
venoient, s'imaginans que tout cela venoit du Paradis, tant ils estoient
mauvais Astrologues, mais comme je ne sçavois pas moy mesme comme toutes
ces influences se forment en l'air, pour n'avoir jamais estudié en
aucune de ces sciences, je me servis d'un livre que je portois tousjours
avec moy, pour leur donner à entendre, aydé du Truchement, & leur dis:
premierement, que le Paradis la demeure des bien heureux, faisoit
l'unziesme Ciel & qu'au dessous d'iceluy il y en avoit dix autres.
Que le tonnerre estoit un esclat d'une exalaison enfermée entre des
nuées froides, sortant avec effort, pour fuyr son contraire (ce n'est
donc point un oyseau comme ils pensent.) Que l'esclair, est une
exalaison enflammée, provenante de la rencontre & conflis des nuées, &
la foudre une exalaison pareille à l'esclair, à sçavoir; toute
flamboyante, faisant bresche à la nuée, avec un tres-soudain & grand
effort, & a cecy par dessus l'esclair, qu'elle descend jusqu'icy bas.
Mais quant aux nuées, je leur en dis en begayant, tousjours assisté du
Truchement ce que mon livre portoit, qu'elles estoient un ramas &
assemblage de plusieurs vapeurs extraictes de l'eau, & ce en la moienne
région de l'air; & que la pluye estoit une effusion d'eau tombant ça
bas, provenant de la dissolution des nuées par la chaleur du Soleil, ou
par le choc qu'elles font l'une contre l'autre par l'impetuosité des
vens.
Ils me demanderent en suitte bien quasi aussi ignorant qu'eux mesmes,
car à peine ay je sçeu decliner mon nom, en quelque mois que j'ay esté
sous un Maistre, pour ce que la liberté m'estoit; plus chere que la
science & mon propre contentement assez innocent, que tout le Latin &
l'eloquence d'un Ciceron. O mon Dieu que la jeunesse est mauvais juge de
son bien. Je leur dis que mon livre m'enseignoit que la neige estoie une
impression aqueuse, engendrée de nuées gelées par le froid, laquelle
venant à se dissoudre, tomboit à floccons jusqu'icy bas, & que la gresle
n'estoit autre chose qu'une pluye congelée en l'air à mesure qu'elle
descouloit de la nuée. Voyez si mon livre dit vray, & ne m'interrogé
point là dessus, car comme je vous ay dit, je n'ay jamais rien sçeu,
sinon qu'il vaut mieux cognoistre un Jesus-Christ & ignorer toutes
choses, que de sçavoir toutes choses & ignorer Jesus Christ.
Pour la quantité de la terre considerée en son globe, on la tient de
tour, 11259 lieuës Françoises. Et par ainsi estant comparée au Ciel des
estoiles fixes, elle n'est qu'un point, & comme un grain de Coriandre
environné d'un cerne distant dix mille pas esgalement de luy, qui est à
dire, que la terre est merveilleusement petite, encore qu'elle nous
semble grande, & que les Roys & les Princes qui ne sont que des petites
fourmis au regard de Dieu, ont grand tort d'entreprendre guerre & mettre
en hasard leur propre salut, pour si petite chose qu'ils ne peuvent à
peine posseder, que la mort ne les engloutisse.
Je passe les bornes d'un homme sans estude, mais il faut que je die
encore cecy, que j'ay tasché faire savoir à mes Hurons, que la Lune est
estimée quarante fois plus petite que le globe de la terre, & en est
esloignée de octante mille deux cens treize lieuës. Mais relevons nostre
ton plus haut et portons nostre pensée jusques à ce beau Soleil, qui
nous esclaire & ravit nostre consideration, jusques à l'estimer quelque
chose de divin, j'entends les payens & nous trouverons si les livres ne
nous trompent, qu'il est 166 fois plus grand, que le globe de la terre,
par ainsi le Soleil est prés de sept mille fois plus grand que la Lune.
Et par opinion on tient aussi que le Soleil estant monté au plus haut
point est dix huict fois plus loin de la terre que la Lune. Et pour le
comble de son honneur on l'appelle le Roy des estoilles fixes &
errantes, estant le plus grand de tous les corps celestes le plus
lumineux & chaleureux sans comparaison, & après cela je n'ay plus de
louange à luy donner, sinon qu'il est la figure & l'ombre de nostre vray
Soleil de justice, Jesus qui faict du bien aux bons & aux mauvais, sans
distinction du fidel ou de l'infidel, mais bien heureux celuy qui a
tousjours son coeur & sa pensée en luy.
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_De la créance & vaines opinions des Montagnais
de diverses deitez. De la creation du monde, & du
flux & reflux de la mer._